Nicholas Daley et l’art de l’intrigue

Histoire, narrativité, personnages et artisanat: le créateur de mode masculine britannique et ses vêtements porteurs de récits.

  • Entrevue: Simran Hans
  • Photographie: Ollie Adegboye

J’ai d’abord remarqué les livres. Pas les rouleaux d’étoffes, ni les patrons suspendus derrière son plan de travail, ni les imposantes piles de boîtes transparentes contre le mur du fond. Dans le studio de Nicholas Daley, il y a une véritable bibliothèque remplie d’ouvrages classés par sujets; chaque étagère est munie de sa propre étiquette imprimée. Le créateur de mode masculine britannique conçoit des vêtements réfléchis, élégants, cool et légèrement excentriques. En matière de streetwear, Daley s’inspire de genres musicaux comme le punk, le reggae et le jazz; ses collections constituent un clin d’œil à une multitude de personnages. Sa gamme Red Clay, qui met à l’honneur le tweed, doit son nom au disque soul-jazz de Freddie Hubbard, tandis que sa collection Stepping Razor mise sur des coupes qui empruntent aux uniformes d’arts martiaux que portait l’artiste reggae Peter Tosh. De toute évidence, le designer sait faire ses devoirs.

Né en 1989 d’un père jamaïcain et d’une mère écossaise dans le Leicestershire – un comté d’Angleterre –, Daley a passé son adolescence à travailler à temps partiel chez Wellgosh, un magasin de streetwear. Il a ensuite fréquenté le collège Central Saint Martins de Londres. On s’attend à ce qu’une personne étudiant en mode épingle des photos des célébrités qui l’inspirent sur son tableau d’ambiance. Or Nicholas Daley a poussé la donne et fait appel à Don Letts, une légende du punk et du reggae, pour son défilé de fin d’études. Peu de temps après, en 2015, le créateur a lancé sa marque et a depuis collaboré avec des griffes mythiques comme adidas, Fred Perry et Mulberry.

Les gens qui s’intéressent à la scène jazz londonienne ont sans doute remarqué que Shabaka Hutchings (ainsi que les membres de son groupe Sons of Kemet), Theon Cross et Nubya Garcia, entre autres, portent les bonnets crochetés et les gilets sans manches tricotés à la main de Nicholas Daley. Au même titre que la musique de ces artistes, le travail de Daley témoigne d’une précision technique et semble s’inscrire dans un mouvement qui tire des leçons du passé tout en étant tourné vers l’avenir. Lors de notre rencontre, nous avons donc parlé de son obsession pour les sous-cultures, mais aussi de sa famille et des personnages qui ont influencé ses créations.

Simran Hans

Nicholas Daley

Parle-moi de tes parents et de la manière dont ils ont influencé ta démarche.

Mon père faisait partie des Royal Marines. Il était posté en Écosse et a rencontré ma mère à Dundee; ils ont ensuite déménagé à Édimbourg, où ils ont opéré une boîte de reggae de 1978 à 1982. Le reggae roots britannique, c’était leur dada. Ma mère était à l’accueil tandis que mon père s’occupait des platines et promouvait de nombreux groupes reggae mythiques, comme Aswad. Voilà pourquoi je continue aujourd’hui à incorporer la musique dans mon travail. Mes parents ont jeté les bases de ma passion pour la musique.

Ils ont dû surmonter des défis de taille pour organiser leurs soirées musicales et rassembler les gens. J’ai décidé de rééditer le t-shirt du Reggae Klub que mes parents avaient conçu il y a près de 30 ans, en hommage à ce qu’ils ont accompli grâce à leur amour de la musique et à leur désir de rapprocher les gens.

Tu es né et as grandi à Leicester. Comment décrirais-tu cette ville?

Quand mes parents ont emménagé à Leicester, il y avait une forte communauté originaire de l’ouest de l’Inde et d’Asie du Sud-Est. Elle a toujours joué un rôle important pour ma propre famille. La Divali, l’Aïd, on y participait tout le temps. Même si notre famille n’est pas directement liée à ces religions, elles font encore partie intégrante de la communauté d’ami·e·s de mes parents. Je dois beaucoup à cette ville, à ces différentes cultures qui nourrissent aujourd’hui mes croyances et mes idéaux.

Mon studio est situé dans le nord de Londres, à Haringey, l’un des arrondissements les plus diversifiés de toute la ville. Il s’agit d’un environnement au sein duquel j’ai envie de vivre. C’est tellement riche sur le plan culturel.

Te souviens-tu de la première fois où tu as choisi toi-même ta tenue?

C’était probablement à 16 ans, à l’époque où j’occupais mon premier emploi dans un magasin de streetwear appelé Wellgosh. NAS avait échantillonné un morceau de jazz sur un de ses albums – ç’a été ça mon introduction au jazz. Tu découvres Miles Davis et John Coltrane, mais grâce au hip-hop. Ça me vient de la culture streetwear; elle a joué un rôle considérable durant mes premières années d’adolescence. J’essayais de me montrer plus pointu par rapport à ce que je voulais porter et j’ai commencé à acheter des vêtements rétro au surplus militaire; je les personnalisais pour qu’ils me représentent davantage.

Don Letts, qui est cinéaste et DJ, a servi de muse pour ta collection de fin d’études; vous avez collaboré à plusieurs reprises depuis. Constituer une référence sur ton tableau d’ambiance, c’est une chose, mais faire partie de ta bande doit en représenter une autre pour lui.

J’ai réussi à obtenir son adresse électronique par l’intermédiaire d’un proche; je lui ai simplement expliqué que j’étudiais au Central Saint Martins et que j’avais fait beaucoup de recherche sur sa vie et sur la corrélation entre le reggae et le punk. Je suppose qu’on doit ça aux pionniers et pionnières qui ont jeté les bases pour la génération suivante. Don est un véritable personnage avec lequel j’ai immédiatement ressenti une connexion. Dès qu’on a commencé à discuter, je lui ai dit : «Ça serait génial si tu participais à mon défilé de fin d’études.» Et il l’a fait. Certaines personnes dans mon entourage pensaient qu’il était mon père. Les gens qui m’enseignaient s’étonnaient que Don Letts fasse partie du spectacle. J’ai l’impression que la mode constitue l’un des meilleurs moyens pour raconter des histoires. J’ai toujours aimé accomplir ça, je crois, transmettre des récits par l’entremise de mon travail créatif.

Quelle est l’histoire derrière Dark Haze, ta collection automne-hiver 2022?

Je n’avais encore jamais créé quelque chose qui explore les sonorités punk, hard rock et dub. Je m’intéressais aussi beaucoup à la guitare. Ma fiancée a essayé de m’apprendre à en jouer, mais je maîtrise seulement Redemption Song et My Heart Will Go On.

Pour Blue Quilt, ma collection printemps-été 2022, j’ai fait appel à de nombreuses références folk, acoustiques et blues; les éléments et l’histoire du matelassage. Pour l’hiver, j’avais envie de me pencher sur l’inverse de ces genres musicaux, de me tourner vers le rock, le post-punk, le grunge et des artistes noirs mythiques comme Jimi Hendrix, Slash ou Bad Brains.

Un de mes groupes préférés, Wu-Lu, s’est produit en spectacle lors de mon défilé à la Fashion Week de Londres qui a eu lieu en février. Wu-Lu est incroyablement doué pour refléter les frustrations et les émotions ressenties par notre génération. Il faut dire que Miles [Romans Hopcraft] hurle et projette une énergie ahurissante! J’adore le jazz et les trucs spirituels, mais parfois, on a juste envie d’écouter quelque chose qui nous permet de nous déchaîner – je suis presque sûr que ç’a été l’un des premiers mosh pits de la Fashion Week.

Par le passé, tu as décrit tes défilés comme une tentative de casser certaines des formalités propres au milieu de la mode.

J’ai eu la chair de poule pendant mon défilé de la London Fashion Week, en 2018, pour Red Clay. J’ai presque oublié qu’il s’agissait de mon propre évènement tant les artistes que j’ai fait monter sur scène m’impressionnaient, dont certains des meilleur·e·s artistes jazz de Londres de ma génération: Shabaka Hutchings, Yussef Dayes et Mansur Brown, entre autres.

La mode, la musique et la culture étaient rassemblées au sein d’une présentation singulière qui célébrait tout ce que j’apprécie. Les défilés sont formidables, mais à mon avis, quand on peut brouiller les pistes entre les différentes propositions créatives, on parvient à créer quelque chose de puissant qui constitue une véritable expérience pour le public.

Quelle importance accordes-tu au fait que les personnes qui s’habillent avec tes vêtements puissent aussi danser en les portant?

Lorsque je vois des musicien·ne·s ou des artistes porter mes vêtements et qu’ils leur donnent l’impression de pouvoir jouer un peu plus fort, qu’ils les exaltent ou leur permettent de se sentir plus à l’aise, je me dis que j’ai réussi, car quand je conçois ces vêtements-là, c’est un peu ça, mon objectif. Le but premier de toute bonne conception demeure de répondre à un besoin.

Comment l’artisanat s’inscrit-il dans l’héritage de votre famille?

Du côté paternel, mon arrière-grand-père fabriquait des cercueils pour la paroisse locale en Jamaïque, et mon grand-père était cordonnier. Mon père a conçu son propre système de sonorisation lorsqu’il dirigeait la boîte de reggae. Cette sorte de mentalité pratique du «fait soi-même» – de l’artisanat – a toujours été très présente dans la famille de mon père, et je pense qu’elle m’a été transmise.

Du côté maternel, ma grand-mère, mon arrière-grand-mère et toutes les femmes de la famille tricotaient. Ça faisait partie intégrante de la culture de ma mère et ç’a fortement influencé son éducation. Dundee était l’une des plus grandes villes exportatrices de jute au début du 19e siècle. La majorité des femmes dans la famille de ma mère travaillaient dans les usines de jute. Les traditions liées aux étoffes, au tricot et au tissage sont interconnectées avec l’histoire de ma famille; c’est quelque chose que j’aime explorer dans mon travail. Certains de nos articles sont tricotés et crochetés à la main avec de la ficelle de jute; on collabore avec des communautés locales qui pratiquent le tricot partout au Royaume-Uni.

Parle-moi du rapport que tu entretiens avec la scène jazz londonienne.

Je collabore avec certains des plus grands noms de ma génération, comme Shabaka Hutchings et Lianne La Havas; je les vois comme des artisans et des artisanes de leur instrument, ce que je veux également mettre de l’avant dans mes collections. Grâce à ma collaboration avec Mulberry, dont la collection a été lancée au début de l’année, j’ai pu créer des accessoires musicaux en cuir, comme une sangle de saxophone et un plectre pour une sangle de guitare. Ces articles ont été fabriqués dans l’un des ateliers de Mulberry. C’est incroyable de voir tout ça concorder: le savoir-faire mis en application pour parachever ma création, puis Shabaka qui l’utilise – c’est bien entendu un saxophoniste chevronné qui joue de son instrument depuis l’âge de 8 ans. On a également collaboré avec Tomorrow’s Warriors, une organisation caritative locale basée à Londres, active depuis plus de 30 ans, qui appuie les prochaines générations d’artistes jazz.

Si tu portes attention à mon travail, tu verras certains visages réapparaître dans des contextes variés, qu’il s’agisse d’un défilé, d’une séance de mixage, d’une photo ou d’une entrevue. C’est quelque chose qui me tient à cœur; je veux m’assurer que mes partenariats collaboratifs ne soient pas que des feux de paille.

Mon éthique de travail repose sur trois piliers: communauté, artisanat et culture. Je continuerai en ce sens dans ma démarche créative parce que ces éléments relèvent de domaines que je souhaite continuer à célébrer.

Simran Hans écrit sur la culture et habite à Londres.

  • Entrevue: Simran Hans
  • Photographie: Ollie Adegboye
  • Traduction: Francis Rose
  • Date: 12 juillet 2022