Le grenier aux trésors de Karen Elson

La supermodèle et sa fille artiste Scarlett partagent une vaste collection de pièces griffées rares et de designs imprégnés d’histoire.

  • Texte: Janelle Okwodu
  • Photos: Tyrell Hampton

Karen Elson n’abandonnera jamais son métier. Bien qu’elle connaisse un certain succès en tant qu’autrice-compositrice-interprète, écrivaine et décoratrice d’intérieur occasionnelle, Elson reste une figure incontournable de la mode, omniprésente sur les couvertures de magazines prestigieux comme Vogue Italia, et dans les campagnes de Burberry et Versace. À 46 ans, tandis que plusieurs de ses contemporaines des années 90 ont accroché leurs talons hauts, elle ne se lasse absolument pas de poser pour la caméra et de créer des liens avec les équipes en studio.

« J’ai toujours autant de plaisir à le faire, confie-t-elle depuis son appartement du East Village. Être un bon mannequin n’est pas une question de beauté – bien sûr, nos pommettes y sont pour quelque chose, mais il s’agit aussi de savoir comment se présenter quand on travaille et d’être prêt·e à collaborer; être modelé·e et déplacé·e pour se mettre au service d’une vision créative. J’ai toujours été prête à faire le maximum, quitte à littéralement entrer dans une pièce avec un lion – ce que j’ai fait – ou à me tenir au bord d’une falaise parce que ça ferait une photo magnifique.»

Rares sont ceux qui poseraient aux côtés d’un redoutable prédateur, mais pour Elson, c’est une journée au travail comme une autre. «Le plaisir de la photographie, c’est le jeu; on ne connait pas le résultat à l’avance, dit-elle. Plusieurs de ces moments iconiques sont le fruit d’accidents heureux qui ne peuvent survenir que lorsque les gens ont l’espace nécessaire pour créer. » Son enthousiasme la pousse à prendre des risques que d’autres ne prendraient pas, des plus modestes aux plus audacieux. En cette fraiche journée d’automne, où la plupart des New-Yorkais sont emmitouflés dans leurs manteaux rembourrés et leurs écharpes, Elson est une bouffée d’énergie ensoleillée dans une robe de soleil jaune citron. «Je serai toujours la fille qui adore entrer dans un magasin vintage et dénicher une robe magnifique et unique en son genre, dit-elle. Je ne m’en lasse jamais».

Son appartement, l’un de ces joyaux typiquement Manhattan dont l’impact visuel défie la superficie, donne l’impression de s’évader. Des tableaux de Jenna Gribbon et Louis Fratino, posés contre des papiers peints aux motifs colorés, font de l’espace une véritable boite à bijoux. «C’est si merveilleux quand des objets entrent dans notre vie et nous inspirent, dit-elle. Mon mari et moi collectionnons beaucoup d’œuvres d’art, si bien que plusieurs de nos journées consistent à s’envoyer des images l’un à l’autre.» Elle a un penchant pour les portraits, la peinture à l’huile et la photographie contemporaine. «L’ère des médias sociaux a ses aspects négatifs, mais s’il y a une chose pour laquelle on peut être reconnaissant·e·s, c’est qu’elle ait fait tomber les barrières et transcendé les étiquettes, affirme Elson. Je suis convaincue que si l’on est créatif·ve, les moyens d’expression sont multiples».

Elle partage sa magie – et sa garde-robe de collection – avec sa fille, Scarlett Teresa White, une étudiante en art de 18 ans qui se passionne pour la céramique et les créations old school de Margiela. Scarlett Teresa White, une beauté de la génération Z dont le style est une réinterprétation fantaisiste de l’esthétique goth, partage les tendances polymathiques de sa mère. Partageant la scène avec son père, Jack White, qu’elle a accompagné à la guitare basse durant sa tournée No Name en février, elle est impatiente d’explorer toutes les facettes de sa créativité. «Mes deux parents sont des artistes, et iels m’ont en quelque sorte initiée à toutes les formes d’art, à une pléthore d’artistes et de musicien·ne·s différent·e·s, explique-t-elle. J’avais envie de me jeter à l’eau et d’expérimenter».

Ensemble, la mère et la fille explorent les marchés aux puces, discutent de leurs inspirations et transforment leur amour de la musique en tenues contrastantes. L’année 2025 s’annonce charnière pour Scarlett, qui débute ses études universitaires, et pour Elson qui vient d’épouser son partenaire de longue date, Lee Foster, sur le toit des studios Electric Lady. Dans une robe Alessandro Michele sur mesure.

Janelle Okwodu

Karen Elson et Scarlett White

Tu es devenue mannequin à l’âge de 16 ans et tu as grandi dans l’industrie. Comment le milieu a-t-il influencé tes gouts?

ELSON: J’ai passé le début de ma vie d’adulte entourée de tellement de gens fous et créatifs. C’est drôle, parce que Pat McGrath vient de m’envoyer un rouge à lèvres, et Pat a été l’une de mes premières amies dans la mode – quelqu’un pour qui j’ai toujours eu énormément d’admiration. Elle est bien plus qu’une simple maquilleuse; c’est une artiste. Elle est exceptionnelle. Grace Coddington a également été très présente en tant que mentore, tout au long de ma carrière, et les voir travailler a été très formateur. J’ai vu que Grace s’intéressait non seulement à la mode, mais aussi aux textiles, à la photo et à l’histoire de la photo.

Quand j’avais l’âge de Scarlett, Anna Sui avait l’habitude de m’emmener au marché aux puces. À mon arrivée à New York, elle m’emmenait au marché aux puces de Chelsea, et je ne réalisais rien de ce qui se passait pendant qu’on y marchait. Elle me montrait chaque créateur, chaque période de la mode, et me disait: «Tu devrais aller au musée du textile, tu devrais aller voir telle exposition». Elle m’encourageait à tout absorber – la photographie, la mode. C’est ce que j’ai fait, et ça s’est avéré très enrichissant pour moi, à la fois dans la découverte de mon style personnel et dans ma compréhension de ce qu’est réellement la mode.

En termes de style, qu’avez-vous appris l’une de l’autre?

WHITE: Eh bien, je lui pique tous ses vêtements. Elle avait un grenier à l’étage où se trouvaient des tonnes de morceaux d’archives de tous ses défilés où les designers lui avaient offert des pièces. C’est tellement sympa de connaitre l’origine de ce que je regarde, ce que je touche, ce que je porte. C’est genre, ça c’est le sac Chanel qu’elle a reçu. Ça, c’est la robe Jean Paul Gaultier qu’elle avait l’habitude de porter. C’est génial de penser que ce qu’elle portait quand elle était jeune trouve une nouvelle vie dans ma propre garde-robe pendant ma jeunesse.

ELSON: C’est aussi complètement différent. Je suis toujours époustouflée par le style de Scarlett. Je me souviens, lorsqu’elle était au secondaire, qu’elle elle descendait les escaliers et je me disais, oh mon Dieu, je n’arrive pas à croire qu’elle porte ce short Chanel, mais il lui allait tellement bien. J’aurais aimé savoir comment créer un look quand j’étais adolescente, mais ce n’était vraiment pas le cas. C’est peut-être parce que je vivais de la mode que je ne l’appréciais pas assez. Mais quand je la vois à travers elle, quand elle descend les escaliers et que je me dis «Oh, mon Dieu, ce look est génial», c’est un sentiment merveilleux. Je constate à quel point toute sa personnalité se traduit par ses choix vestimentaires. Je suis convaincue qu’il y a une styliste de mode en elle!

À quel moment as-tu commencé à t’intéresser à la mode de luxe, et pas seulement comme mannequin?

ELSON: En fait, on m’a offert mes premières pièces [Chanel] parce que je n’avais rien de beau à me mettre. Adolescente, je n’avais jamais rien. Je ne pouvais pas me le permettre. Je venais de faire une campagne pour Chanel, mon premier gros contrat de publicité. À l’époque, j’avais sans doute quelques paires de jeans, mais rien de chic. Karl Lagerfeld m’a emmenée en bas, dans la boutique phare de Chanel, rue Cambon, et m’a dit: «Prends tout ce que tu veux.» Je me sentais comme Cendrillon, je n’arrivais pas à y croire. Je ne me suis pas servie autant que j’aurais dû parce que je ne voulais pas abuser, mais j’ai toujours ces vêtements aujourd’hui. Quand Scarlett s’est aventurée dans le grenier et s’est naturellement dirigée vers le Chanel, ça m’a fait tellement plaisir.

Quels sont certains de vos morceaux favoris dans le grenier?

ELSON : Alexander McQueen a créé une robe haute couture qu’il m’a offerte après une incroyable soirée passée ensemble à New York, quand j’avais 19 ans. C’était un moment tellement tendre. On était complètement ivres et on a dansé jusqu’au bout de la nuit. À quatre heures du matin, je lui ai dit : «Lee, il faut que je rentre chez moi. Je suis tellement fatiguée. On se retrouve demain matin et je t’apporte la robe? » Et il m’a dit: «Non, non. Garde cette robe, putain!» C’était incroyable de retourner dans mon petit appartement avec cette magnifique robe de couturier. Scarlett l’a portée lors de ma prestation au Café Carlyle, et elle était magnifique. Elle ne me fait plus, mais j’en garde un très bon souvenir.

Il y a aussi une paire de chaussures Miu Miu bleues étincelantes. Elles sont si hautes que je ne sais même pas comment j’ai pu marcher sur la passerelle avec – ni comment quiconque y est parvenu – et ornées d’énormes paillettes de la taille d’un bouton. Je les ai portées pour le défilé et, par la suite, Miuccia Prada m’en a fait cadeau. Ce soir-là, on est sorties danser et on s’est retrouvées dans une soirée où Prince était présent. Prince m’arrête, pointe mes chaussures et me dit: «Elles sont incroyables.» J’ai dansé avec lui pendant 30 secondes, puis il est parti avec son entourage! Je n’arrivais pas à croire que c’était ma vie.

WHITE: C’est tellement difficile de faire un choix! Il y a des choses que je porte tout le temps, mais l’une de celles que je préfère est une chemise Vivienne Westwood. Elle est de couleur pêche avec des manches longues et des motifs noirs partout, ce qui est parfait pour l’automne. J’ai souvent gravité vers elle ces derniers temps; j’ai envie de la porter sans arrêt. Il y a aussi une incroyable veste en cuir marron Balenciaga, signée Nicolas Ghesquière, tellement usée qu’elle est souple comme une seconde peau.

Où va la mode, selon vous?

ELSON: La mode est en constante évolution, ce qui, selon moi, est inspirant en soi. Chaque saison ou année, les choses changent énormément dans ce métier, et de nouveaux talents créatifs apparaissent; on a l’impression qu’il y a un nouveau nom tous les deux mois. Ce qui peut parfois être un peu épuisant, mais on sent bien qu’il y a énormément de créativité. J’adore travailler avec de grands photographes, des designers, des journalistes ou même des directeur·ice·s créatif·ve·s, et je trouve très stimulant de me rendre en studio pour vivre une séance photo intéressante, inspirante. C’est merveilleux de travailler avec des gens que je connais depuis des années, et tout aussi passionnant de collaborer avec de nouvelles personnes. Plus je vieillis, plus je regarde la tranche d’âge de ma fille – ses ami·e·s, mais aussi les personnes à qui elle s’identifie – et plus je constate qu’iels sont à la fois le présent et l’avenir.

WHITE: Tu vois, j’ai l’impression qu’on est en train de revenir vers une ère style top-modèles des années 90. Ce n’est pas la même chose, bien entendu, mais il se passe de plus en plus de trucs convaincants ces derniers temps – il y a des choses plutôt légendaires qui se produisent en ce moment. Iels essaient de redonner un peu de créativité et de vie à la mode. Il y a des mannequins et des stylistes sympas, et plein de nouveaux noms inspirants. J’adore ce que fait Gabriette, Alex Consani, Yasmin Wijnaldum...

ELSON : La culture des jeunes a toujours été celle où la mode est la plus vitale. C’est la façon dont les jeunes assemblent les tenues, réinterprètent l’art et revisitent la mode qui crée les tendances. C’est également intéressant de faire partie d’une génération dont toutes les tendances sont revenues. J’ai grandi dans les années 90 et au début des années 2000, et je trouve fascinant de voir cette époque revenir en force, en particulier pour mon enfant. Je crois que mon rôle, aujourd’hui, consiste à m’assoir et à observer. Je m’assois, j’observe et je me dis: «OK, les jeunes, qu’est-ce que vous faites maintenant?» Certes, quand les shorts de vélo ont fait leur retour, je n’étais absolument pas convaincue – la mode athlétique n’est pas ma tasse de thé – mais s’iels veulent l’essayer, qu’iels s’amusent!

Janelle Okwodu est une rédactrice et consultante créative basée à New York. Ancienne rédactrice principale mode et culture du magazine Vogue, elle couvre les liens entre le style et la culture depuis dix ans. Son travail a été présenté dans des publications comme W, Dazed & Confused et d'autres grands magazines.

  • Texte: Janelle Okwodu
  • Photos: Tyrell Hampton
  • Mettant en vedette: Karen Elson, Scarlett White
  • Direction créative: Samantha Adler
  • Production: The Avenue Production
  • Casting: Papergirl
  • Assistance photo: Sawyer Michaels
  • Assistance à la production: Marco Miccolis
  • Retouche: picturehouse + thesmalldarkroom
  • Traduction: Gabrielle Lisa Collard
  • Date: 10 mars 2025