Colpa Press:
archiver la fête

L’éditeur san-franciscain documente l’histoire des raves, un flyer à la fois.

  • Texte: Maddie Klett

Pour Luca Antonucci et David Kasprzak, éditeurs san-franciscains derrière Colpa Press, chaque recueil de flyers de raves publié par leur maison est une opportunité de partager une expérience vécue à la première personne. Les projets du duo touchent à l’art, à la musique, au design et même aux collections de VHS (leur studio du quartier Mission croule d’ailleurs sous les cassettes). Mais les deux hommes sont surtout connus pour leur série de petits livres aux couvertures fluo, dans lesquels sont colligés des flyers de raves, que l’on trouve dans les librairies indépendantes de Los Angeles à Tokyo. Ayant débuté en 2016 par une compilation de flyers de soirées s’étant déroulées dans leur ville natale, Luca et David ont ensuite publié les collections d’autres passionnés dans des volumes consacrés aux scènes rave du début des années 1990 à New York, Los Angeles et Londres. La dernière publication de Colpa, La Ruta del Bakalao: Museo del Remember (1985-2012), s’intéresse à la culture des discothèques de la côte espagnole, laquelle a émergé après la chute de Franco, à la fin des années 1970, et qui a fait son chemin jusqu’aux années 1990.

Les collectionneurs avec qui Luca et David travaillent pour créer ces livres ont amassé des flyers et de la merch avant tout parce que la culture rave constituait un pan important de leur vie d’adolescents. Mais sans que ces derniers ne le sachent, ces collections se sont avérées tout aussi importantes pour la postérité de cette culture. En effet, ces scènes underground ont bel et bien eu une durée de vie définie −une idée rendue explicite par le design des couvertures de Colpa qui se lisent un peu comme des pierres tombales (1990-1996, 1991-1993, etc.). Au cours de la conversation qui suit, nous avons parlé de mises en demeure, du manque de coolitude inhérent au fandom et de l’idée qu’une fête ressemble parfois à un repas à plusieurs services.

Maddie Klett

Luca Antonucci & David Kasprzak

Quel a été votre premier livre de flyers de raves? Comment êtes-vous tombés sur cette collection?

Luca: Le premier a été San Francisco Rave Flyers 1991-1993. Il s’agit d’une collection d’affiches initialement mises en ligne sur Flickr. Nous étions vraiment emballés parce que nous voulions étendre nos activités d’édition aux documents éphémères qui racontent l’histoire locale. Nous avons donc contacté la personne à qui appartenait le compte Flickr. Il s’appelait Sioen Roux. Il est malheureusement décédé aujourd’hui. Nous lui avions demandé si nous pouvions utiliser ses images pour raconter ses expériences de fêtard. Ce premier livre a vraiment façonné notre ligne éditoriale: chacun des livres suivants se concentre sur la collection d’une seule personne.

David: C’est pourquoi chaque livre de la série est dédié à un collectionneur.

Comment collaborez-vous avec les collectionneurs? Qui décide de ce qui ira dans le livre et dans quel ordre?

David: Nous prenons tout ce qu’ils ont. Après la publication du premier livre sur San Francisco, quelques personnes nous ont contactés pour nous dire qu’elles avaient un tas d’affiches d’événements à Los Angeles ou à New York. Nous communiquions avec elles, regardions ce qu’elles avaient et leur montrions le format de nos livres. Chacun totalise 84 pages. En ce qui a trait au séquencement et à la mise en page, cela dépend entièrement de nous. Nous renvoyons ensuite le montage aux collectionneurs pour voir ce qu’ils en pensent. Jusqu’à maintenant, presque tout le monde nous a répondu: «Je ne sais pas quoi faire avec ça. C’est dans une boîte sous mon lit depuis 25 ans, faites ce que vous voulez.»

Luca: Ça dépend aussi de la personne. Prenons DB Burkeman, par exemple. Sa collection s’est retrouvée dans New York Volume 2. Ce sont des affiches qu’il a conçues ou des soirées qu’il a organisées.

David: Nous l’avons rencontré par hasard à la New York Art Book Fair. Il est passé à côté de notre table, a ramassé New York Volume 1 et a ri. Il a dit: «J’ai fait toutes ces affiches!». Il n’arrêtait pas de dire en plaisantant: «Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas vous envoyer une mise en demeure.» Puis, durant un certain temps, tous ses courriels étaient intitulés MISE EN DEMEURE.

Luca: Le tout serait différent si nous publiions des livres où l’on retrouve des photos, des affiches et des récits. On tomberait ici dans la description historique d’une scène, et c’est ce que nous n’avons jamais voulu faire. Notre but est de mettre de l’avant des exemples de design typiques d’une période vraiment fascinante, nommément le début des années 1990, où l’on assiste à l’émergence de la conception et de la publication assistées par ordinateur.

David: C’est pourquoi l’esthétique de plusieurs de ces premières affiches est si drôle et campy. D’ailleurs, ces langages de conception font un retour en force, les gens recherchent à nouveau ces polices.

Avec l'aimable autorisation de Colpa Press. Image du haut: photo tirée du NY Rave Flyers Vol. 2 1990-1995, avec l'aimable autorisation de Colpa Press et de DB Burkeman.

Même si l’historisation de ces scènes ne constitue pas votre intérêt principal, constatez-vous des affinités entre celles-ci? Par exemple, certaines conditions typiques d’une époque et d’un lieu qui ont permis l’émergence d’une culture de la fête?

Luca: Les scènes de San Francisco, de New York et de Los Angeles ne pouvaient émerger qu’illégalement. Aux États-Unis, contrairement à l’Europe, nous n’avions pas de discothèques qui laissaient entrer les personnes mineures; celles-ci n’avaient pas vraiment d’endroits où aller danser. J’ai grandi à San Francisco. Ce que j’ai constaté en fréquentant les raves et en étant DJ, c’est que la scène est née d’une nécessité: celle ressentie par les jeunes qui désiraient s’adonner à leur passion. Pour nous, tout cela fait écho au design des flyers, puisque le mouvement est né du désir qu’avaient les jeunes de danser toute la nuit et de faire tout ce qui vient avec ça.

David: Ces jeunes qui fréquentaient la scène rave des années 1990 n’étaient pas assez vieux pour entrer dans les clubs officiels ou les bars. Ils ont donc dû trouver d’autres lieux où ils pouvaient jouer leur musique, ou celle en provenance de l’extérieur du pays. Cela dit, la scène new-yorkaise était un peu différente, car elle est apparue au moment où le disco et le funk ont commencé à décliner. Les gens se sont approprié des lieux qui allaient tout droit vers la ruine parce qu’il n’y avait plus de scène disco.

DB Burkeman a quitté le Royaume-Uni pour déménager ici. Il jouait du drum and bass, une musique qui cartonnait là-bas, mais que l’on n’écoutait pas trop ici. DB organisait des soirées drum and bass. Les gens adoraient, parce qu’ils n’avaient jamais entendu cette musique auparavant. Puis, la scène électronique s’est progressivement dirigée vers des styles différents et des genres vraiment spécifiques. Et cela a eu une influence sur le design… s’il s’agissait de musique jungle, les flyers avaient justement souvent un thème «jungle»; s’il s’agissait de drum and bass, c’était plus un look métal et industriel.

Avec votre nouveau livre, La Ruta del Bakalao, vous vous éloignez du format précédent en ajoutant un contexte historique à l’ouvrage: un entretien avec le collectionneur, des photographies d’archives et un essai du collectif Vista Oral. Tout cela fournit des détails incroyables sur la scène de Valence, en Espagne. Qu’est-ce qui a motivé ce changement?

David: Une amie écrivaine et artiste, Maite Muñoz, nous a parlé de ce gars à Valence, Rubén Hernández, qui dirige (et héberge chez lui) un musée dédié à la scène rave, que l’on a baptisée «La Ruta». On y retrouve des milliers de flyers, d’objets et toutes sortes d’autres choses. Ce mouvement a accompagné une histoire politique plus large, car il a débuté à la fin des années 1970, juste après la chute de Franco. Il n’y avait pas beaucoup de lois de zonage en place et les fêtes pouvaient se poursuivre toute la nuit. Beaucoup d’entre elles ont eu lieu dans des zones rurales. Quand un club fermait, un autre ouvrait et le tout repartait. Les gens allaient de club en club, donc la scène est devenue plus une question d’itinéraire que de fêtes en particulier.

Photos tirées de La Ruta del Bakalao: Museo del Remember 1985-2012, avec l'aimable autorisation de Colpa Press et de Susana Oliva.

Photos tirées de La Ruta del Bakalao: Museo del Remember 1985-2012, avec l'aimable autorisation de Colpa Press et de Rubén Hernández.

Photos tirées de La Ruta del Bakalao: Museo del Remember 1985-2012, avec l'aimable autorisation de Colpa Press et de Rubén Hernández.

J’aime la façon dont Rubén décrit l’expérience comme une suite de services lors d’un repas.

David: Il semblerait que les genres musicaux n’étaient pas trop importants pour les gens là-bas. Les gens allaient dans un club gothique, puis dans un endroit qui diffusait un autre type de musique électronique. Comme l’a dit Rubén, c’était comme goûter à différentes choses, l’espace d’un week-end. C’est différent des États-Unis, où l’on disait souvent des trucs du genre: «Je ne vais qu’aux soirées house.» [En Espagne], les gens ont adopté différents styles.

Et chaque club avait sa propre identité.

David: Oui, par exemple, le club gothique s’appelait Chocolate (on aurait d’emblée plutôt associé ce genre au club baptisé Spook, mais bon…).

Luca: Ce qui a émergé, ce sont ces fêtes dans des stationnements, et parce que les gens passaient d’un club à l’autre, la culture est devenue celle du voyage. Tout le monde a commencé à équiper sa voiture d’incroyables systèmes de son. On faisait la fête dans des stationnements, en attendant l’ouverture du prochain club.

David: C’était comme une fête mobile, ce qui est assez beau quand on pense qu’il s’agit d’un phénomène qui émerge à la fin du régime fasciste, au moment où personne n’était autorisé à faire grand-chose.

Rubén se souvient avoir récupéré ces flyers à l’âge de 13 ans. Il n’avait pas de voiture et ne pouvait pas aller aux soirées, mais il cherchait tout de même les flyers. Son expérience semble exprimer quelque chose qui se cache derrière ces scènes, nommément qu’elles émergent d’un besoin, au cours de l’adolescence, de se fondre dans quelque chose de plus grand que soi.

Luca: Je pense que les gens l’oublient souvent. Cela dit, ce n’est pas exclusif à la scène rave. C’est présent dans beaucoup de sous-cultures. Mais cela commence vraiment comme une forme de fandom majeure, où vous vous accrochez à ces choses parce que vous avez l’impression de ne pas être représenté par votre communauté immédiate. Vous voyez quelque chose auquel vous vous sentez connecté et vous vous dites: «Je vais faire partie de ça, de ce groupe, qu’on m’accepte ou pas». Et finalement, c’est la même chose pour tout le monde dans le groupe. Rubén en est un parfait exemple.

David: Je pense que c’est aussi une fierté liée à sa ville natale. Ruben vit toujours dans cette région, il n’a pas déménagé à Madrid ou à Barcelone. C’est un mouvement culturel qui est propre à son coin de pays.

Luca: Les gens avec qui nous voulons travailler sont des fans. Ce ne sont pas des archivistes, des historiens ou des conservateurs −des gens qui vont essayer de contextualiser les choses d’une manière historique. Nous sommes plus intéressés par la façon dont l’histoire est racontée du point de vue des fans. Et c’est essentiellement ce que font tous nos livres. Même lorsque nous travaillons avec des artistes plasticiens, notre ambition est de créer un fanzine de leur travail. Il y a bien une place pour l’analyse et l’interprétation de ce qui se passe autour de nous. Mais nous avons réalisé, et ce, dès le début, qu’avec les ressources limitées dont nous disposons et la petite taille de nos opérations, il était logique de raconter ces histoires à la première personne.

David: Notre plus grande responsabilité éditoriale se résume toujours à cette question: comment représentons-nous fidèlement le sujet qui nous intéresse? Et je crois que nous sommes dans une position unique, car nous ne faisons pas de l’édition à grande échelle avec un objectif spécifique. Cela nous rend plus accessibles.

Photos tirées du London Rave Flyers 1990-1996, avec l'aimable autorisation de Colpa Press et de Matt Acornley.

Dans ce livre, quel est votre souvenir préféré de l’époque?

Luca : Je veux dire… comment rester insensible devant une partie de la merch?

Les éventails sont tellement emblématiques de l’Espagne! Mais aussi tellement utile dans les clubs.

David: N’est-ce pas? Et vous remarquerez que la page gauche du livre est en espagnol, et cette section en espagnol est intitulée merchandising. Ce qui est à la fois bizarre et grammaticalement incorrect. Mais c’est quelque chose qu’ils appellent un «faux anglicisme». C’est comme utiliser un mot anglais à sa manière. Mais ils ont toujours qualifié ce truc de merchandising, donc pour eux, nommer ça autrement n’a pas de sens. C’est le terme qu’utilise Rubén.

Luca: J’adore observer ce genre de choses à travers la lorgnette d’un amateur, et quand je dis ça, je le dis de la manière la plus positive possible. Le livre sur San Francisco est mon préféré pour la simple raison que j’y retrouve tous ces éléments qui font partie de mon vocabulaire culturel local. Je vois l’affiche de film ou de concert rock, ou encore le style vestimentaire des années 1970; le tout se mélangeant et se transformant en une espèce de mesclun esthétique étrange. Avec la Ruta, on voit l’influence espagnole et comment les gens là-bas interprètent visuellement la dance music à leur manière.

David: Ce que j’adore des éventails, c’est qu’ils ont été produits par nécessité, comme les briquets et les cendriers, puisque tout le monde fumait. C’est l’Espagne côtière. Il faut chaud. Vous êtes dehors dans des stationnements. Pourquoi imprimer des t-shirts quand on peut fabriquer quelque chose qui va réellement améliorer notre situation?

Maddie Klett est une chercheuse et écrivaine spécialisée dans les arts. Elle vit aux États-Unis.

  • Texte: Maddie Klett
  • Traduction: Ralph Elawani
  • Date: 2 mars 2022