Le mythe d’Erykah Badu

La légendaire chanteuse figure sur les tableaux d’humeur de la mode depuis près de trois décennies. Aujourd’hui, elle est prête à ce que l’industrie la rémunère en retour.

  • Entrevue: Elena Bergeron
  • Photographie: Nick Sethi

Erykah Badu s’arrête un instant pour réfléchir: c’est comment, être dans sa peau et dans ses vêtements?

Au cours des 26 années qui se sont écoulées depuis son premier album, Erykah Badu a attiré les regards vers le haut, sur ses imposants couvre-chefs, mais aussi sur les cascades d’étoffes, d’amulettes, d’ankhs et de talismans dont elle se pare.

«Tu sais, aller à l’aéroport comme ça, ce n’est pas très pratique, indique-t-elle finalement. Quand je m’habille, en général, c’est pour toute la journée, mais parfois j’oublie que je devrai passer par un tas d’étapes, les détecteurs de métaux et tout le reste. Ça fait beaucoup, tu comprends… Ce n’est pas commode. J’ai donc appris à ranger tous mes bijoux dans un petit sac et à les remettre à la fin du contrôle de sécurité. Ouais.»

L’image de marque de la chanteuse est forte, ce qui semble évident aujourd’hui, mais ne l’était peut-être pas lorsqu’elle a lancé Baduizm en 1997, quelques jours avant son 26e anniversaire. Dans tous les cas, en tant qu’artiste émergente, sa musique et son look constituaient à l’époque une proposition inédite que le temps n’a pas démentie jusqu’à présent. Erykah Badu sait en effet allier les idées nouvelles et les concepts familiers pour créer une esthétique cohérente qui épate autant les oreilles que les yeux curieux. Il nous suffit de penser à ses chansons On & On, Orange Moon et Honey, qui synthétisent à elles seules des siècles de musique noire de manière ingénieuse et tout à fait pertinente.

«Je ne me sens pas à l’aise tant que je n’ai pas créé ce truc précis, cette forme et cette silhouette.»

Erykah porte: manteau Thom Browne, pochette Simone Rocha et son propre chapeau. Sur l’image précédente, Erykah porte: pull à col ras du cou Rick Owens, boucles d’oreilles Y/Project, ses propres bagues et bracelets ainsi que son propre chapeau.

«Peu importe ce que c’est, ç’a tout à voir avec les formes et les silhouettes; je ne me sens pas à l’aise tant que je n’ai pas créé ce truc précis, cette forme et cette silhouette, explique-t-elle. Voilà comment je vois les choses. Ma maison est comme ça, je cuisine de cette façon-là. Pareil pour la manière dont je rédige mes tweets, me coiffe et écris mes chansons. Ça relève de ces mêmes éléments – ou de l’essence – qui font de moi la personne que je suis. Et… hum, ouais.»

Je remarque rapidement, peu de temps après le début de notre conversation téléphonique, que Badu termine souvent ses phrases par un «ouais». Pendant qu’on discute, elle conduit sur une autoroute du Texas en direction du Houston Livestock Show and Rodeo, où elle doit donner un concert. Son oncle Mike, qui y montera à cheval, la suit de près. La réception est mauvaise et mes questions passent mal, mais au moins ses réponses me parviennent clairement. Je comprends que ses «ouais» ne relèvent pas d’un tic de langage. C’est juste sa manière de ponctuer, comme les peintres qui se reculent un instant pour observer leur toile avant de conclure qu’elle est terminée. Voilà, pas besoin d’aucun autre coup de pinceau. Ça me convient. Ouais.

L’inventivité d’Erykah Badu et le fait qu’on la reconnaisse comme étant précisément la sienne lui ont permis de réaliser divers projets. Son émission de radio Badubotron a donné lieu à une tournée du même nom en 2021. Badu World Market, un site de vente en ligne, a vu le jour en 2020 et a immédiatement épuisé ses stocks d’encens Badu Pussy. Cette fragrance, un astucieux clin d’œil à l’effet mythique qu’a Badu sur les hommes, a d’ailleurs été «créée avec les cendres de ses sous-vêtements». La chanteuse a aussi élaboré sa propre variété de pot, That Badu, et l’a commercialisée en mars. Elle prévoit de lancer d’autres produits à base de cannabis centrés sur les besoins et le bien-être des femmes, misant sur son expertise en la matière, acquise à titre de doula.

Erykah porte: robe Pleats Please Issey Miyake, manteau Thom Browne et ses propres bijoux.

Erykah Badu, aujourd’hui âgée de 52 ans, a dernièrement attiré l’attention de plusieurs grands noms de la mode grâce à sa vision unique. En 2022, Anna Wintour lui a personnellement demandé de défiler à l’occasion du 130e anniversaire de Vogue. La même année, elle a assisté au Met Gala en compagnie de Francesco Risso, le directeur artistique de Marni, et la paire échange depuis des mèmes et des idées. La griffe s’apprête d’ailleurs à lancer leur collection collaborative qui comporte près de 40 vêtements.

Cela dit, ses apparitions dans le milieu de la haute couture ne datent pas d’hier. Tom Ford a fait de Badu le visage de son parfum White Patchouli en 2008. Pyer Moss l’a engagée comme styliste pour une présentation en 2016 et la chanteuse a seulement exigé en retour de pouvoir garder la salopette en peau retournée que le créateur Kerby Jean-Raymond lui avait prêtée pour défiler. Riccardo Tisci, un grand amateur de R&B, l’a recrutée une première fois pour la campagne du printemps 2014 de Givenchy, puis une deuxième pour celle de Burberry à l’automne 2021. Thom Browne a quant à lui qualifié Erykah Badu de «véritable incarnation de la créativité américaine» alors qu’il travaillait avec elle sur son look du Met Gala de 2021. On a d’ailleurs pu voir la chanteuse au premier rang du défilé du designer en février dernier.

Elle me confie qu’on l’invite depuis longtemps aux semaines de mode, mais qu’elle n’a décidé que récemment d’y participer. Il s’agit en fait d’un revirement stratégique: «Je sais que ma créativité se démarque, que j’inspire les gens. Je sais que je figure sur le tableau d’humeur de tout le monde. Je suis maintenant prête à ce qu’on me verse un salaire en retour.»

Celle qui se décrit comme une b-girl et parfois comme une DJ fait son entrée officielle dans l’univers de la mode au moment même où l’on reconnaît et célèbre enfin l’influence du hip-hop – où on l’examine aussi à la loupe. Ainsi, alors que Gucci s’apprête à collaborer avec Dapper Dan et à le rémunérer comme il se doit après avoir copié l’une de ses conceptions et qu’Adidas cherche à se libérer de Ye, Louis Vuitton a offert la direction artistique de sa collection masculine au musicien Pharrell Williams afin de combler le vide créatif laissé par Virgil Abloh.

Si plusieurs personnes ont applaudi cette nomination et estiment que la direction artistique de Williams s’inscrira en continuité avec celle d’Abloh – dont l’esthétique cool et audacieuse rappelle celle de Marcel Duchamp –, quelques critiques l’ont aussi déplorée. Comme l’a écrit Robin Givhan dans le Washington Post, l’embauche de Pharrell Williams confirme «que les véritables designers, c’est-à-dire les gens qui se consacrent à la fois aux technicités de la mode et à son expression artistique, ne peuvent pas répondre aux attentes de l’entreprise».

Erykah porte: blouson Marni, jupe Marni, pantalon de survêtement Marni, baskets Nike, bague Sophie Buhai ainsi que son propre chapeau et ses propres grelots.

«Notre culture est
le dénominateur commun
de tous les arts.»

Erykah porte: pantalon de survêtement Marni, baskets Nike ainsi que ses propres grelots.

«Si ça t’intéresse, ça vaut la peine d’étudier la théorie, me suggère Erykah Badu, en faisant référence aux formations artistiques classiques. Mais bon, je ne crois pas que c’est nécessaire. Je suis incapable de lire des partitions, mais je sais jouer d’un instrument et écrire des chansons. D’après moi, la théorie musicale a été inventée par une personne comme moi qui, quelque part, réalisait les trucs qui lui venaient naturellement. Je me suis rendue au Kenya où j’ai visité les Masaï; on n’y trouve rien d’autre que de la terre, de la terre brune. Tu découvres une foule de belles couleurs au loin – des bijoux originaux, des perlages super ingénieux, toutes sortes de choses. En fin de compte, on crée à partir de la boue.»

«À un moment donné, on ne s’intéressait pas à nous… poursuit-elle. Mais maintenant oui, parce que tout se rapporte à nous; les Noir·e·s sont le dénominateur commun, notre culture constitue le dénominateur commun de tous les arts. Je parle des créateur·rice·s, des personnes qui inventent à partir d’un besoin, et de résilience, de celle des artistes de la communauté noire.»

Tout·e artiste, même si sa démarche se montre aussi cohérente que celle d’Erykah Badu, court le risque de voir son œuvre interprétée de manière erronée. Que ce soit en raison d’une exécution bâclée ou des préjugés du public, nos idées ne sont jamais à l’abri d’une mauvaise réception. La chanteuse a su faire face à cet enjeu en créant son propre mythe: elle a mis sa spiritualité et son style vestimentaire exubérant au premier plan, et attiré tous les regards des hommes dans son sillage. On la perçoit d’ailleurs souvent comme une sorte de prêtresse céleste au lieu d’une femme en chair et en os.

Erykah porte: robe Pleats Please Issey Miyake, pantalon Pleats Please Issey Miyake, blouson Issey Miyake, sandales Rick Owens ainsi que son propre foulard et ses propres verres fumés.

L’année dernière, la chanteuse est montée sur scène pour twerker pendant un concert de Megan Thee Stallion qui avait lieu en Suisse. La rappeuse, pourtant réputée comme un électron libre, a déclaré qu’elle était «tombée sur le cul» devant la performance de sa collègue. Les réseaux sociaux se sont aussi enflammés lorsque Puma Curry, la fille de Badu âgée de 18 ans, a publié une photo d’elle et sa mère de dos, vêtues de leggings assortis.

«Je ne sais pas pourquoi cette photo-là en particulier a capté leur attention, me confie Badu. Je suis la fille qui a composé Window Seat, alors où est le problème?»

L’attitude désinvolte de l’artiste rappelle le vidéoclip de la chanson diffusée en 2010 dans lequel on la voit se déshabiller sur la Dealey Plaza de Dallas, où JFK a été abattu. Les réactions suscitées par sa nudité ont failli éclipser son message. Cette performance artistique devait faire référence au concept de la «pensée de groupe» inventé par Irving Janis en 1972. La chanteuse s’est donc dévêtue à la manière de Yoko Ono pour refléter visuellement l’idée suivante: les personnes qui se débarrassent du poids de l’opinion publique risquent d’en devenir la cible.

«Je ne pensais pas que mon corps allait lui faire ombrage, dit-elle. Je ne savais pas que mes fesses bougent ainsi quand je marche.»

Erykah porte: pull à col ras du cou Rick Owens, boucles d’oreilles Y/Project ainsi que ses propres bagues et bracelets.

Erykah Badu a d’ailleurs dû expliquer sa nudité dans presque toutes les entrevues qu’elle a accordées pour la promotion de l’album New Amerykah Part Two (Return of the Ankh). Lorsqu’on évoquait sa réputation de jeter des sorts aux hommes qui l’entourent, elle raillait les journalistes, tout en soulignant qu’elle ne se définissait pas en fonction du regard masculin. On a beaucoup moins parlé du fait qu’elle refusait de se montrer perfectionniste pour composer ses chansons, ou qu’elle avait utilisé GarageBand et son tout premier ordinateur pour réaliser ses albums sur la peur (Part One) et l’amour (Part Two).

Ce diptyque a d’ailleurs joué un rôle charnière dans sa carrière, et ce, malgré les prix Grammy déjà remportés, les albums certifiés platine et la naissance de son premier enfant. La chanteuse a effectivement expérimenté avec différents tempos et tonalités sur ces disques, et cherché à se défaire des attentes liées à son titre de «reine de la néo-soul» – qui, selon elle, figeait son œuvre dans le passé.

Depuis, elle a continué à créer – de la musique et des bébés – et à partir en tournée huit mois par année. Malgré son horaire chargé, Erykah Badu parvient à trouver l’équilibre entre ses activités personnelles et sa carrière, ce qui lui a valu de recevoir des appels de Teyana Taylor et de Summer Walker, deux artistes qui ont recouru à ses services de doula pour mettre au monde leurs enfants.

«Je ne parle jamais de musique ou de création artistique avec elles et plusieurs de mes amies. On discute du quotidien et de ce qui arrive là, sous nos yeux, parce que les gens auxquels des artistes comme nous peuvent se confier franchement et honnêtement ne courent pas les rues… Au sens où c’est très difficile de rencontrer une personne sur la même longueur d’onde que toi, avec qui tu peux avoir une conversation facile sur les choses qui se passent dans ta vie quand elles sont différentes. Ouais, c’est ça.»

Erykah porte: manteau Thom Browne, pochette Simone Rocha, chaussures Thom Browne ainsi que son propre chapeau.

On en vient à parler du fait qu’avec Lauryn Hill, à la fin des années 90, elle a redéfini la manière dont on perçoit les femmes qui fondent une famille tout en figurant en tête des palmarès. Je lui demande si, en se basant sur ses conversations avec des artistes nouvellement mères, elle constate des changements dans la façon dont l’industrie de la musique s’adapte ou non à la maternité.

«C’est un accouchement, pas une maladie», déclare-t-elle, me rappelant que les femmes artistes créaient et procréaient bien avant qu’elle n’allaite son premier-né, Seven, en tournée et sur scène. «Je ne savais pas que Chaka Khan avait eu un bébé, pour vrai, pas plus que Deniece Williams ou Minnie Riperton… Mais merde, les voilà adultes et créatrices, en chair et en os. En fait, je n’étais même pas au courant que Diana Ross avait enfanté. On ne nous montrait pas ça.»

Je lui réponds que c’est peut-être parce que les maisons de disques, la gérance et les compagnies de tournée ne voulaient pas que le public le sache. Qu’à l’époque, mettre en marché une mère plutôt qu’un sex-symbol leur semblait plus ardu.

«Ç’a beaucoup changé, on a plus de visibilité qu’avant. Le terme “femme moderne” commence à gagner en popularité, sa représentation visuelle suit. Les hommes en avaient une vision très limitée», m’explique-t-elle.

On enchaîne naturellement sur les femmes qui font aujourd’hui évoluer les choses. «Je crois qu’India Arie y a contribué en 1998 ou en 1999, quand elle est sortie du placard. Elle ne correspondait pas au profil type, un peu comme moi. Mais elle est allée encore plus loin – en Afrique, avec sa couleur de peau, la texture de ses cheveux et tous ces trucs qui ne devraient pas nous sembler esthétiquement plaisants. Tu sais, les maisons de disques éprouvent des difficultés à commercialiser les femmes qui ne répondent pas aux critères du divertissement masculin. Aujourd’hui, plusieurs écrivaines, historiennes et directrices travaillent dans divers domaines, prennent leur place. La situation évolue donc en même temps qu’elles. Attends, laisse-moi voir… Non, je ne connais personne d’autre. Peux-tu m’en citer une?»

Je mentionne Lizzo.

«Avant elle, il y a eu Jill Scott. Lizzo apporte les choses à un niveau supérieur, ça reflète bien notre époque, je crois. On aime Lizzo, sa liberté et son courage… Tu le ressens quand les gens éprouvent un certain ressentiment à ton égard; ça obscurcit ta lumière, ça t’affaiblit et c’est terrible, tu comprends. Je pense que les artistes qui avancent à contre-courant, restent authentiques, s’assurent qu’on les prenne en compte et réclament leur place font preuve d’héroïsme. Pour moi, ça, c’est magnifique. Voilà ce que j’aimerais que mes filles voient. Ouais, Lizzo en fait partie. Que dire de Rapsody?»

J’acquiesce.

«Ouais. Pas seulement sa voix, mais aussi son attitude et son... Elle ne vend pas une image. Elle vend sa musique et c’est différent.»

J’ajoute qu’Ari Lennox, en ce qui concerne ses chansons, me semble aussi pousser son art dans une direction unique.

«Oh Ari? C’est l’une de mes chanteuses préférées! J’adore sa chanson Whipped Cream. À n’importe quel moment de la journée, je peux écouter ce rythme en 4/4 et pleurer, nettoyer ou m’occuper à n’importe quelle autre tâche.»

Erykah porte: pull à col ras du cou Rick Owens, boucles d’oreilles Y/Project ainsi que ses propres bagues, bracelets et verres fumés.

Je ne sais pas combien de kilomètres Erykah Badu doit encore parcourir, à quelle vitesse elle roule pour se rendre à destination, et si elle a pris du retard ou de l’avance. Tandis qu’une personne chargée des relations publiques continue de chronométrer notre entrevue, on parle brièvement de son rôle de productrice déléguée et d’intervenante dans The DOC, un documentaire sur le rappeur des années 90 et prête-plume The D.O.C., qui est aussi le père de sa fille Puma. Badu partage ensuite avec moi ses réflexions un brin mystérieuses sur l’intelligence artificielle.

Entre les banalités et l’ésotérisme, elle insiste sur l’omniprésence de la technologie, le thème central de son album But You Caint Use My Phone paru en 2015. Personne ne peut éviter les gadgets et les machines – les écouteurs, les cellulaires et les voitures à grande vitesse qui facilitent les connexions –, pas même Badu.

«Je vis assurément dans le même monde que toi.»

Elena Bergeron est une rédactrice et autrice basée à Brooklyn. Ses textes ont paru, entre autres, dans Fast Company, GQ, Complex et ESPN The Magazine. La plupart du temps, elle couvre la NFL pour le New York Times.

  • Entrevue: Elena Bergeron
  • Photographie: Nick Sethi
  • Stylisme: Becky Akinyode
  • Direction créative: Erykah Badu
  • Maquillage: Michelle Dick
  • Coiffure: Yasmin Amira
  • Assistance photo: Paige Labuda
  • Assistance stylisme: Chas Chevonne
  • Assistance à la production: David Velez
  • Direction photo: Michael Quinn
  • Production: The Morrison Group
  • Casting: Greg Krelenstein
  • Traduction: Francis Rose
  • Date: 6 avril 2023