Un prodige de la chaussure sort de l’ombre pour lancer sa propre griffe

Nina Christen a créé des chaussures à succès notamment pour LOEWE, Bottega Veneta et The Row. Elle met désormais sa créativité au service de sa propre marque, CHRISTEN.

  • Texte: Alyssa Vingan
  • Photos et réalisation: Mathieu Fortin
  • Stylisme: Quinn Lowsky

Quand elle n’avait que 10 ans, Nina Christen a appris à coudre par elle-même en utilisant des «choses qui trainaient», comme des sacs en plastique de chez sa grand-mère et des rideaux jetés. Puiser son inspiration mode dans les choses qu’elle trouvait dans son environnement suisse – même des objets qui pourraient être considérés comme des déchets par la plupart – lui est venu naturellement, et la suit depuis le début de sa carrière, qui l’a menée à travailler chez The Row, Saint Laurent, CELINE, Bottega Veneta et LOEWE.

«J’adore penser à l’environnement immédiat, aux choses qu’on prive en quelque sorte de leur usage pour en faire des éléments purement esthétiques», explique-t-elle à propos de son processus créatif. Durant son passage chez LOEWE, sous Jonathan Anderson, cette philosophie de design s’est manifestée dans une paire de chaussures particulièrement virale et inhabituelle: des escarpins recouverts de ballons de baudruche dégonflés, créant un effet de franges, pour la collection printemps-été 2023.

Bien que vous ne connaissiez peut-être pas Christen de nom, vous connaissez surement ses créations. Son parcours est jalonné de réussites, mais selon son souvenir, son premier grand succès est survenu après son arrivée chez Bottega Veneta sous Daniel Lee: c’était la sandale Lido, une mule avec une bride tressée et gonflée. «L’ampleur du succès était plus grande que dans tous les autres endroits où j’avais travaillé auparavant, se souvient-elle. C’était incroyable, surtout que les gens n’y croyaient pas au début. On me disait: “Le style de cette chaussure est extrême, elle pourrait ne pas avoir beaucoup de succès.” Mais c’est le contraire qui s’est produit. C’était tellement rassurant pour moi d’un point de vue professionnel, parce que j’ai alors su que je pouvais réellement me faire confiance.»

Elle se sert aujourd’hui de cette assurance bien méritée pour se lancer à son compte. Par l’entremise de sa marque homonyme CHRISTEN, elle propose une gamme restreinte de sandales à talons hauts, de bottes, de mules et de tabis, montrant ainsi au monde une vision qui lui est entièrement propre. «Les chaussures représentent parfaitement l’essence de mon esthétique», dit-elle, ajoutant qu’elle a consacré beaucoup de temps à la conceptualisation de sa collection évolutive avant que son développement ne commence.

Vu son expertise dans les aspects techniques de la conception de chaussures et son gout exquis (elle voit ses talons hauts comme des «objets»), tout portait à croire que sa marque connaitrait un succès immédiat auprès de la clientèle des produits de luxe. Mais Christen a trouvé son partenaire dans l’univers de la technologie, choisissant consciemment de s’allier avec une force extérieure à son industrie. «Je voulais travailler avec des gens qui n’ont rien à voir avec la mode pour créer quelque chose de nouveau.»

Son désir de n’être restreinte d’aucune façon – et d’apprendre autant de choses que possible, sur le plus de sujets possible – cadre parfaitement avec la démarche créative qu’elle perfectionne depuis son enfance. «Je m’intéresse à la science, aux arbres, à la philosophie. Les choses qui m’inspirent le plus ne sont pas vraiment esthétiques. Je suis une geek au fond, tellement de choses me passionnent!»

Alyssa Vingan

Nina Christen

Tu as appris à coudre par toi-même et, adolescente, tu as fait un apprentissage chez un tailleur. Comment t’es-tu retrouvée dans le design de chaussures?

J’ai travaillé pendant un certain temps, notamment dans un café. Je savais que je voulais étudier la mode, mais pas en Suisse. J’ai postulé dans des écoles, puis je suis allée à Paris et j’ai commencé à étudier; j’ai fait un master en design de mode. J’ai une vision très précise des vêtements, qui est très classique et très simple. Tout tourne autour du patron et du tissu, pas nécessairement autour de l’innovation créative. Je n’aime pas les vêtements extravagants. J’aime vraiment les choses classiques. Je me suis dit: «Oh, toutes ces marques font des choses folles, je ne pourrai jamais travailler pour elles parce que ce n’est tout simplement pas ce que j’aime.» Mais avec les chaussures, je pouvais tout porter. Je pouvais apprécier même les choses que je n’aime pas, tu vois? Même les chaussures des marques qui ne me plaisent pas. Dans ma tête, je me disais qu’avec les chaussures, je pourrais faire toutes sortes de choses. C’était comme une échappatoire à ma vision esthétique rigide en matière de vêtements.

Quelle a été la leçon la plus importante que tu as retirée de ton expérience de travail pour une grande maison de mode ou un conglomérat?

Ne jamais arrêter de produire. Mon rendement était énorme. C’était comme si je voulais juste faire des trucs cools, alors j’ai fait une chaussure après l’autre, après l’autre. Je suis capable de produire de grandes quantités d’idées, et j’aime ça. Certaines d’entre elles ne sont peut-être pas les meilleures idées, mais c’est vraiment important de juste se laisser produire et d’apprendre de ses erreurs. Si vous avez un environnement qui soutient cela, et qui a le budget pour le faire, c’est très important de ne pas être limité·e. Je n’étais pas limitée du tout, et c’était vraiment comme, wow, je peux faire tout ce que je veux!

Y a-t-il un équilibre délicat à trouver, quand on travaille pour une grande marque, entre créativité et commercialisation dans les designs?

J’ai toujours été responsable de la partie créative. Ça tombait toujours entre mes mains d’une manière ou d’une autre, parce que c’est la partie la plus difficile, celle qui implique le plus de souffrances, et beaucoup de gens ne voulaient pas vraiment s’en occuper. Les choses que je faisais n’étaient pas nécessairement assez commerciales parce que je voulais faire de nouvelles choses. J’avais toujours cette attente envers moi-même – je ne m’autorisais pas à faire des choses normales. Avoir une approche commerciale est très important, mais je pense que quand on débute en tant que designer, il est important de vraiment repousser ses limites créatives.

En vedette sur cette image: bottes CHRISTEN.

Te souviens-tu de la première chaussure virale que tu as conçue? Et de ce que tu as ressenti en la voyant devenir follement populaire dans les magasins et sur internet?

C’était sans aucun doute la sandale Lido pour Bottega. Elle a eu plus de succès que tout ce que j’avais fait ailleurs auparavant. C’était incroyable, surtout parce que les gens n’y croyaient pas au début. On me disait: «Le style de cette chaussure est extrême, elle pourrait ne pas avoir beaucoup de succès», etc. Mais c’est le contraire qui s’est produit. C’était tellement rassurant pour moi d’un point de vue professionnel, parce que j’ai alors su que je pouvais réellement me faire confiance.

Chez LOEWE, tu as conçu beaucoup de chaussures plutôt extravagantes. Y en a-t-il parmi elles que tu préfères? Ou dont l’immense succès t’as surprise?

Je suppose que l’escarpin à ballons fait partie de mes créations favorites. Pour moi, c’était quelque chose de très simple: prenons ces ballons, mettons-les sur la chaussure et voyons ce qui se passe. J’ai d’abord vu la chaussure avec les silhouettes du prêt-à-porter, elle apportait vraiment quelque chose à l’ensemble du look. Je commençais tout juste à travailler là-bas, et ma première collection de chaussures pour LOEWE a été immédiatement reconnue, genre, «wow, les chaussures!». Ça m’a vraiment fait plaisir. Il y en avait une autre avec des feuilles et des fleurs en mousse et en caoutchouc. J’adore jouer avec les machines dans les usines. Je suis allée chez le fleuriste et on a utilisé un scanneur 3D pour les imprimer en mousse, avant de les appliquer sur les chaussures.

Comment as-tu vécu, au fil des années, le fait de mettre tes grandes idées au service de la marque de quelqu’un d’autre?

Pour moi, ce n’était pas un problème parce que les créations ne reflétaient jamais entièrement mes préférences personnelles. Je pense qu’un autre bel aspect du métier de designer est de travailler avec d’autres personnes créatives – j’aime beaucoup analyser les autres personnes et leurs gouts. Pour moi, c’est comme faire quelque chose pour quelqu’un d’autre. C’est utiliser ses capacités et ensuite se mettre au diapason d’une autre sensibilité, et je pense que c’est quelque chose de très beau. En cette ère numérique, qu’y a-t-il de plus précieux que les liens humains? C’est quelque chose que j’adore, de créer quelque chose et de sentir qu’une autre personne le comprend. Je ne me suis jamais vraiment sentie frustrée. J’ai toujours eu à l’esprit qu’à un moment donné, je lancerais mon propre projet.

En vedette sur cette image: chaussures CHRISTEN.

Le modèle porte: chaussures CHRISTEN.

J’aimerais beaucoup en savoir plus sur tes préférences personnelles. Y a-t-il des choses qui t’inspirent depuis ton plus jeune âge?

Il y a tellement de choses qui m’inspirent, et celles qui m’inspirent le plus ne sont pas vraiment esthétiques. C’est plutôt des concepts créatifs. Quand je lis des choses sur les neurones et les protons, je trouve ça fou! Je ne comprends pas, mais je trouve ça très inspirant. Je pense que j’ai toujours remarqué Prada depuis mon très jeune âge, même sans rien connaitre à la mode. Là où j’ai grandi, je n’avais pas vraiment accès à des magazines, etc. Je suis une geek au fond, passionnée par tellement de choses!

Quelle est la philosophie de ta marque, CHRISTEN?

Je veux simplement faire les meilleurs produits qui soient, sans compromis – aucun compromis, que cela concerne les matériaux ou les aspects techniques. C’est ce qui compte le plus pour moi. Il y a aussi la partie innovation, mais pas nécessairement de manière extravagante; juste pour établir de nouvelles normes techniques et des normes de confort. Cette philosophie doit aussi se traduire dans la vente au détail, parce que pour moi, le concept de magasin a toujours fait partie de la marque.

Peux-tu me parler des différents modèles de chaussures de ta première collection?

J’adore les talons hauts. Pas nécessairement pour les porter beaucoup, mais pour moi, ce sont vraiment comme des objets. Je voulais créer le talon haut parfait; j’ai l’impression d’être connue pour mes chaussures confortables, en particulier les talons hauts confortables. J’ai donc commencé à développer une semelle intérieure ergonomique qui soutient réellement la voute plantaire et ajoute quelque chose de très intéressant au profil de la chaussure. J’ai travaillé là-dessus pendant environ un an. C’est fait d’un matériau ultraléger. Les tiges sont très simples, donc je voulais commencer avec le moins de brides possible pour maintenir le pied. C’était un aspect que je voulais intégrer dans la collection, parce que c’est le plus grand défi: concevoir une chaussure avec peu de composants, mais qui épouse vraiment bien le pied. Les modèles que j’ai créés en premier composent une collection classique que je ne veux jamais changer. Ce sont comme les fondations d’une maison. Mais ce qu’il y a de merveilleux avec les chaussures, c’est qu’on peut bâtir énormément de choses sur les mêmes fondations.

Il y a une paire de tabis dans la collection, un modèle de chaussures de plus en plus tendance ces dernières années. Pourquoi as-tu choisi d’inclure ce type de chaussures?

Je voulais simplement créer des tabis qui auraient une construction technique différente de celle des autres marques. Les miens sont fabriqués dans un cuir extensible qui leur donne vraiment l’air d’être une chaussette, et leur forme est tout simplement parfaite. Je me suis dit, la chaussure tabi n’appartient pas vraiment à une marque, c’est un élément du patrimoine culturel japonais, alors faisons notre propre version. Ils retiennent effectivement beaucoup l’attention depuis quelque temps, mais pour moi, l’idée était davantage de les avoir comme basiques pour ma propre garde-robe.

Ton souhait est de créer une marque de luxe durable que tu peux faire grandir. Comment comptes-tu y parvenir?

Je travaille sur des articles de prêt-à-porter, mais je travaille sur chaque catégorie séparément. Je travaille avec un fournisseur de jersey au Japon et un fournisseur de denim. J’adore un bon jean et un beau t-shirt, ce sont donc vraiment des basiques que je voulais couvrir. Tout le prêt-à-porter qui figure dans les images de la campagne CHRISTEN est également du CHRISTEN. Je ne lancerai pas le prêt-à-porter immédiatement, mais je veux juste faire une pièce après l’autre, puis créer une collection petit à petit. J’ai l’impression que lorsqu’on fait de grandes collections, la créativité ou l’attention aux détails en souffre un peu. Il est important que chaque morceau de prêt-à-porter que je crée ait tout ce qu’il faut pour devenir un classique, parce que j’adore acheter le même t-shirt encore et encore.

Il y a beaucoup de marques sur le marché et toutes sollicitent constamment la clientèle avec leur marketing. As-tu trouvé difficile de faire connaitre ta marque?

Je n’ai pas fait beaucoup d’efforts sur ce plan-là; peut-être que ça changera à l’avenir. Quand on a un très bon produit, les gens finissent par le découvrir – j’aimerais que les gens découvrent le produit comme ça, et que ça grandisse lentement, plutôt que ce soit le marketing qui crée ce désir. J’aimerais que ce désir vienne des gens eux-mêmes, pas nécessairement d’une machine marketing. Mais ouais, on verra bien comment ça va se passer.

Qu’est-ce qui distingue CHRISTEN des autres marques de luxe qui débarquent sur le marché en ce moment?

Les fournisseurs avec lesquels je collabore, qui travaillent uniquement avec de grandes marques de luxe, pas avec de petites marques. Ça me permet d’offrir une qualité exceptionnelle, des matériaux exceptionnels. Il y a aussi mon expertise sur tout. Mon expérience dans le secteur me permet d’offrir l’un des meilleurs ajustements, et c’est très technique. Au-delà de l’esthétique d’une chaussure, il y a tellement de choses que les gens ne perçoivent pas. Mon but est de faire un produit désirable. Et en ce moment, en matière de chaussures, disons qu’il y a de la place.

Alyssa Vingan est rédactrice, réviseure et animatrice de The New Garde, un balado portant sur l’avenir des industries de la mode et des cosmétiques.

  • Texte: Alyssa Vingan
  • Photos et réalisation: Mathieu Fortin
  • Stylisme: Quinn Lowsky
  • Direction créative: Sasha Wells, Celina Bussiere
  • Coiffure et maquillage: Carole Méthot
  • Conception du décor: Florence Provencher
  • Production: Yvonne Hercun, Mathieu Fortin
  • Modèle: Nya Bakker / System Agency
  • Assistance à l’éclairage: Will Cole, Raphael Nikiema
  • Technicien numérique: Aljosa Alijagic
  • Assistance stylisme: Ana Lontos
  • Retouche: Officinaotto
  • Conception sonore et montage vidéo: Mathieu Fortin
  • Étalonnage: Béatrice Tremblay
  • Remerciements spéciaux à: Bruises Gallery, Maison Singulier, Studio Façon
  • Traduction: SSENSE
  • Date: 27 mai 2025