Une image vaut mille maux

Le nouveau look de la sentimentalité sur nos fils d’actualité.

  • Texte: Mary Retta
  • Illustrations: Skye Oleson-Cormack

En août 2021, le compte Instagram @anewspecimen a publié une illustration d’une figure opaque et rosée flottant dans un ciel nuageux, dont les ailes ressemblent à celles d’un ange. Son corps émet un halo orange et vert et au centre de sa silhouette, là où son cœur se trouverait, une sphère de lumière blanche brille intensément. «Ce que je ressens dernièrement», écrit le designer en guise de légende. Les commentaires de gens qui disent ressentir la même chose abondent. Ce type d’image constitue désormais un langage unique, une façon de communiquer avec les internautes en n’écrivant que quelques mots, voire rien du tout.

Si Instagram était autrefois utilisée pour documenter des versions idéalisées de la vie, on y retrouve maintenant des visions tout droit sorties de notre imagination. Créée en 2010, la plateforme rassemblait initialement des photos pittoresques ou anodines: des selfies sans prétention, des portraits d’amis et, occasionnellement, des clichés de couchers du soleil resplendissants. Au cours de cette première décennie, les utilisateurs affichaient leurs moments de joie. Vacances, anniversaires, fiançailles, amitiés – les images étaient modifiées, aplaties sous des filtres et des lumières vives pour accentuer les sourires. Au tournant de la décennie, alors que la joie est devenue plus difficile à trouver et à exprimer, les utilisateurs se sont mis à utiliser Instagram pour manifester d’autres sentiments: colère, confusion, humour sombre et tordu. Les premiers dix ans d’Instagram étaient marqués par l’esthétisme, mais l’ambiance sera le caractère distinctif des dix prochains.

En anglais, on parle souvent de vibes, ce concept qui échappe à toute définition. On les associe généralement à une valeur positive ou négative: les vibes sont bonnes ou mauvaises. En physique, les vibrations sont les oscillations périodiques des particules d’un corps ou d’une structure élastique communément produites lorsqu’un système physique déplacé de son point d’équilibre doit répondre aux forces capables de rétablir son équilibre. Liminales, intangibles, invisibles, soucieuses ni des arrivées ni des départs, mais bien de la magie qui opère entre les deux. Les vibrations existent dans un espace sans mots, au-delà des contraintes de la langue. J’aimerais bien vous en décrire, mais on peut seulement comprendre une vibe en s’en imprégnant.

En explorant le mot-clic #vibes sur Instagram, on découvre une vaste mosaïque de photos: des gens, des paysages, des aliments. Bien que la plupart de ces images soient conventionnellement belles, la beauté ne suffit pas pour créer une ambiance ou des vibrations désirables; voilà ce qui différencie la tendance actuelle de la fascination pour les «esthétiques» des années 2010. À première vue, les images reliées au mot-clic peuvent sembler totalement disparates, mais leurs points communs sont plutôt faciles à déceler. Qu’est-ce qui connecte un coucher du soleil, un repas parfait et le sourire d’un proche hormis le temps, le lieu ou le style? Le fait de collectivement rejeter ces éléments. Ces moments ne sont pas matériels. Ils font appel à nos sens. Une texture, une couleur. La chaleur d’un visage tout sourire. Ces choses qui incarnent l’ambiance et nous transportent hors de nos corps vers un endroit plus doux, à peine perceptible. Si une photo ordinaire immortalise un moment spécifique, les illustrations sont intemporelles tant parce qu’elles ne comportent pas de visage humain que parce qu’elles mettent en valeur une émotion plutôt qu’un objet. La prolifération d’images porteuses de #vibes sur Instagram suggère que l’application favorise à présent une expérience émotionnelle décontractée: l’équivalent numérique de remettre un livre de croissance personnelle sur sa tablette à la librairie après l’avoir feuilleté brièvement.

Alors que les soulèvements liés à la pandémie et au mouvement Black Lives Matter éclataient à travers le monde, les publications apolitiques semblaient de moins en moins réalistes ou socialement acceptables sur les réseaux sociaux. Les règles de bienséance d’Instagram se sont mises à changer. Les selfies ont fait place à un déluge de diagrammes; des séquences d’images informatives expliquant les grands enjeux politiques de l’heure, du mouvement de revendication territoriale autochtone au définancement des services policiers, sous forme de contenus élégants et faciles à partager. Les mèmes et autres types d’images à texte dominaient les profils Instagram, formulant des commentaires tantôt émouvants, tantôt délirants sur une variété de sujets, du développement personnel aux traumatismes de l’enfance. Ces contenus livrent des messages prudemment honnêtes et optimistes; on exprime notre désespoir sans toutefois nous y abandonner. Le côté ironique de ces images a fait naître une nouvelle dynamique sociale qui nous permet de déplorer nos malheurs collectifs tout en aspirant à une vie plus douce. L’appli était auparavant utilisée pour exhiber les merveilles de nos vies. Comment est-elle est devenue la salle d’exposition du chaos contemporain?

Bien que ces artistes et ces comptes soient tous différents, ils se ressemblent à quelques égards. Ils partagent évidemment un certain langage visuel: on préfère les couleurs tendres, les caractères italiques et les lignes effacées. Comme la majorité des illustrations à texte qui prédominent sur l’appli, leurs créations présentent rarement des visages humains. Elles se distinguent cependant des autres illustrations par leur usage des mots. Ces derniers sont employés avec parcimonie, soigneusement tissés en phrases apaisantes mais quelque peu ineptes qui abordent des concepts amorphes: accompagnement émotionnel, affirmations, réflexions et épiphanies quasi spirituelles. De nos jours, on peut presque subir un traumatisme crânien en survolant Instagram. Une selfie est suivie d’un diagramme, une illustration d’ambiance est précédée par un mème. «Être et aimer être.» «Croire pour recevoir.» «Je suis rien et je suis tout.» Les phrases sont souvent conjuguées au présent, ce qui permet aux internautes de rêvasser instantanément; vous êtes tout et rien, ici et maintenant. Les images deviennent des impasses visuelles ou encore des suspensions émotionnelles.

Une certaine tension réside tout de même entre l’intention des designers graphiques et l’interprétation de leur public: bien qu’une personne puisse trouver ces contenus optimistes, une autre pourrait être d’avis qu’elles sont nihilistes. La valeur de ces images, qui ont commencé à se répandre communément pendant la deuxième moitié de 2020 et qui continuent à gagner en popularité, ne repose pas sur leurs attributs esthétiques, mais bien sur l’énergie qu’elles dégagent, c’est-à-dire un mélange intrigant de pleine conscience et de spiritualité juxtaposée à un fantasme aux tons pastel. Une multitude d’artistes contribuent à cette tendance. Estefania Loret de Mola est une graphiste dont les œuvres enjolivent les subtilités de la croissance personnelle. Dans l’une de ses publications, les mots «mindset» [état d’esprit] et «action» sont encerclés par deux flèches courbées, avec un arrière-plan de douces spirales rouge, jaune et rose. Le compte @anewspecimen présente des visions philosophiques de l’amour et de l’énergie sous forme de figures angéliques et éthérées. «Soyez la lueur de quelqu’un», indique la légende d’une image sur fond gris d’un personnage pressant un orbe lumineux sur le dos d’un autre. La créatrice Manassaline est quant à elle plus généreuse avec ses mots et se sert de ses illustrations pour assurer à ses abonnés qu’ils sont sur la bonne voie. L’une de ses œuvres positionne «le passé» dans un coin et «le futur» dans le coin opposé. «Soyez ici», peut-on lire au centre de l’image, sous un petit point noir dans un néant vert.

Dans cette décennie, Instagram ne nous pousse plus à évaluer l’authenticité d’un compte, mais bien à rechercher une forme d’honnêteté plus nébuleuse, atemporelle et partagée. À une époque où rien ne paraît tangible ni permanent, cette plateforme à la fois obscure, céleste et désordonnée est devenue un lieu de refuge. Les illustrations qui s’y retrouvent ont formé un vocabulaire en soi: un langage visuel pour décrire l’indescriptible. Tristesse, colère, peur, insécurité – tout a été dit. Mais ces visites périodiques sur l’appli peuvent combler les moments de silence. Quand les mots manquent, les vibes disent tout.

Mary Retta écrit sur la culture, l’identité et l’internet. Ses textes ont notamment été publiés par VICE, The Nation et The Guardian.

  • Texte: Mary Retta
  • Illustrations: Skye Oleson-Cormack
  • Traduction: Liliane Daoust
  • Date: 5 novembre 2021