DJ Harvey ignore qui sera l’avenir de la dance music
DJ Harvey a contribué à façonner l’histoire de l’électro et se décrit lui-même comme un disciple de la mode. Aujourd’hui, il puise dans sa riche expérience pour initier Howlin’ à ses principes en matière de musique et de style.
- Texte: Sam Cole
- Photographie: Kevin Amato

Bien que son nom soit le plus souvent associé à la dance music, il est presque impossible de cantonner DJ Harvey à une seule forme d’expression. Son illustre carrière dans le milieu de la musique s’étendant sur plus de trois décennies lui vaut toute l’estime de ses pairs. Sa réputation, il l’a bâtie sur les pistes de danse trempées de sueur du Ministry of Sound du Londres des années 90, lors de résidences saisonnières au cœur des étés torrides d’Ibiza, et à travers un amalgame de festivals internationaux, de Dekmantel à Meredith.
De même, tracer le portrait de l’histoire de la dance music – surtout au Royaume-Uni – sans faire mention de l’apport indéniable de DJ Harvey serait inenvisageable. Son influence s’est effectivement exercée sur plus d’une génération de raveur·ses. Armé d’une batterie de sons qui ont évolué en tandem avec lui, le musicien domine les platines avec une maîtrise qui n’est plus à démontrer. Son dévouement indéfectible à l’électro a en outre énormément contribué à la culture des boîtes de nuit sur plusieurs continents, tout en amplifiant la portée de sa créativité appliquée à des projets variés.
De Londres à Ibiza à New York et au-delà, DJ Harvey a élaboré un savant mélange de disco, de punk et de house qui fait vibrer les murs, une mixture aussi éclectique et soignée que ses incursions dans le monde du stylisme, qui lui ont permis d’associer son magasin général homonyme à des titans du streetwear comme Stüssy, WACKO MARIA, et maintenant, Howlin’.
Possédant un nom aussi loufoque que ceux de ses cocréateurs, la capsule collaborative «PUNX NOT DAD» partage l’éthos de la musique de DJ Harvey, puise dans les racines anversoises d’Howlin’ pour proposer un mélange de cultures internationales, embrasse ses influences tirées des sous-cultures ayant coloré l’histoire et génère une palette psychédélique idéale pour faire impression. Essentiellement, Harvey’s General Store x Howlin’ est DJ Harvey: une déclaration d’amour à la qualité, à la musique et au style.
La collection reproduit l’expertise de l’artiste en matière de sélection musicale pour offrir une gamme épurée de cardigans teints à la main à l’aérosol en laine d’alpaga et mohair de première qualité et de t-shirts à image, en plus d’une version en laine à clous de son célèbre masque de bondage.
Tendre un miroir à la carrière de l’un des DJ les plus importants et exaltants de sa génération sous forme d’une collection stylée et accessible n’est pas chose facile, mais heureusement, «PUNX NOT DAD» peut s’appuyer sur le riche héritage artisanal d’Howlin’, qui confère une qualité irréprochable à ses magnifiques tricots finis à la main. Surtout, le projet nécessitait la finesse d’un artiste.
Déterminer où sont les entrelacements entre la musique et la mode est devenu une seconde nature pour Harvey, qui a passé sa carrière à étudier le rapport intime qui les lie, tissant par le fait même une riche tapisserie d’idées et d’expériences.

Ces dernières années, on a pu assister à une forte convergence entre la mode et la dance music, par exemple avec les collaborations d’adidas avec Circoloco et Amnesia à Ibiza. Selon toi, est-ce que cette union a changé la perception internationale de la dance music d’une quelconque façon?
Je dirais que la musique et la mode sont étroitement liées. Elles vont de pair, et ça a toujours été ainsi.
Parfois, elles nous apparaissent comme de faibles lumières qui ont besoin de l’éclat l’une de l’autre, et parfois, je les décrirai comme un couteau à double tranchant. Selon les circonstances, il peut y avoir du bon ou du mauvais, mais quoi qu’il en soit, plus on est de fous, plus on rit. Si c’est un projet créatif, artistique, qui produit un bon résultat, alors tout va pour le mieux.
En tant qu’artiste, quel est ton rapport à la mode?
Je me décrirais comme quelqu’un qui suit la mode de très près, même si je crois que la mode n’existe plus. Il n’y a que le style maintenant.
Dès que quelque chose devient tendance, les gens stylés ne le portent déjà plus. La plupart du temps, ce qui devrait normalement être à la mode est déjà vendu sur la high street, et tout le monde le porte parce qu’iels ont l’impression que c’est ce qu’iels sont censé·es faire.
Lorsque la mode en est là, les gens à son origine sont déjà ailleurs, mais le style, ça, ça perdure.
Est-ce que ton parcours musical a influencé certains de tes choix en mode?
Je dirais que les deux vont de pair. La plupart des artistes ont besoin de porter quelque chose, et la plupart des artistes ont besoin d’écouter quelque chose. Dans ma jeunesse, je passais de tribu en tribu. Quand j’étais enfant, c’était les punks et les rockers, les mods et les skinheads, des trucs comme ça, et chaque groupe avait son uniforme respectif ancré dans la musique. Une fois que certains de ces éléments sont devenus populaires, la majorité de ces mouvements ancrés dans les cultures de jeunes a influencé le style en général. C’est intéressant de constater comment les choses changent, évoluent, comment elles sont édulcorées, réinventées et réinterprétées. À plusieurs égards, on en est rendu là avec le style, et c’est comme ça en musique depuis longtemps.

Par le passé, tu as collaboré avec Stüssy et WACKO MARIA. Comment ces partenariats se sont-ils concrétisés?
D’habitude, ça commence par une rencontre à un party, du genre «ah ouais, il est cool, on aime la bonne musique, on aime les beaux vêtements. Allons souper ensemble. Oh, et est-ce que je pourrais avoir un exemplaire de ça? Peux-tu me faire une compilation? Faisons quelque chose ensemble.» C’est très naturel, communautaire, amical, ça commence avec une mise en relation. Si on s’entend bien et qu’on partage une vision, ça se passe.
Et pour Howlin’, plus précisément?
J’ai rencontré les gars à Pikes à Ibiza il y a de ça quelques étés, quand j’y avais ma résidence. Ils m’ont envoyé quelques articles, des trucs vraiment géniaux. Ils m’ont demandé si je voulais collaborer, alors je me suis demandé ce que j’avais à exprimer à travers les tricots. J’ai toujours aimé le style mi-punk, mi-grand-papa, qui est à la fois très tendance. Aujourd’hui, c’est le fun de porter des trucs de grand-père parce que j’ai l’âge d’être grand-père. On a travaillé à partir de ce que Howlin’ avait déjà dans son catalogue. J’y ai ajouté ma perspective artistique, et ils ont pu concrétiser ma vision de manière incroyable, parce que ce sont des gars fantastiques, très professionnels.
En fin de compte, on a créé un produit génial de qualité à l’allure cool et punk. Le résultat parle de lui-même, la réaction a été formidable. À certains égards, c’est bizarre, qu’est-ce qu’un DJ peut bien avoir à faire avec un cardigan? Mais si on observe le processus à l’envers, c’est parfaitement logique. C’est amusant comme projet. Que ce soit ma musique ou n’importe quel médium, si ça me fait sourire et me réchauffe le cœur, je ne peux qu’espérer que ça fera aussi les autres se sentir bien.
Ces dernières années, plusieurs marques ont interprété à leur manière les articles de tournées des années 90. En tant qu’artiste, trouves-tu que les produits dérivés ont toujours leur place en musique?
Quand je fais la promotion d’une fête, j’essaie d’avoir quelques produits dérivés pour l’accompagner, que ce soit un t-shirt, une épinglette ou un CD. Je crois que les gens aiment avoir ce genre d’objet. Si je vais voir Barbra Streisand au Hollywood Bowl, pourquoi n’achèterais-je pas un t-shirt – c’est un bon souvenir à avoir. Aujourd’hui, ce t-shirt a quinze ans, il est toujours aussi génial et il me fait sourire.
Penses-tu que la collaboration avec Howlin’ inspirera le même sentiment chez les gens?
Les pulls sont chauds et lors des froides soirées, ça marche. En même temps, ils vous font sentir comme si vous faites partie de la scène, vous encouragez DJ Harvey, vous avez l’air cool, et s’ils sont associés à un mode de vie auquel vous aspirez, alors tant mieux.

«Le futur de la dance music, ça sera des jeunes qui font un truc dont on ne sait rien, qu’on détestera parce qu’on est trop vieux·ielles, mais qui sera génial quand même.»
Tu as eu une longue carrière dans le domaine de la dance music, qui n’est d’ailleurs pas près de se terminer. Qu’est-ce qui rend cette culture toujours aussi dynamique?
L’élément clé, c’est que les gens investissent du temps, de l’argent, de l’énergie et de l’amour pour bâtir de nouveaux lieux dédiés à la dance music. En ce moment, je travaille avec Potato Head à Bali pour mettre la dernière main à une boîte de nuit, Klymax Discotech, construite sur mesure à partir de rien. C’est formidable.
Est-ce que des salles comme Ministry of Sound, qui ont eu beaucoup d’influence sur ta carrière au début, conservent toute leur importance aujourd’hui pour la culture de la dance music?
À bien des égards, oui, parce qu’elles sont toujours là, elles font partie intégrante de cette scène et on y organise encore d’excellentes soirées avec d’excellents DJs. Si les gens qui s’occupent de ces endroits ne faisaient pas bien leur travail, ces salles seraient vides. Il y a tellement de choix que si l’offre n’était pas bonne, ces lieux ne feraient plus d’affaires.
C’est facile de se plaindre, surtout si t’es anglais·e, mais en général, la scène et la dance music sont vraiment en santé. On produit plus de dance music que jamais auparavant puisqu’on peut littéralement faire de la musique sur son ordinateur et la mettre sur internet. Avec un peu de chance, ça touche quelqu’un·e et un·e DJ la fait jouer.
Il y a certainement eu un virage technologique dans la façon dont la musique est faite, mais, selon moi, le résultat – des gens qui dansent avec leurs amie·s sur de la bonne musique, qui passent le meilleur moment de leur vie – est le même.


Cette accessibilité croissante des outils créatifs s’accompagne de plus de musique, de plus de mode, que jamais. Est-ce que la sursaturation nous guette?
Plus on est de fous, plus on rit. Il y a plus de choix, mais rien n’oblige à y prêter particulièrement attention.
Quel·les sont les artistes ou les DJs qui façonneront l’avenir de la dance music?
Je n’en ai absolument aucune idée. Je suis sûr que quelque part, à l’heure où on se parle, il y a une scène qui atteint son apogée et on n’en sait rien – et si on était au courant, on n’aimerait même pas ça parce qu’on n’y comprendrait rien. Le futur de la dance music, ça sera des jeunes qui font un truc dont on ne sait rien, qu’on détestera parce qu’on est trop vieux·ielles, mais qui sera génial quand même. Peut-être que ça viendra d’une petite communauté dans le désert, qui a détruit tous ses ordinateurs il y dix ans et qui a développé quelque chose d’extraordinaire. Et au moment où on finira par la découvrir, cette musique, le phénomène sera déjà terminé, et on devra acheter la version commercialisée, homogénéisée et bourrée d’hormones.
Quand tu en constates l’état actuel, comment trouves-tu que la dance music a évolué au cours des dernières décennies?
La dance music existe sous sa forme actuelle depuis 50 ans. Ses rythmes, les choses qui vous font taper du pied, ça ne change pas. C’est la même chose depuis toujours. Il y a eu un virage technologique, certes; plutôt que de frapper une bûche avec un bâton, maintenant, tu appuies sur un bouton, mais tu recherches toujours le même boum, boum, boum. L’avant-garde existe en dehors de notre discussion actuelle. On ne sait pas encore ce que c’est.
Sam Cole est un auteur indépendant de Manchester immergé dans la culture de la rave, la dance music, les baskets, le streetwear, et leur point de rencontre. Il a écrit pour Highsnobiety, Perfect Magazine, Complex, Soho House, and The Daily.
- Texte: Sam Cole
- Photographie: Kevin Amato
- Traduction: Sophie Boily Thériault
- Date: 10 janvier 2024

