Jeux de rôles avec Chloë Sevigny
L’icône du cool nous parle de la nécessité de rester fidèle à soi-même, de l’inutilité d’argumenter avec Werner Herzog et de la fois où elle a pleuré aux Oscars.
- Entrevue: Thora Siemsen
- Photographie: Brianna Capozzi / REP

Jeune, Chloë Sevigny affirmait qu’elle souhaitait fonder une famille avant ses 30 ans, même si, à l’époque, l’actrice jouait des personnages qui auraient inquiété la plupart des parents: une adolescente atteinte du sida dans Kids (1995), son premier rôle au cinéma, une écolière de 17 ans qui s’emmourache d’un trentenaire débauché joué par Steve Buscemi dans Trees Lounge (1996) (cinq ans avant Ghost World), et l’ex-petite amie d’un trans assassiné dans Boys Don't Cry (1999), une œuvre basée sur des faits réels pour laquelle est a été nommée dans la catégorie de la meilleure actrice de soutien aux Oscars. En fait, c’est à 25 ans que Chloë Sevigny a incarné une mère pour la première fois à l’écran. En effet, dans le film A Map of the World (1999), elle joue une femme troublée dont le fils accuse l’infirmière de l’école (Sigourney Weaver) d’avoir maltraité des enfants. Contrairement à ce que Sevigny prévoyait, elle et son mari – le directeur artistique Siniša Mačković – ont eu leur premier enfant, Vanja, alors que la comédienne avait 45 ans.
«C’est drôle qu’elle ait un bébé maintenant», déclarait d’ailleurs, l’année dernière, sa meilleure amie Natasha Lyonne dans le T Magazine du New York Times. Mentionnons au passage que les deux actrices se connaissent depuis longtemps; elles se sont rencontrées à l’époque du tournage de A Map of the World. «Elle est tellement maternelle; les gens ne le réalisent sans doute pas, mais elle agit ainsi avec beaucoup de nos proches.» Heureuse coïncidence, Sevigny incarne à l’heure actuelle la mère du personnage de Lyonne à la télévision; en effet, elle apparaît sous forme de souvenirs dans la deuxième saison de Russian Doll, une série que Lyonne a cocréée.

Chloë porte: foulard Y/Project et bottes ALAÏA. Sur l’image précédente, Chloë porte: justaucorps ALAÏA.

Chloë porte: pull à capuche Nodress et legging TheOpen Product.
Dans la vraie vie, Sevigny (maintenant âgée de 47 ans) ne peut qu’être elle-même, un rôle qui, au demeurant, lui va comme un gant. Si elle s’est fait connaître à New York au début des années 90 grâce à son style unique (qui a d’ailleurs marqué l’imaginaire de l’époque), l’actrice n’a jamais semblé attirée par le vedettariat. En effet, elle a toujours refusé de se prêter au jeu d’Hollywood, comme en témoigne la fois où elle a défrayé les manchettes pour avoir déclaré qu’elle trouvait Jennifer Lawrence, la vedette de Mother!, «énervante». Cela dit, Sevigny conserve son aura de coqueluche du cinéma indépendant même si elle entame la troisième décennie de sa carrière. Cela relève en partie de la nature des projets qu’elle choisit, mais aussi de son dédain pour Los Angeles, où elle a séjourné par intermittence au fil des ans, notamment lorsqu’elle tournait les séries télévisées American Horror Story et Big Love. La fille originaire de Darien, au Connecticut, préfère donc rester à New York, où elle s’épanouit, au lieu de surjouer au cinéma.
La réputation de Sevigny repose aussi sur le fait qu’elle s’est toujours montrée extrêmement généreuse dans sa façon de travailler; elle possède un don singulier pour mettre en valeur ses collègues à l’écran. Bien que l’actrice a collaboré avec certains talents du cinéma indépendant les plus populaires au monde – comme Olivier Assayas, Werner Herzog, Jim Jarmusch, Lars von Trier et Whit Stillman, entre autres –, elle préfère d’abord et avant tout la loyauté et demeure prête à faire des sacrifices, y compris sur le plan de la vanité, pour les projets qui lui tiennent à cœur. Elle partagera bientôt l’affiche avec Naomi Watts dans la série Feud: Capote's Women, dont les huit épisodes seront réalisés par Gus Van Sant. D’ici là, on pourra la voir dans le film Bones and All, une œuvre de Luca Guadagnino basée sur le roman de Camille DeAngelis, dans lequel elle joue un rôle «secondaire, mais important». Alors qu’elle se trouve à Provincetown, Sevigny me confie ceci au téléphone à propos du personnage qu’elle incarnera dans le nouveau film du cinéaste italien: «Je ne peux pas dire qu’elle est la meilleure des mères, mais elle considère son processus décisionnel comme le seul moyen de protéger son enfant.» Elle renoue ainsi avec le réalisateur de la série HBO We Are Who We Are, dans laquelle elle tenait aussi le rôle d’une matriarche complexe.
D’ailleurs, depuis l’Italie, Guadagnino m’explique en vidéoconférence qu’il a toujours été un grand admirateur de Sevigny: «J’espère que je pourrai continuer de travailler avec Chloë autant que possible. Elle possède un merveilleux sens de l’humour, elle est raffinée. Non seulement elle exerce son métier avec brio, mais je pense aussi qu’elle a su créer de manière remarquable sa propre filmographie. Chloë est une intellectuelle et elle réfléchit à la vie de façon avisée.» Au sujet de We Are Who We Are, le réalisateur ajoute qu’elle a «donné existence à un personnage plein de contradictions, tout en utilisant celles-ci pour approfondir davantage son humanité plutôt que son côté sensationnel.»
Dans la minisérie The Girl From Plainville (inspirée de faits vécus, qui a débuté cette année sur Hulu), Sevigny offre une performance incroyable. Son interprétation, telle une loupe, met en évidence toute la complexité, les nuances et les subtilités d’une vaste histoire. L’actrice y campe le rôle de Lynn Roy, la mère de Conrad Roy, un adolescent du Massachusetts qui s’est suicidé en 2014. Son ancienne petite amie, Michelle Carter, a été reconnue coupable d’homicide involontaire à la suite de l’enquête. C’est d’ailleurs après avoir vu Lynn Roy dans I Love You, Now Die: The Commonwealth v. Michelle Carter, un documentaire paru sur HBO en 2019, que Chloë Sevigny a accepté de prêter ses traits à la mère endeuillée. Au sujet de Lynn Roy, la comédienne déclare: «Elle semblait très posée quand elle parlait de cette tragédie. Elle évoquait son histoire et celle de sa famille, mais aussi le pardon qu’elle a accordé à Michelle, avec humour et spiritualité. Je me suis dit que si je parvenais à dresser le portrait de cette femme dans son essence – alors que tant de personnes sont aux prises avec des problèmes de santé mentale, des deuils et des traumatismes liés à la pandémie –, les gens pourraient peut-être s’y reconnaître et y trouver du réconfort.»

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Chloë porte: t-shirt MM6 Maison Margiela, robe ALAÏA et bottes ALAÏA.

Chloë porte: blouson Comme Des Garçons et jupe Comme Des Garçons.
Si tout·e bon·ne acteur·trice ne doit pas juger les différents modes de vie des gens, Sevigny s’efforce aussi de ne pas critiquer leurs divers gagne-pain. Ainsi, la comédienne souligne toujours avec grâce le travail des personnes qui s’affairent autour d’elle sur les plateaux de tournage, et la plupart des personnages qu’elle joue occupent un emploi; autrement dit, ils bossent. De ce fait, elle peut se montrer tout aussi crédible en assistante éditoriale (The Last Days of Disco) qu’en jockey (Lean on Pete). La curiosité qui l’anime dans la vie réelle lui a également servi dans bien des films. Comme dans Party Monster, une œuvre qui dépeint la sous-culture des jeunes dans les boîtes de nuit new-yorkaises du début des années 90, laquelle a disparu au moment où elles ont commencé à s’entretuer. Sevigny a d’ailleurs côtoyé de véritables accros à la fête pendant un temps, mais elle a depuis grandi; elle a bien sûr connu d’autres phases, dont plusieurs n’ont pas échappé au public. En somme, l’actrice possède son lot d’expériences personnelles dans lequel puiser pour alimenter sa démarche artistique.
Chloë Sevigny était enceinte lorsque le confinement pandémique a commencé; elle a accouché quelques mois plus tard. L’isolement relatif et sa nouvelle parentalité l’ont poussée à réfléchir à sa propre enfance. Son père, décédé alors qu’elle était au début de la vingtaine, réalisait des peintures en trompe-l’œil. Comme il se passionnait également pour la musique, l’actrice se souvient que, petite, elle passait beaucoup de temps à contempler des pochettes de disques. «Il demeurait attentif aux tendances et achetait les albums des Flying Lizards, de Marianne Faithfull, de Joe Jackson, d’Elvis Costello ou le dernier opus de Blondie. Voilà comment on m’a fait connaître un monde plus grand et plus vaste.» Sa mère, quant à elle, a très tôt encouragé sa fille à suivre son flair; vers la fin des années 90, pour s’éloigner de la ville, l’actrice est même retournée habiter avec elle pendant un certain temps à Darien (avec son copain de l’époque, le réalisateur Harmony Korine, qui vivait dans une maison à proximité).
Lorsque je lui demande quelles facettes elle a héritées de ses parents, et quelles sont celles qu’elle embrasse et rejette, Sevigny admet qu’elle tient de plus en plus de sa mère pour sa perspicacité et son sens du décorum. «À bien des égards, je lui ressemble dans ma façon de juger mes proches, les personnes que j’aime. Du genre: “Si elle se lavait les cheveux, elle serait tellement plus jolie.” Mon Dieu, c’est elle tout craché. Cela dit, elle m’a inculqué certaines bonnes manières que j’estime aujourd’hui davantage que je l’aurais cru, notamment de respecter les gens ainsi que leurs limites et leur espace. Quand tu vas à une soirée avec une personne et qu’elle se montre impolie envers un·e serveur·se ou un·e chauffeur·se de taxi, à mon avis, ça en dit long. J’espère que mon fils ne se comportera jamais de la sorte, qu’il respectera le monde qui l’entoure.»

Chloë porte: justaucorps ALAÏA.

Chloë porte: blouson Simone Rocha, soutien-gorge Agent Provocateur et bottes Marsèll.

Chloë porte: t-shirt MM6 Maison Margiela, robe ALAÏA et bottes ALAÏA.
Sevigny souhaite demeurer terre à terre malgré sa célébrité; elle connaît bien les dangers du vedettariat. «J’ai toujours été fière de travailler un peu en dehors du système», mentionne-t-elle. Or, elle ne nie pas que les récompenses de l’industrie peuvent tout de même lui procurer du plaisir. «The Girl From Plainville a suscité beaucoup d’intérêt [aux Emmy Awards]; mon entourage m’a mis dans l’idée que ça pourrait m’arriver. Je pense que je me suis laissée emporter, ce qui s’avère une bonne chose, car ça m’a poussée à me montrer davantage en public, différemment qu’à l’habitude.» La comédienne demeure toutefois sereine quant au fait qu’on ne l’a pas sélectionnée cette année. En effet, les séries Dopesick et The White Lotus ont dominé la catégorie dans laquelle elle aurait pu se retrouver en lice, poussant le magazine Variety à avancer que Chloë Sevigny avait été snobée.
Sevigny a participé aux Oscars une seule fois, en 2000, l’année où elle a été sélectionnée pour son interprétation dans Boys Don't Cry. L’actrice a assisté à la cérémonie vêtue d’une longue robe noire, les lèvres maquillées de rouge écarlate et la poitrine parée d’une croix de Malte en diamants prêtée par la griffe Asprey & Garrard (à présent nommée Asprey). Ce look sobre et classique venait clore une campagne de Yves Saint Laurent pour laquelle Sevigny avait été habillée par Alber Elbaz. Elle a d’ailleurs fait de ce spectacle un événement familial en y emmenant sa mère, son frère et Harmony Korine. «Je me souviens que l’année précédente, Harmony et moi avions visionné la soirée des Oscars. Pour nous, ça représentait le summum de l’establishment; pourtant, on y était l’année suivante. Ce soir-là, Russell Crowe m’a dit que j’étais belle et ça m’a plu parce que je le trouvais très sexy. Tellement de gens géniaux étaient présents, comme Samantha Morton; elle portait un t-shirt et un smoking. C’était l’année de American Beauty. C’était amusant et cool. Quand j’ai perdu, je me suis réfugiée aux toilettes et j’ai pleuré; j’avais ressenti un trop-plein de fébrilité et d’anxiété. Mon frère a pleuré lui aussi, il est sorti pour fumer une cigarette. L’impact émotionnel que ç’a eu sur moi m’a étonnée», se souvient-elle. Cette année-là, c’est Angelina Jolie qui a remporté le prix de la meilleure actrice de soutien pour son rôle dans Girl, Interrupted.
Chloë Sevigny a porté, comme on le sait, une tenue signée par la célèbre griffe française aux Oscars, mais il ne s’agissait pas de sa première incursion dans l’univers de la mode. Chloë Sevigny a rencontré le designer Marc Jacobs en 1992 lorsqu’elle était stagiaire au magazine Sassy. La même année, elle est apparue pour la première fois à l’écran dans un vidéoclip de Sonic Youth montrant un défilé pour la collection grunge de la marque Perry Ellis, collection créée par Jacobs. Sevigny a, quelques années plus tard, fait l’objet d’un portrait écrit par Jay McInerney pour le New Yorker, au moment où elle tournait le film Kids. Marc Jacobs m’explique d’ailleurs ceci au téléphone: «Les personnes qui s’y connaissent en mode se sont toujours intéressées aux tenues de Chloë. Elle est depuis longtemps, outre comédienne, une icône de la mode. Elle possède un style incroyable, constamment en avance sur son temps. En mode, je trouve qu’on juge les gens avec cynisme, surtout lorsqu’il est question de la “fille du moment”, ou qu’on publie un article à propos de son look dans le New Yorker. En général, notre domaine se montre condescendant à l’égard des acteur·trice·s en devenir. Cela dit, Chloë a toujours prouvé qu’elle était à la hauteur de son talent.»
À ce sujet, il faut dire que Sevigny n’a jamais reculé devant un rôle difficile, ce qui lui a d’ailleurs valu une solide réputation pour son professionnalisme sans failles. L’actrice a effectivement dû, dès son plus jeune âge, apprendre à gérer seule les impacts émotionnels et physiques qu’engendre un tournage; heureusement, à cet égard, on offre aujourd’hui un meilleur soutien sur les plateaux. Dans The Brown Bunny (2003), par exemple, on la voit faire une fellation non simulée au personnage de Vincent Gallo, juste avant une scène où elle subit une agression sexuelle lors d’une fête. «Je pense que c’est avec Luca, sur We Are Who We Are, que j’ai travaillé pour la première fois avec un coordinateur d’intimité, me confie Sevigny. Avant, c’est la personne qui réalisait le film qui s’en occupait et en discutait avec nous. Avant que les coordinateur·trice·s de nudité n’entrent en scène pour le degré de nudité qu’on acceptait de dévoiler, on devait s’entendre sur plusieurs trucs contractuels avec les agents et les studios. La question des contacts physiques ne se posait pas tellement, ça se passait plutôt comme ça: “Je peux montrer mon sein gauche, ma fesse droite, en angle trois quarts, mais pas en plan large de front.”»

Chloë porte: justaucorps ALAÏA.
Sevigny n’est pas attachée à son passé; elle reconnaît la nécessité d’accepter le changement. Cela dit, elle se souvient de toutes ses expériences sur les plateaux et éprouve du respect pour chacune d’elles. La comédienne me dit d’ailleurs ceci à propos de Kids et de sa collaboration avec le cinéaste Larry Clark: «J’avais 19 ans et il s’est montré très gentil avec moi, très sensible. À l’époque, sa fille et son garçon étaient jeunes. J’ai même assisté à la bar-mitsva de son fils. Après le tournage, il m’a aidée à trouver une agente et un gérant et m’a invitée à une panoplie de vernissages et de soirées. On est resté·e·s proches pendant de nombreuses années, jusqu’à ce que nos chemins divergent. Ç’a été une belle expérience. Il nous demandait de faire des choses que je n’avais jamais vécues, qui ne m’étaient pas familières – du moins en ce qui me concerne – et qui représentaient un certain défi pour une personne qui n’avait jamais joué auparavant. La situation était propice aux expérimentations; j’ai fait confiance à Clark, ainsi qu’à Eric Edwards, le directeur de la photographie, et à Harmony.»
Harmony Korine lui a d’ailleurs confié certains de ses rôles les plus emblématiques; pensons notamment à ceux joués dans Gummo et Julien Donkey-Boy, deux films qu’il a réalisés à la fin des années 90. Sevigny le surnommait autrefois «son université» – l’actrice n’a pas poursuivi ses études, elle s’est installée à New York deux jours après avoir terminé l’école secondaire. Parlant d’emblèmes, ce n’est pas un hasard si la griffe Supreme a lancé un maillot de football arborant un imprimé de Dot, le personnage que Sevigny interprétait dans Gummo, pour sa collection printemps-été 2022. «Tu me compliques la vie, j’en transpire, me dit-elle, taquine, lorsque j’évoque Harmony Korine. Il était l’un des cinéastes les plus déjantés. Évidemment, on parle d’une autre époque et d’un contexte bien précis. Gummo a été son premier film; il était tellement passionné, il désirait que tous les membres de l’équipe et de la distribution le soient aussi. Il débordait d’enthousiasme pour la vie, le cinéma et l’art, et souhaitait que tout le monde se lance des défis. On voulait briser les règles et essayer de nouvelles choses. À cet égard, il n’a pas son pareil. Natasha était un peu comme ça lors du tournage de Russian Doll.»

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Elle se souvient que Lars Von Trier se montrait tout aussi audacieux, et son énergie lui plaisait: «Après Dogville, j’ai joué dans un autre de ses films; j’avais une seule réplique, tout au plus. Ça montre à quel point je l’appréciais. Notre collaboration parle d’elle-même.»
À propos du cinéaste Werner Herzog, qui a joué le rôle de son père dans Julien Donkey-Boy, Sevigny mentionne qu’il ne l’a pas suffisamment conseillée lors du tournage de My Son, My Son, What Have Ye Done (2009), une œuvre qui porte sur un matricide. «J’aurais aimé que ce film soit à la hauteur de son potentiel, me confie-t-elle. À mon avis, le film n’a pas été bien réalisé. Je me rappelle avoir discuté avec Werner de la forte luminosité de Los Angeles; j’ai toujours trouvé ça difficile là-bas, et il ne compatissait pas du tout. Je suppose qu’il adore vraiment cette ville. J’ai décidé que je n’allais pas argumenter avec cet homme.»
Si Chloë Sevigny a d’abord bâti sa réputation en décrochant des contrats auprès des cinéastes les plus en vogue, les rôles sont maintenant inversés. Kids nous a prouvé à quel point elle s’avère photogénique, et l’esthétique de ce film a exercé une influence notable sur les projets auxquels la comédienne a participé par la suite. Pensons à la manière remarquable dont Olivier Assayas a éclairé les boîtes de nuit dans Demonlover, ou à la scène montrant un amoncellement d’adolescent·e·s assoupi·e·s dans We Are Who We Are. Le zèle qui caractérise Sevigny depuis toujours et son refus de s’asseoir sur ses lauriers ont contribué à ce qu’elle bâtisse une carrière qui ne peut que prendre de la valeur avec le temps. L’année dernière, Janus Films a d’ailleurs restauré le fameux suspense d’anticipation d’Assayas, dans lequel Sevigny et Gina Gershon se sont donné la réplique pour une deuxième fois depuis Palmetto. Son personnage devant parler en français, Sevigny a d’abord appris phonétiquement la langue de Molière avant qu’on ne lui propose un autre rôle dans le film, soit celui d’une adjointe de direction bilingue. «On était au Mexique pour Demonlover quand les attentats du 11 septembre ont eu lieu; on tournait une scène en hélicoptère ce jour-là, donc certaines choses ressortent davantage, me confie-t-elle. Ça fait une éternité que je n’ai pas vu [le film]. Cela dit, les gens semblent vraiment l’apprécier.»

Chloë porte: justaucorps ALAÏA, legging The Row et bottes Marsèll.

Chloë porte: boucles d’oreilles Y/Project.
Le premier film à gros budget dans lequel Sevigny a joué est Zodiac de David Fincher. Cette œuvre basée sur les livres de Robert Graysmith (interprété par Jake Gyllenhaal) porte sur le Zodiaque, un tueur en série qui a terrorisé la côte californienne dans les années 60 et 70. Sevigny campe l’ancienne épouse de Graysmith, Melanie Krakower, qui quitte son mari pour protéger leurs enfants, préoccupée par son implication excessive dans l’affaire. «Le premier jour, on a enchaîné une centaine de prises, raconte Sevigny. Je pleurais dans ma chambre d’hôtel, j’ai appelé un proche qui m’avait déjà dirigée auparavant pour lui demander, du genre: “Suis-je une mauvaise actrice? Qu’est-ce qui m’arrive? Est-ce qu’on va me virer?” Plus tard, mon téléphone a sonné, c’était David qui m’appelait pour me dire: “C’est mon processus. Tu t’es bien débrouillée aujourd’hui. Je suis vraiment content que tu sois là”. J’ai donc adhéré à ses méthodes.» En ce qui concerne Fincher, plusieurs actrices ont déclaré qu’elles lui faisaient entièrement confiance, malgré le nombre incalculable de prises que le réalisateur exige; par exemple, Jodie Foster, qui a joué dans Panic Room, ou Amanda Seyfried, avec qui Sevigny a partagé l’affiche dans Big Love (et qui a été sélectionnée aux Oscars pour sa performance dans Mank).
«Il maîtrise tellement son art, reconnaît Sevigny. J’ai dû apprendre à me protéger et à jauger l’énergie que je dépense, à trouver l’endurance nécessaire pour effectuer ces nombreuses prises et comprendre qu’il n’est pas toujours question de ma petite personne. Les plateaux de Fincher sont des environnements extrêmes, mais la possibilité de faire toutes ces prises s’avère une excellente chose. Je peux m’amuser et essayer des trucs.»
Savoir se montrer attentive à ses collègues et à leur degré de confort s’avérera d’une importance capitale pour la suite de sa carrière. En effet, Chloë Sevigny souhaite tourner son premier long-métrage au printemps prochain. L’actrice n’est pas néophyte en la matière puisqu’elle a déjà réalisé plusieurs courts, dont Kitty (2016), basé sur une nouvelle de Paul Bowles, Carmen (2017), une œuvre présentée par Miu Miu, et White Echo (2019), qui a brigué la Palme d’or à Cannes dans la catégorie du meilleur court-métrage. Au fil des ans, Sevigny a voulu adapter plusieurs romans au cinéma, mais elle n’a pas réussi à en obtenir les droits. Qu’à cela ne tienne, elle a fini par trouver un scénario qui lui convient: «Un vieil ami à moi, qui était DJ aux galeries Gavin Brown et The Hole, m’a contactée pour me dire: “J’ai écrit un scénario, j’ai visionné tes courts et je pense que tu vas en comprendre la teneur”. Je l’ai lu et ça m’a vraiment émue. On en est à l’étape du développement; on travaille sur un résumé qu’on va joindre au scénario pour que les personnes auxquelles on l’envoie saisissent bien le ton de notre projet.»
Sevigny réfléchit un instant. «Les gens aiment qu’on leur explique les choses de long en large.»
Thora Siemsen est autrice; elle vit dans le Colorado.
- Entrevue: Thora Siemsen
- Photographie: Brianna Capozzi / REP
- Technicien d'éclairage: Nigel Ho Sang
- Assistance photo: Milton Arellano, Mike Broussard
- Stylisme: Emma Wyman / REP
- Assistance stylisme: Szalay Miller
- Retouches vestimentaires: Olga Kim / Carol Ai Studio
- Coiffure: Joey George / MA + World
- Maquillage: Dick Page / Statement Artists
- Direction photo: Michael Quinn
- Casting: Greg Krelenstein / gk-ld
- Production: Chloe Mina / Lolly Would (Executive Producer), Spencer Morgan Taylor / Harbinger Creative (On-Set Producer)
- Traduction: Francis Rose
- Date: 11 octobre 2022

