Converti au cachemire
Comment investir dans un tricot de qualité pour valoriser sa garde-robe.
- Texte: Kevin Lozano

Il y a quelques années, j’ai constaté que tous mes chandails approchaient de leur fin. J’ai dû me rendre à l’évidence que mes chandails à col ras du cou et à capuche, usés jusqu’à la corde, et dont certains avaient couté cher, n’étaient plus ce qu’ils étaient. Certes, ils étaient cools – du moins, c’est ce que je pensais au moment de les acheter – parce qu’ils servaient d’étendards pour mes intérêts (tels des panneaux publicitaires affichant mes allégeances, mes couleurs préférées, etc.), mais comme beaucoup de vêtements modernes, ils étaient conçus pour se dégrader un peu plus à chaque lavage, jamais vraiment destinés à être entretenus ou appréciés au-delà de leur utilité ou de la tendance dans laquelle ils s’étaient inscrits. Fabriqués à partir de mélanges de coton et de polyester, ces articles étaient voués à expirer. Pas que ces vêtements aient jamais vraiment été vivants – en y repensant, dès la seconde où je les avais achetés et enfilés, ils m’avaient semblé mous, inertes.
En triant les carcasses de mes cotons ouatés, tout ourlets effilochés et fils lâches, je me suis demandé si j’allais parvenir à écarter ce sentiment effroyable que je sentais grandir en moi, devant le constat que tout l’argent investi dans ma garde-robe au fil des ans n’avait été que pur gaspillage. Comme pour beaucoup de choses dans la vie, la réponse à ma question n’est pas venue de mon esprit tourmenté, mais plutôt d’une personne plus intelligente et élégante que moi: ma copine.
Pour elle, les vêtements ne servent pas uniquement à refléter notre capacité à suivre le mouvement, ils représentent aussi quelque chose d’instinctif: le luxe, selon elle, n’est pas une question de marques mais d’alchimie et de géométrie – de silhouettes épurées et de matériaux de qualité, agréables à porter, jour après jour.
Après un an de fréquentation, pour notre anniversaire, elle m’a offert un chandail en cachemire noir vintage à col en V. L’étiquette d’entretien indiquait qu’il avait été confectionné en Italie, et selon l’annonce sur eBay, le vêtement datait de la fin des années 80. Il était donc plus vieux que moi d’environ une décennie, et vraiment magnifique – doux et chaud, mais respirant, un basique vraisemblablement adapté à trois saisons, peut-être même quatre en cas de front froid un jour d’été. Il demeure à ce jour mon vêtement préféré, le premier tricot grâce auquel j’ai saisi toute la beauté des étoffes de qualité.
Peut-être est-ce lié à l’âge, mais j’ai remarqué que de plus en plus d’hommes autour de moi arrivaient au même constat. Si vous songez à dépenser une fortune pour un article soi-disant phare, un beau tricot est difficile à battre: la valeur monétaire de chaque fil, touché et sélectionné par quelqu’un se souciant réellement de la qualité, semble tout à fait littérale. Les baskets et les vêtements d’extérieur dominaient autrefois l’imaginaire des adeptes de mode masculine – et à certains égards, c’est toujours le cas – mais j’ai constaté une appréciation plus large pour les tricots et un plus grand éventail d’options dans le monde.
En me promenant dans les rues de mon quartier, je remarque des gars qui valorisent de toute évidence les tissus de qualité: AURALEE, The Elder Statesman, Taiga Takahashi et extreme cashmere. Ce ne sont que quelques-unes d’un nombre croissant de marques contemporaines qui défendent, et se concentrent de manière obsessionnelle, sur le savoir-faire de la maille. Ce sont des créateurs de vêtements qui comprennent ce qui est perdu dans une grande partie de la mode d’aujourd’hui: offrir quelque chose qui durera.

Avec l’aimable autorisation de extreme cashmere.

Il y a un an, j’ai utilisé une part considérable de mon remboursement d’impôts pour acquérir le «parfait» pull bleu marine, fait de laine d’agneau de Donegal, en Irlande, une région réputée pour ses textiles. Contrairement aux chandails en molleton que j’avais jetés à la poubelle, ce vêtement était vivant: comme les cheveux sur ma tête, la laine d’agneau nécessite soin et attention pour maintenir sa santé et sa robustesse. Mais ce que je peux comprendre, même sans expertise, c’est le temps qui a été consacré à la fabrication de ce vêtement. Ou du moins, je voulais croire que je pouvais justifier le coût élevé de cet achat en parlant à des experts: je voulais savoir s’il était possible de rationaliser, sous un angle scientifique ou économique, la valeur émotionnelle de cette folie.
«Les tricots représentent une distillation parfaite de la qualité, du travail manuel et de la valeur», m’a répondu Erin Schwartz, journaliste pour le site The Strategist du New York Magazine, quand je lui ai demandé d’expliquer ce sentiment indéfinissable que ce nouveau pull m’avait donné. Elle a ajouté: «Les tricots transcendent les tendances, c’est aussi pour ça qu’ils sont cools. Ils sont intemporels. Contrairement aux pantalons, les tricots peuvent exister éternellement parce qu’ils peuvent être portés de différentes manières.» Autre point tout aussi important: «Il y a quelque chose d’émotionnel dans le fait que quelqu’un ait tricoté le vêtement, une action à laquelle on peut s’identifier. Transformer quelque chose de gros et de moelleux en petites fibres est incroyable.» Schwartz a ensuite attiré mon attention sur l’apparence de différentes fibres sous un microscope, pour m’aider à comprendre pleinement ce qui était mis en œuvre dans un tricot. La laine grossière, la laine fine, l’alpaga, le cachemire, la soie, le lin et le coton portent la marque des êtres vivants – des crêtes, des plis et des aspérités qui ressemblent plus à de la peau qu’à des brins de matière inorganique. (Il est bon de noter que le polyester, vu au niveau microscopique, est complètement lisse.) Dans la réalité ou sous le regard perçant d’un microscope électronique, les fils qui composent nos chandails devraient être admirés pour leur complexité, et les artisan·es qui les tricotent devraient être reconnu·es à juste titre pour le processus intensif nécessaire pour créer quelque chose d’aussi simple et élémentaire qu’un pull.
Dans ma quête d’informations sur les mailles, j’ai appelé Derek Guy, un journaliste et historien de la mode, qui m’a présenté le drame du magasinage à notre époque comme une tragédie mondiale, le public disposant désormais d’un choix infini d’articles, dont beaucoup sont mauvais: «Il y a beaucoup plus de confusion. Ce qui alimente une soif de connaissance. Comment choisir entre tous ces chandails bleus apparemment identiques offerts en ligne? Comment savoir lequel acheter? Et répondre à cette question est très, très difficile.» Comme Schwartz, il a souligné que «les gens sont fatigués des tendances» et qu’il y a un «constat général que les choses sont [de moins bonne qualité qu’avant]».
Il était pragmatique dans son évaluation; selon lui, il est presque impossible de déterminer à partir d’une simple étiquette si un tricot est bon, car deux articles vestimentaires qui prétendent être 100% laine ou 100% cachemire ne seront pas fabriqués de la même manière. Ces articles sont soumis aux caprices des chaines d’approvisionnement et aux exigences du marché, et personne ne peut vraiment connaitre la durabilité du savoir-faire sans le mettre à l’épreuve. Ou, en termes plus simples: la qualité en matière de tricots «finit par se révéler avec le temps, de sorte que vous saurez si vous avez un bon filet deux ou trois ans après l’avoir acheté, moment où, bien sûr, vous ne pourrez plus le retourner». Vous pouvez toujours prendre une décision éclairée en effectuant des recherches pour déterminer les endroits dans le monde où l’on fabrique des chandails de manière fiable. (Guy a notamment mentionné la laine écossaise.)
C’est cette intersection entre la technique et l’émotion qui rend les mailles si spéciales, je pense. Acheter un bon tricot nécessite un certain savoir et du discernement, mais aussi un respect pour le travail que ce genre de vêtement implique – pour le processus à l’origine du le tricot, celui qui active un sentiment profond chez la clientèle avertie. «Les hommes ne savent pas comment ressentir du plaisir ou le désirer ardemment, m’a dit Schwartz. Les pulls représentent une porte d’entrée vers cet univers.»
Si j’ai appris une chose, c’est que vraiment aimer les vêtements signifie respecter l’objet que l’on a devant soi. Ça ne veut pas dire que d’autres articles dans notre garde-robe ne génèrent pas ce sentiment d’approbation, mais un tricot soigneusement choisi peut signifier quelque chose de plus qu’un simple achat; il évoque en plus un sentiment réconfortant d’éducation et de soin. Parce que pour que quelque chose dure vraiment, comme un bon pull devrait le faire, il ne s’agit pas seulement de dépenser de l’argent, mais de prendre le temps de comprendre ce qui fait que l’article est de bonne qualité. À tout le moins, investir dans des choses tangibles, comme de la bonne laine et des tissus de qualité, n’est pas une mauvaise idée.
Kevin Lozano est rédacteur pour The Nation. Ses textes sont aussi parus dans The New Yorker et The New York Review of Books, entre autres publications.
- Texte: Kevin Lozano
- Traduction: SSENSE
- Date: 7 mai 2025

