L’Angleterre, reine stylistique de la saison automne-hiver 2023
On se penche sur les facteurs historiques et culturels qui expliquent pourquoi le milieu de la mode se passionne encore et toujours pour l’identité visuelle du Royaume-Uni.
- Texte: Alek Rose

En cette année de couronnement du roi Charles, l’Angleterre célèbre également le 75e anniversaire de la génération Windrush, cette communauté caribéenne arrivée au Royaume-Uni entre 1948 et 1973, qui a par ailleurs grandement souffert du manque d’éthique dont faisait preuve le système d’immigration britannique. On peut dire sans l’ombre d’un doute qu’il s’agit d’un pays complexe sur le plan de l’identité culturelle. Entre spectacles de musique classique et raves de garage, la culture britannique brille autant grâce à ses traditions qu’à ses nouvelles perspectives rafraîchissantes; elle se base sur plusieurs archétypes culturels qui s’avèrent, du moins en surface, reconnaissables pour le public international, mais qui, à un second degré, ne leur sont pas du tout familiers. Les Britanniques possèdent la capacité d’explorer ces célèbres phénomènes sous-culturels et d’y faire référence, ce qui explique sans doute pourquoi l’esthétique anglaise et sa riche histoire ont volé la vedette lors des défilés de la saison automne-hiver 2023.
Bien que cette tendance se soit imposée dans les nouvelles collections, on la voit venir depuis plusieurs saisons. Pensons au vif succès que Wales Bonner a connu en jouant avec les silhouettes d’articles emblématiques comme les chaussures Samba d’adidas et les ensembles de survêtements rétro, ou à la révolution blokecore qui a eu lieu sur TikTok, menée par de jeunes Américain·e·s dans la vingtaine se passionnant pour un look popularisé par des adeptes de soccer détestant pourtant la mode. Dans tous les cas, le style britannique suscite un engouement indéniable, et ce, partout sur la planète.
D’ailleurs, si l’on se fie aux défilés automne-hiver 2023, cette tendance ne montre aucun signe de ralentissement. Alors, avant d’enfiler un kilt et un blouson de Stone Island pour sortir au bar du coin, assurez-vous de savoir distinguer les punks des blokes.

En vedette sur cette image: t-shirt Martine Rose, chapeau bob FRED PERRY et baskets Wales Bonner. En vedette sur l’image du haut: t-shirt Martine Rose et jupe de style kilt Charles Jeffrey LOVERBOY.
Les blokes
Au grand dam de plusieurs Britanniques, la mode blokecore – ou l’art de s’habiller comme un gars (un «vrai») – constitue l’une des tendances stylistiques TikTok les plus prolifiques des dernières années. Pour la visualiser, pensez à des maillots de soccer rétro, à des jeans et à des chaussures adidas. Si ta vedette TikTok locale a commencé à s’y intéresser en 2020, cette sous-culture est profondément ancrée dans le quotidien des Britanniques, et ce, depuis un moment. Bien sûr, Danny Dyer, le porte-étendard de cet univers, a reproché à Elijah Wood son rôle de hooligan dans le film culte Hooligans (2005), trouvant qu’il n’était pas la bonne personne pour jouer un tel protagoniste. Or, le look blokecore précède de plusieurs années ce long métrage.
Depuis la fin des années 80, l’Angleterre est le berceau des «Casuals», ces garçons britanniques qui ont commencé à parcourir le monde (surtout l’Europe de l’Ouest) pour assister à des matchs de soccer, et qui ont attiré l’attention – en bien ou en mal – sur leur style dans les villes visitées au passage. Les vêtements qu’ils portaient ont façonné l’esthétique singulière de leur sous-culture; des marques européennes comme C.P. Company, Stone Island, Lacoste et bien d’autres sont ainsi devenues les symboles courants d’un mode de vie qui va bien au-delà d’une simple passion pour le soccer.
Alors que des noms classiques comme Fred Perry, adidas et les marques européennes susmentionnées demeurent fidèles à leur proposition d’origine – en visant toutefois une clientèle jeune qui s’intéresse moins à la violence entourant le soccer qu’aux publications sur Instagram –, plusieurs designers cherchent à raffiner le style blokecore. Ainsi, Grace Wales Bonner mise sur des palettes rétro et des détails inspirés de son héritage britannico-jamaïcain, lesquels illustrent le nouveau langage du design britannique en matière de luxe. Les coupes audacieuses, les coutures froncées et la vision généralement subversive de Martine Rose en témoignent aussi avec brio.

En vedette sur cette image: jupe de style kilt Nicholas Daley, kilt Vivienne Westwood et jupe de style kilt Charles Jeffrey LOVERBOY.
Les kilts
Le kilt ne vient pas d’Angleterre. Il faut d’emblée souligner ce détail primordial avant que l’Écosse ne boycotte SSENSE. Cela dit, même si ce vêtement n’est pas aussi implanté dans la culture britannique que, disons, les blousons de la marque Fred Perry, le kilt constitue tout de même un élément incontournable de l’identité visuelle du Royaume-Uni.
Traditionnellement tissé en laine, arborant un motif tartan classique et conçu pour être porté sans sous-vêtement, le kilt témoigne de l’histoire stylistique britannique mieux que n’importe quel autre morceau. Son assemblage à plis et le fait qu’il s’enroule autour de la taille ont naturellement attiré les designers, tout comme son caractère audacieux et son passé remontant au 16e siècle. À ce sujet, le kilt constitue en quelque sorte l’évolution utilitaire de la tunique.
En matière de mode luxueuse, on pense tout de suite à la grande dame du punk Vivienne Westwood, dont les créations rebelles ont permis, dès le début des années 70, à une sous-culture tout entière de s’épanouir sur le plan stylistique. Westwood a également inspiré des designers plus jeunes comme Charles Jeffrey, qui a fondé sa griffe LOVERBOY en 2015 et connu un succès presque immédiat. Jeffrey continue d’ailleurs de défendre haut et fort le kilt. «Lorsque je conçois une collection, le kilt occupe une place importante en raison de mon héritage écossais, mais aussi parce que c’est un vêtement qui, selon moi, bouscule les normes de genre. Je ne peux pas résister à son histoire et à l’énergie incroyable qu’il dégage, explique-t-il. J’adore la façon dont Jean Paul Gaultier a travaillé le kilt pour le rendre fluide et luxueux, en le confectionnant avec des soies décorées d’imprimés. Les plis du kilt sont vraiment provocants quand on les voit sur le corps d’un homme, tandis que son motif tartan évoque le patrimoine et l’individualité, soit des éléments avec lesquels j’aime jouer en parallèle pour exprimer le récit qui sous-tend ma collection.»

En vedette sur cette image: jean Chopova Lowena.
La rose anglaise
Des silhouettes athlétiques de la mode blokecore aux audacieux kilts à motif tartan, en passant par le style punk tapageur, la culture britannique brille par sa diversité, raison pour laquelle elle constitue un terreau fertile pour les designers. Ça signifie aussi que la clientèle peut facilement s’y adapter. Pour les personnes qui s’intéressent au côté plus élégant de l’identité visuelle britannique – du genre Keira Knightley dans le film Orgueil et préjugés –, le thème de la rose anglaise s’avère incontournable.
La rose rouge est la fleur nationale de l’Angleterre. Elle symbolise beaucoup de choses, depuis la guerre des Deux-Roses du 15e siècle jusqu’à la beauté simple et sauvage des paysages de l’île de Grande-Bretagne. Au cours des défilés automne-hiver 2023, on a pu voir la rose interprétée sous toutes ses coutures, les designers misant sur sa grande portée métaphorique.
La première collection de Daniel Lee pour Burberry tout comme la designer Vivienne Westwood et la griffe Chopova Lowena ont constitué les principaux piliers de cette tendance, mais des marques non britanniques comme Maison Margiela et Dries Van Noten l’ont également explorée en jouant avec les drapés aériens, les soies et des éléments classiques du sur-mesure.
Qu’elle mise sur un motif floral ou une transposition plus directe de la rose anglaise, cette mode se distingue par sa beauté fragile et élégante qui contraste avec la plupart des autres aspects de l’identité visuelle britannique. Loin des cris de ralliement des stades de football, des piercings et des coutures usées du punk, la rose anglaise s’impose comme un clin d’œil bienvenu aux facettes plus délicates de la culture anglaise.

En vedette sur cette image: pantalon Comme des Garçons Homme Plus, chaussures Dr. Martens et pull Charles Jeffrey LOVERBOY.
Le punk
Le punk se passe de toute présentation: c’est l’une des sous-cultures britanniques les plus marquantes du siècle dernier. Né dans les années 70 en tant que révolte contre les politiques conservatrices du Royaume-Uni, le punk est surtout connu pour ses dimensions musicale et esthétique. Des groupes comme les Sex Pistols et The Clash ont mis en chansons l’époque des coupes de cheveux excentriques, des jeans skinny, des blousons de cuir usé et des grosses bottes en cuir.
La façon dont le punk s’exprime dans la mode va de pair avec la tendance du kilt, qui fait d’ailleurs depuis longtemps partie de son uniforme. Il est donc logique que Vivienne Westwood soit l’une des figures de proue du style punk, puisqu’elle a modelé ce look aux côtés de Malcolm McLaren au magasin Let It Rock, une boutique punk emblématique de l’ouest de Londres.
Le punk constitue sans doute la tendance la plus populaire (et la plus accessible) de celles qu’on vous présente ici. Comme des Garçons Homme Plus, Chopova Lowena et LOVERBOY proposent des réinterprétations modernes des styles de cette contre-culture tout en conservant l’irrévérence rebelle qui a toujours caractérisé le punk.
Ce qui nous fascine le plus lorsqu’on se penche sur les différents styles britanniques est certainement la réticence légitime dont font preuve ces sous-cultures en regard de leur commercialisation. Le kilt possède une importance particulière pour les personnes qui ont grandi en le portant, si bien qu’il représente une forme d’affirmation de soi audacieuse dans des contextes non cérémonieux. Quant aux blokes, qui sont sans doute les individus les plus indifférents à l’univers des tendances TikTok, le port du kilt constitue un geste délibéré. Le punk est depuis longtemps une contre-culture reposant en essence sur une philosophie anticapitaliste, un véritable mode de vie qui va bien au-delà du pantalon écossais et de la veste de cuir.
C’est cette fierté qu’éprouvent ces sous-cultures quant à leur singularité qui rend l’identité visuelle anglaise si intéressante. Tandis que la mode se penche sur la composition actuelle de ses différents styles, il se trouve quelque part au Royaume-Uni un sous-sol, un studio ou une boîte de nuit où l’on est en train de concevoir quelque chose de nouveau, qui nous est complètement inédit… pour l’instant.
- Texte: Alek Rose
- Traduction: Francis Rose
- Date: 26 juillet 2023

