Marc Kalman est Still Kelly

Le directeur artistique et fondateur de la marque s’ouvre sur ce qui l’a conduit du sport au style, sa collaboration avec Travis Scott et les deux années de travail qu’a exigé sa première collection.

  • Texte: Alex Kessler
  • Photos: Winter Vandenbrink

Contrairement à nombre de ses pairs dans l’univers du design, Marc Kalman ne collectionnait pas les magazines de mode quand il était petit. Son histoire d’amour avec l’industrie du vêtement a pris naissance au Bloomingdale’s du centre commercial de Boca Raton, en Floride, où il achetait du Polo Ralph Lauren dans les années 90. Cela dit, à l’époque, son principal mode d’expression était le sport. «Je ne viens pas d’une famille d’artistes; c’est le basketball qui a façonné ma créativité, dit-il. On sautait pour taper sur les enseignes de sortie, on imitait les mouvements, on prêtait attention à ce que les joueurs portaient – et tout le monde avait son mot à dire sur la façon dont je m’habillais –, ma mère me disait toujours de remonter mon pantalon, par exemple.»

C’est seulement après ses études secondaires que son intérêt pour la mode s’est intensifié. Kalman a déménagé à New York en 2010, étudié le design, puis occupé des postes chez Vogue China, Vogue Japan et, plus tard, T Magazine, où la mode masculine a retenu son attention. Mais c’est après un lancement de marque raté que sa carrière a pris un tournant décisif. «On avait épuisé tous nos fonds, et une connaissance nous a dit: “Rencontrez ce jeune homme. Si vous investissez autant d’énergie dans sa carrière que vous en aviez mis dans la marque, il va réussir.” Ce jeune homme, c’était Travis Scott», se rappelle Kalman. Cette rencontre a eu pour effet de lui ouvrir une nouvelle voie, qui allait le mener à assurer la direction créative de pochettes d’album, de produits dérivés et de vidéoclips, et lui demander de maintenir un auditoire fidèle. «Je n’aurais jamais cru me retrouver en musique – c’est arrivé un peu par hasard. Mais ça m’a permis de me plonger dans toutes sortes de projets. Parmi les derniers que j’ai faits avec Scott, il y a eu une collection Helmut Lang, un mélange parfait de mode et de musique», ajoute-t-il.

Le modèle porte: pull de sport molletonné Still Kelly. Sur l’image du haut, le modèle porte: t-shirt Still Kelly et short Still Kelly.

En 2020, après des années de collaboration avec Scott, Kalman a réorienté sa trajectoire pour lancer sa propre marque, Still Kelly. Mais que signifie vraiment ce nom? «Au début de ma vingtaine, mes ami·es les plus proches ont commencé à me surnommer Kelly, parce qu’à leur avis j’avais l’air d’un Kelly – et c’est resté, explique-t-il. Je disais tout le temps, “Je m’appelle Marc, mais je suis toujours Kelly” [I’m Marc, but I’m still Kelly, en anglais]. Et puis quelqu’un a publié une photo de moi avec la mention “Still Kelly”, et c’est devenu officiel.» La fascination qu’entretient Kalman depuis toujours pour les lettres doubles et la répétition a aussi joué dans le choix du nom. «Ça m’a pris du temps à vraiment aimer le nom, mais c’est personnel, dit-il. Comme dans tout ce que je fais, j’essaie de laisser les choses évoluer naturellement jusqu’à ce que je sente que ça clique – et ça, ça cliquait.»

En ce qui concerne l’esthétique et la philosophie de la marque, Kalman décrit sa griffe comme étant «ultra-excentrique, culte, punk, pop» – une description «un peu verbeuse», admet-il lui-même. «Je ne suis pas un fou de la mode qui fait des créations sculpturales. Je bâtis une garde-robe qui a du sens pour moi – je suis ma propre muse. Ça revient à remixer des idées et des références que j’aime, à ajouter des détails et des images pour tisser une trame narrative. Ça ne saute pas aux yeux; c’est plutôt comme un casse-tête à résoudre. Je veux que ce soit énigmatique. Ma démarche se base vraiment sur l’idée d’en dire moins, parce que c’est vraiment en en disant moins qu’on en dit long.»

«Je suis ma propre muse.»

La démarche de Kalman ressemble davantage à celle d’un directeur artistique qu’à celle d’un designer classique. Pour lui, le processus commence par du collage. «Je collectionne les vêtements d’autres époques et je baigne constamment dans le visuel, dit-il. J’assemble des formes et des images pour créer un plan, que mon équipe et moi traduisons ensuite sous forme de croquis. Ça commence parfois par une silhouette ou une façon de porter un vêtement, mais je me laisse rarement influencer par les références des autres – j’ai toujours une vision précise bien à moi que j’ai besoin de concrétiser.»

Sa toute première collection, lancée en collaboration avec SSENSE, a demandé presque deux ans de travail, aux dires de Kalman. «Faire des vêtements, c’est une chose; les produire et les distribuer, c’en est une autre», précise-t-il. Conformément à son mode d’opération, il n’était pas question de bousculer le processus – tout devait arriver naturellement. Quand est venu le temps de définir une direction pour la collection, aucun thème n’a été imposé; tout reposait sur l’instinct. «Je me suis inspiré de silhouettes et de proportions que je retrouvais dans ma propre garde-robe, j’y ai mélangé des images qui me plaisaient, et j’ai entrepris de créer un nouveau genre de garde-robe», explique-t-il. L’objectif était simple: créer des vêtements exceptionnels, collaborer avec les bonnes personnes et garantir une superbe qualité en faisant affaire avec les meilleures manufactures.

Le modèle porte: chemise Still Kelly.

Le modèle porte: jean Still Kelly.

Le modèle porte: blouson Still Kelly et short Still Kelly.

Les pièces phares de la collection automne-hiver 2024 – intitulée Boyish – sont donc des basiques de tous les jours. «On a fait un pantalon de travail – que je qualifierais de parfait. La coupe est superbe, et il est fait dans un sergé de coton japonais qui présente un lustre subtil. Et il y a aussi de belles chemises, surteintes dans de riches couleurs.»

Ce sont les t-shirts qui ont posé le plus grand défi. «Peaufiner la coupe a pris un temps fou. J’avais mes amis en tête – le col devait être parfait, sans quoi ils n’allaient pas les porter», confie-t-il. Le résultat final, qui consiste en un assortiment de chandails à capuche, de polos en molleton, de coquilles en nylon et de shorts en denim avec blousons assortis, couvre ainsi toutes les possibilités. Le tout forme une garde-robe impeccable, conçue pour traverser les années.

Mise en scène dans les rues de Londres, la campagne a été captée par Winter Vandenbrink, avec Pau Avia aux commandes du stylisme et Tom Wright comme responsable de la mise en beauté, et met en vedette Ned Sims et Lux Gillespie, deux modèles en pleine ascension. «J’étais attiré par le travail de Vandenbrink – ses photos et ses livres dégagent un charme un peu voyeur, un peu gamin, qui cadre bien avec la collection, ajoute Kalman. Et Ned et Lux étaient les muses parfaites – deux gars aux traits jeunes et avenants à qui tout fait bien. Tous les morceaux sont tombés en place.»

Le modèle porte: coquille Still Kelly.

Le modèle porte: pull à capuche Still Kelly.

Le modèle porte: short Still Kelly.

Le modèle (à gauche) porte: pantalon Still Kelly. Le modèle (à droite) porte: short Still Kelly.

Quelle sera la suite pour Still Kelly? «Les vêtements, c’est cool, c’est amusant, c’est créatif – j’adore tout ce qui se rapporte à cette industrie. Mais ça reste un commerce, explique Kalman. Je vise haut et j’y mets tout ce que j’ai pour devenir le meilleur.»

  • Texte: Alex Kessler
  • Photos: Winter Vandenbrink
  • Traduction: Camille Desrochers
  • Date: 1er novembre 2024