Créer de l’espace avec Erika de Casier

Discussion sur « Lifetime », les Neptunes, et l’importance d’essayer avec l’une des architectes du R&B moderne.

  • Texte: Chris Gayomali
  • Photos: Joaquin Castillo

Le Knockdown Center, dans le Queens, se cache au milieu d’une étendue morne d’entrepôts où les chariots élévateurs bourdonnent du matin au soir. Construit en 1903, ce lieu était autrefois une verrerie, puis une usine de fabrication de portes, mais il est aujourd'hui surtout connu pour son intérieur quasi palatial (capacité debout : 3 100 personnes), dans une ville où les mètres carrés sont une denrée rare, tout comme une laveuse-sécheuse dans l’appartement ou une table à 19h30 au Monkey Bar.

C’est là que je retrouve Erika de Casier, chanteuse et productrice, dont la vague de R&B futuriste l'a discrètement propulsée parmi les figures les plus influentes de la musique pop mondiale. Aujourd’hui, elle est vêtue d'une tenue monochrome, avec un pull à capuche bleu foncé et un jean large. Elle a fait salle comble au Knockdown comme pour la plupart des dates de sa tournée internationale. (Smerz, le duo pop norvégien qui fait de la musique laconique de hot-girl, assurera la première partie de son concert plus tard et est en plein soundcheck.) Après le concert de ce soir, une afterparty mêlée à une collecte de fonds l’attend à Manhattan pour No Music for Genocide, où Erika, Smerz, et quelques ami·es enchaîneront les DJ sets jusqu’au petit matin.

Née au Portugal, Erika a déménagé au Danemark avec sa famille à l’âge de huit ans, un pays où le filet de sécurité sociale est solide et où le Parlement a récemment décrété que chaque « employé·e a droit à 11 heures de repos continu » après avoir terminé son travail. Durant ses années formatrices, Erika regarde énormément MTV, et son grand frère lui fait découvrir le hip-hop : les Neptunes, Dr. Dre, et bien d’autres.

Mais c’est dans le R&B qu’elle trouve sa voie musicale. Son premier album, Essentials, sorti en 2019, a été une véritable révélation : intemporel dans le sens où il sonnait à la fois progressif et rétro, rappelant les meilleurs morceaux de l'époque Y2K. Un peu Aaliyah, un peu Sade, un peu Portishead. Rêveur et résolument non américain, comme un cadeau venu du futur.

Sa carrière prend une autre dimension lorsqu’elle et quelques ami·es de la scène locale, dont Smerz, sont sollicité·es pour écrire des chansons pour NewJeans, le groupe de K-pop ultra-célèbre, ce qui donnera lieu à des hits mondiaux comme « Cool with You » et « Super Shy ». (Derrick Gee, ami de SSENSE, a d’ailleurs reconnu l’une de ses mélodies signatures dans ce dernier, sans savoir qu’Erika en était la coautrice.)

Elle est actuellement en tournée aux États-Unis avec son dernier album, Lifetime, son quatrième en six ans et le plus personnel à ce jour. C’est également le plus rêveur, traversé de réminiscences de Janet période années 90 et de touches quiet storm. Un concentré pur d’Erika de Casier : écrit, produit et interprété entièrement par elle. En décembre, elle assurera aussi quelques premières parties pour Lorde.

Ce soir-là au Knockdown, le public se serre après le set de Smerz, qui était incroyable. Une foule magnifique, et probablement la plus parfumée que j’aie jamais rencontrée, comme si la sécurité avait vaporisé du Le Labo après l’inspection des sacs. Erika a enfilé un top Cop Copine vintage aux reflets pourpres et un pantalon évasé. Son concert était hypnotique, presque effervescent : le public reprenait chaque mot.

Je ne voyais pas ses pieds, mais elle glissait sur scène, comme en apesanteur.

Chris Gayomali

Erika de Casier

Quand est-ce que tu es venue à New York la dernière fois ?

Je crois que c’était l’an dernier, mais j’ai l’impression que ça fait six ans.

Ça se tient. Tu as été tellement prolifique ; vraiment ton ère mixtape à la Gucci Mane. Avec Lifetime, est-ce que tu sens un changement dans l’énergie du public, différent de tes précédents projets ? Y a-t-il eu des surprises ?

Je pense que les gens ont toujours été super, super sympas pendant les concerts. Mais ce qui m’a surpris, c’est que les gens ont commencé à faire leurs propres vidéos sur ma musique.

Oh wow. Comme quoi ?

Pour cet album, je n’ai réalisé aucune vidéo. Et ce qui m’a surpris, c'est que les gens ont pris les choses en main. C’était vraiment touchant. Et iels ont vraiment su capturer l’ambiance ! Iels ont fait plein de collages et de vidéos. J’étais surprise de voir à quel point ce que j’essayais de transmettre était compris.

Y a-t-il une vidéo qui te vient à l'esprit ?

Quelqu'un a réalisé cette vidéo pour « Two Thieves » qui est tout simplement géniale. Une femme avec une cape et des oiseaux. Une scène d’un vieux film, je crois, avec une nonne, une église. C’était très cool. Ça donnait une nouvelle vie au morceau, en dehors de ce que j’avais imaginé.

As-tu l'impression que ta vie est floue en ce moment ? Que tout va trop vite ?

J'essaie de rendre les choses aussi confortables que possible. Par exemple, je ne prévois pas trop de concerts d’affilée. Je ne veux pas que tout devienne un brouillard. Parfois je me sens dépassée, ce qui est normal, surtout quand tu te retrouves devant autant de gens. Mais j’essaie de rendre mon environnement le plus confortable possible.

J’adore cet espace-terrain de jeu. J’ai toujours admiré les Neptunes.

Est-ce pour protéger ta créativité ?

Pour tout protéger. Ma santé mentale. Ma capacité à absorber les choses. Ma capacité à regarder les gens dans les yeux. Et j’essaie. Je pense que c’est le mot le plus important : essayer.

Parfois j’y arrive, parfois non. Je ne pars pas en tournée pendant des mois et des mois, et c'est un choix, parce que je veux mettre autant d’énergie que possible dans chaque concert. Certaines personnes y arrivent très facilement. Moi, je pense que j’ai juste besoin de plus d’espace entre les moments. J’ai besoin de rentrer chez moi et de faire de la musique.

Ça a l’air d’être une approche saine. Est-ce que tu te sens le plus à l'aise quand tu es chez toi à faire de la musique ?

Pas forcément. Je me sens bien dans plein d’endroits. Mais j’aime l’alternance entre la tournée et le retour à la maison. J’aime pouvoir changer de rythme.

Lifetime semble plus personnel que tes précédents projets. Le processus d’écriture a-t-il été différent ? Étais-tu dans un autre lieu, un autre état d’esprit ?

La différence, je crois, c’est que j’essayais juste de faire quelque chose que j’aimerais écouter moi-même. Et juste être dedans.

Et mon son a vraiment évolué, donc ça change tout. Mais j’ai toujours été douée pour me mettre dans un espace mental où je peux créer librement. J’ai ma maison, j’ai un studio, et parfois je pars au chalet pour quelques jours.

Y a-t-il des samples surprenants que les fans n’ont peut-être pas repérés ?

Pas que je puisse légalement révéler [rires].

À quoi ressemble ton DJ set pour l’after-party de ce soir ?

Ça va être un vrai set de fête. Je vais remonter dans le temps et essayer de trouver des pépites.

Isa, sa styliste et manager, intervient : "Je trouve que tu es une excellente DJ ! Le set que tu as fait à Copenhague… je l’écoute tout le temps. Tu as joué cette chanson qui est tellement profonde..."

Isa, tu dois la chanter maintenant.

Isa : "Je sais. Là je me sens sous pression. [Note de la rédaction : on n’a pas réussi à retrouver le morceau, peut-être plus tard.]"

Erika: Je suis toujours un peu plus nerveuse en DJ set que sur scène, parce que c’est une vraie responsabilité de sélectionner. Quand tu joues un concert, les gens savent ce qu’iels vont entendre. Mais quand tu mixes, tu surprends les gens tout le temps.

C’est intéressant que tu trouves les DJ sets plus difficiles.

J’admire beaucoup les bon·nes DJs. Lire une salle, c’est un vrai don. Ce que j’adore vraiment dans le métier de DJ, c'est que cela me ramène dans un espace où l'on recherche la musique d'une manière différente que lorsque l'on veut simplement écouter quelque chose. On écoute activement, on essaie de trouver quelque chose, et j’adore ça. Et parfois, ça prend du temps.

L’afterparty est une levée de fonds pour la Palestine qui s'est vendue presque instantanément. Et la programmation est incroyable. Est-ce que cela a été un refuge, de trouver une communauté avec d'autres artistes comme ça ?

J’ai l’impression que dans ma communauté, beaucoup ont élevé la voix, naturellement. Je n’ai pas l’impression de devoir en débattre. Tout le monde est plus ou moins d’accord sur le fait que la situation est terrible.

Iels sont tout simplement sur la même longueur d'onde que toi.

Je trouve que dans l’art, il y a toujours de la place pour ça, parce que tu es constamment en train de penser et d’être critique. C’est difficile de ne pas avoir une opinion forte.

Tu as écrit tellement de beaux morceaux pour d’autres artistes. Est-ce que tu veux continuer dans cette voie ?

J’adore cet espace-terrain de jeu. J’ai toujours admiré les Neptunes.

Je suis toujours un peu plus nerveuse en DJ set que sur scène, parce que c’est une vraie responsabilité de sélectionner...quand tu mixes, tu surprends les gens tout le temps.

Carrément.

J’adore avoir différentes productions, différents projets. Dans un monde parfait, où j’aurais tout le temps que je veux, j’aurais mille projets, pas juste Erika de Casier. Je sortirais plein de choses sous d’autres noms.

Parfois je suis un peu trop consciente de moi-même quand il s’agit de ma propre musique, surtout quand je dois en parler après. Je pense que tou·tes les artistes ressentent ça — parler de ce qu’on crée, c’est compliqué. Parfois je n’ai pas les mots. Et tu te demandes : « Est-ce que ça veut dire que je ne sais pas ce que je fais ? »

Mais la musique est tellement intuitive. Parfois le sens arrive après. Parfois pendant. Tu vois ce que je veux dire ?

Je vois.

J’ai vu une entrevue de Bladee où il dit : « Si tu acceptes une entrevue, tu dois continuer à en faire parce que tu dois continuer à t'expliquer. » Je pense que dès le début, il faut juste dire non à toutes les entrevues, comme ça tu n’as jamais à t’expliquer [rires].

Créer, c’est tellement spirituel parfois. Je ressens ça quand j’écris, souvent.

Je m’assois, et je le fais.

Pour moi, écrire est souvent douloureux. Ça ne fait vraiment du bien qu’à la toute fin.

Ou parfois tu te sens super bien en le faisant, mais ensuite tu commences à trop réfléchir, et d’un coup ça devient nul.

Quand tu performes, as-tu l’impression d’endosser un personnage ? Ou est-ce simplement une autre facette de toi ?

Je pense que c’est presque une science. Parfois je monte sur scène en me disant que je vais mettre un masque, et au fil du concert… le masque tombe. Je n’arrive pas à le garder.
Il y a différentes facettes de moi qui entrent en scène. Je n'ai pas de source de « férocité », mais j'ai une personnalité. Je ne sais pas. J’ai déjà dit que je ne me sentais pas née pour performer. Mais je sens que je m’y suis faite, et que j’ai compris à quel point j’aime ça.

Est-ce qu’on t’a déjà donné un conseil qui t'a marqué en matière de performance ?

Pas en matière de performance, mais plutôt sur la façon d'en parler après coup. Une amie qui tournait avec [une très grande artiste] m’a dit de ne jamais dénigrer une performance, parce que tu contamines l’expérience des autres. Tu vois tous les défauts. Tu compares. Pourquoi gâcher leur moment s’iels ont aimé ?

Je dois vraiment intérioriser ça.

Juste dire « merci », et passer à autre chose. Apporter les changements nécessaires.

Dernière question. Comment fais-tu pour enchaîner un concert et un DJ set le même soir

Je respire. Mais comme c’est pour une cause importante, honnêtement, c’est pas difficile.

Chris Gayomali est le rédacteur en chef de SSENSE.

  • Texte: Chris Gayomali
  • Photos: Joaquin Castillo
  • Directeur photo: Sebastian Reyes
  • Conception sonore: Sebastian Reyes
  • Date: November 28, 2025