La forme du punk à venir

Comment SPEED, groupe australien, prêche la parole du hardcore, concert après concert.

  • Par: Chris Gayomali
  • Photographie: Jack Rudder

Une nuit froide à Bushwick, Brooklyn.

Les cinq membres de SPEED, groupe hardcore venu d’Australie, sont affalés sur des canapés d’une petite loge cachée derrière la cabine du DJ, dans une patinoire qui, dans quelques heures à peine, se transformera en une salle de concert survoltée. Le groupe est épuisé : ils viennent tout juste d’atterrir de Toronto, où ils ont joué la veille. La présence d’une équipe de tournage, qui les suit depuis le matin, enfreint sans doute quelques normes de sécurité et rend la récupération quasi impossible. À travers les murs de papier, Soulja Boy fait vibrer les tables d’appoint.

Les gars sont malgré tout ravis d’être à New York, prêts à jouer dans l’un des temples originels de la scène.

« C’est presque comme un autre univers d’être ici », confie Jem Siow, chanteur principal et leader de facto du groupe. Il est vêtu de manière décontractée, avec une casquette de course Nike, un pantalon de jogging, des lunettes sans monture et des Air Max très cool. « Quand nous étions enfants, faire partie de la scène hardcore, c’était pas considéré comme cool — sauf dans le hardcore lui-même », observe-t-il. « Aujourd’hui, c’est comme si tout le monde voulait jouer les durs. Tout le monde veut mosher. »

SPEED est ici pour jouer les chansons de leur dernier EP, All My Angels, dédié à trois amis récemment disparus. L'album aborde « la perte, le deuil, la douleur », explique le guitariste Josh Clayton. La tendresse des paroles, contrastant avec le son signature du groupe — brutal, rapide, implacable — éclaire sans doute cette envie collective de mosher : le monde va mal, et la seule façon de survivre est de s'exprimer.

Leurs concerts sont, selon les mots de Siow, « un sport de contact », même si le terme « catharsis » pourrait en réalité être un euphémisme. Voir SPEED sur scène, c’est assister à une forme d’exorcisme : les nuques se brisent presque, les corps s’envolent, s’entremêlent, se contorsionnent dans une transe frénétique.

SPEED s’est formé en 2019, alors que les membres — amis de longue date — approchaient doucement de la trentaine. Une exception dans le monde du hardcore. (L’inconvénient, c’est qu’avec l’âge, les douleurs de dos et les entorses surprises sont plus que fréquentes.) Pendant que d’autres groupes plus jeunes s’enferraient dans les fêtes ou les disputes, SPEED, eux, se mariaient, soulevaient des poids et occupaient des jobs à temps plein. Siow était professeur de musique, spécialisé dans la flûte — un instrument qu’il sort parfois sur scène. Son frère cadet, Aaron, bassiste du groupe, travaillait comme graphiste chez Incu, sorte de version australienne de SSENSE. Clayton bossait dans une agence de marketing, tandis que le guitariste Dennis Vichidvongsa et le batteur Kane Vardon jouaient dans un autre groupe hardcore de Sydney, Relentless. « Je crois que beaucoup d’erreurs que font les jeunes groupes, on les avait déjà commises avant, dans d’autres projets », explique Clayton. « Alors on est arrivés avec une idée claire, presque achevée, de ce qu’on voulait que le groupe représente. »

Ces valeurs : la communauté, l’amitié, et l’envie de faire les choses à sa manière, quoi qu’il en coûte.

Le nom du groupe, contre toute attente, a été plus difficile à trouver. Les gars ont échangé des listes entières de propositions dans une note partagée — World Gone Mad faisait partie des finalistes — avant que Clayton ne suggère SPEED : clair, concis, simple.

« Au début, je me suis dit : quoi, les voitures de course et tout ça ? » rigole Vardon. « Et Josh m’a fait non, attends. Il l’a écrit en Old English, tout allongé, et là je me suis dit, oh oui – ça a l'air vraiment cool maintenant. »

« Et puis Gang Called Speed, c’est venu juste parce qu’on n’a pas pu obtenir SPEED sur Instagram », ajoute Vichidvongsa, qui gratte distraitement une guitare débranchée.
« Enfin, Gang Called Speed, ça sonne quand même mieux que Speed42069, » plaisante Jem. « C’est un peu le même principe que A Tribe Called Quest. »

Le groupe n’avait à peine que huit chansons et une douzaine de concerts derrière eux quand le grand tournant est arrivé en 2022 : le festival Sound and Fury à Los Angeles. C’était leur première fois en Amérique, et l’ampleur du public, l’énergie, le fait que tout le monde hurlait déjà les paroles — tout ça relevait du choc total, surtout après les petites salles de Sydney. « C’est le plus gros concert qu’on ait jamais fait de toute notre vie, et on avait cinq mille personnes en train de se démonter la gueule tout en chantant chaque mot », raconte Jem. « Pour nous, c’était comme si on avait arraché la toile d’une tente — et qu’on découvrait d’un coup tout le ciel. »

Si je peux avancer une théorie sur les raisons qui ont fait exploser la popularité de SPEED après ce concert, il faut peut-être regarder le contexte de 2022 : le monde venait tout juste de se faire vacciner et de rouvrir après le COVID ; le mouvement Stop Asian Hate, où des personnes âgées d'origine asiatique étaient régulièrement agressées dans les rues, était au cœur de l’actualité.

Et puis soudain, débarque ce groupe de mecs asiatiques baraqués, hurlant une musique d’une dureté presque menaçante — mais qui parle d’amitié et de rêves à poursuivre. (Jem portait d’ailleurs un chandail de football avec l'inscription Stop Asian H8 dans le dos.) C'était brut. C'était provocateur. Et c'était vraiment, vraiment très bon.

« En vieillissant, et surtout après ces années de confinement où on a passé tant de temps à réfléchir à qui on est, où on va, à quel est notre but... On devient très conscients de la chance qu’on a d’avoir ces relations-là », raconte Jem. « Mais je ne veux même pas appeler ça de la chance, parce que ça n’en est pas. Ce genre de truc, ça se travaille. »

Après Sound and Fury, les gars de SPEED ont compris assez vite qu’ils devaient lâcher leurs jobs et tenter le tout pour le tout. Si ce n’est pas maintenant, quand ? « C’était une opportunité, et on s’est dit que si on ne la saisissait pas, on se rendrait service à moitié — à nous, et à notre scène », explique Aaron, qui dirige aussi sa propre marque de vêtements, Del Saato, et conçoit tous les produits dérivés de SPEED. Les créations du groupe sont tellement convoitées qu'il n'est pas rare de voir Travis Barker et Kourtney Kardashian porter des vêtements SPEED sur Getty Images.

« Souvent, les gens pensent qu'il s'agit d'une marque de vêtements, pas d'un groupe », dit Aaron.

« Je pense que la plupart savent que c’est un groupe », le coupe Jem.

« À ce moment-là, quand des célébrités se sont mises à porter nos trucs, tout le monde nous disait : Vous devez absolument réimprimer le chandail et le remettre en vente immédiatement », ajoute Clayton. « Et nous, on se disait : c'est vraiment bizarre. Ça allait complètement à l’encontre de l’esprit dans lequel on fait le merch. »

« Le merch fait partie de la culture, mec — c’est comme ça », reprend Jem. « C’est un autre moyen de s’exprimer. Et c’est aussi une façon de rendre tout ça durable. [Les célébrités, c’est juste] un petit truc marrant de plus dans toute cette expérience. C’est un peu genre : comment on en est arrivés là ? »

, aujourd’hui, c’est parfois jouer à Coachella ou partir en tournée mondiale avec Turnstile. Mais ça inclut aussi, par exemple, de petites patinoires dans des quartiers artistiques où les transports en commun ne sont pas toujours fiables.

SPEED monte sur scène un peu après minuit, après que End It, un groupe de Baltimore, ait enflammé la salle avec son set. Toute trace de fatigue a disparu. La foule se resserre, les cercles s’ouvrent déjà — avant même qu’une note ait retenti. L’air sent le vestiaire après un match.

Même s’il est tard, l’énergie dans la salle est électrique. Ce qui rend les concerts de SPEED si captivants, c’est en grande partie la férocité de la voix de Jem : un grondement guttural et profond, comme invoqué du même gouffre diaphragmatique qu’un aboiement de doberman. Sur scène, il est à la fois leader et coach spirituel, alternant entre des déclarations sur la chance qu’il a de « parcourir le monde et faire de la musique avec ses meilleurs amis » et des cris qui galvanisent la foule : get the fuck up and bounce. Son charisme est tel qu’on pourrait presque l’imaginer à la tête d’une méga-église.

À un moment, je me prends un coup de coude perdu dans la mâchoire — ma faute, j’aurais dû rester sur mes gardes — et je me dis que tout ça reste une échappatoire bien plus saine que de s’enfermer derrière un écran. Le public, composé en majorité de jeunes hommes — punks issus de l’immigration, gentrifieurs de Brooklyn, amateurs de streetwear et vétérans du hardcore — forme ici une véritable communauté, où l’amour s’exprime de manière cinétique. (Le monde serait sans doute meilleur si chaque ado de quatorze ans en détresse pouvait voir son univers exploser à un concert de SPEED.) Le groupe n’est peut-être pas le remède à l’épidémie de solitude masculine, mais il incarne quelque chose de plus essentiel : placer les personnes qu’on aime au centre de sa vie, qu'elles soient de sang ou de cœur.

« Pour nous, c’est ça, le sens du hardcore », dit Jem. « Parce que quand tu tombes dedans jeune, les valeurs que cette scène t’enseigne — le DIY, la loyauté, la fraternité et la sororité — deviennent des choses que tu appliques vraiment. Tu te sens investi d’une force qui te donne l’impression de pouvoir affronter le monde. »

Chris Gayomali est le rédacteur en chef de SSENSE

  • Par: Chris Gayomali
  • Photographie: Jack Rudder