Quand les femmes s’émancipent et
prennent le devant de la scène
Victoria’s Secret présente
un défilé de mode après
six ans d’absence
des passerelles.
- Texte: Sophie Kemp

J’ai commencé mon adolescence au début des années 2010, vers la fin de l’époque où l’on nous répétait sans cesse que «le sexe fait vendre», où la mode des bimbos atteignait des sommets inégalés et où American Apparel nous bombardait de ses publicités obscènes… Sky Ferreira avait par ailleurs suscité bien des remous en posant les seins nus sur la pochette de son premier album paru en 2013. Les femmes ont souffert durant cette ère qui s’est avérée terrible et violente à leur égard. Paradoxalement, ce genre de trucs ont aussi compté parmi les premières choses qui m’ont émoustillée.
Je pense en outre aux lignes de basse dans le morceau de Skrillex entendu au début de Spring Breakers, durant la scène où des étudiantes se trémoussent en Floride; au corps parfait d’Emrata – seulement vêtue d’un string – que des hommes en complet lorgnent dans le vidéoclip de Blurred Lines. À la chanson Crimewave de Crystal Castles et à la façon dont je m’imaginais embrasser un garçon en l’écoutant. Au regard terrorisé de filles du mon âge (ou à peine plus vieilles) posant sur le blogue de Terry Richardson. Je me suis essentiellement initiée à la pornographie en visionnant des extraits du film MS .45 d’Abel Ferrara, auxquels on avait collé des airs de dubstep merdiques. Je les regardais sur l’ordinateur familial, dans la maison où j’ai grandi. J’ai découvert le sexe grâce à l’internet. J’ai commencé à me sentir mal à l’aise dans mon corps transformé par la puberté dans les salles d’essayage d’une boutique de Victoria’s Secret installée au Crossgates Mall – un complexe commercial en béton situé à Albany, dans l’État de New York. Dans ces cabines, un mètre ruban enroulé autour de ma cage thoracique, j’étais convaincue que je devais absolument m’acheter un soutien-gorge Bombshell… J’avais 14 ans.
Voilà, en gros, l’univers de Victoria’s Secret. La marque a vu le jour à la fin des années 70, fondée par un homme nommé Roy Raymond et sa femme, et elle a beaucoup changé depuis. Au départ, la griffe distribuait ses articles de lingerie dans des boutiques principalement situées sur la côte ouest des États-Unis et s’adressait aux femmes de la classe moyenne supérieure et à leurs maris. Quelques années plus tard, Lex Wesner – à l’époque célèbre pour le succès de son entreprise The Limited – a acheté Victoria’s Secret et cette acquisition figure parmi les plus importantes et fructueuses qu’il a réalisées. Dans les années 90, tout le monde connaissait cette marque de lingerie dont la notoriété reposait sur les rêves qu’elle symbolisait et vendait, lesquels ne portaient d’ailleurs pas tant sur le sexe, mais plutôt sur le fait d’être sexy. C’est Victoria’s Secret qui a d’ailleurs donné naissance au concept des Anges, ces top-modèles qui arborent des ailes et qui, au tournant du 20e siècle, ont commencé à défiler sur les passerelles. Mentionnons bien sûr Adriana Lima, Tyra Banks, Gisele Bündchen et Heidi Klum parmi ces déesses d’une beauté inatteignable. Jamais personne n’aurait pu s’identifier à elles, car elles n’appartenaient pas au commun des mortels; elles incarnaient un fantasme, voilà tout ce qui comptait à l’époque.

Tyra Banks sur la passerelle lors du défilé 2024 de Victoria’s Secret. (Photo par Dimitrios Kambouris/Getty Images pour Victoria's Secret.) Sur l’image du haut: Gigi Hadid sur la passerelle lors du défilé 2024 de Victoria’s Secret. (Photo de Mike Coppola/Getty Images pour Victoria's Secret.)
Cependant, à un moment donné, après le début des années 2010, cette fantaisie a volé en éclat. En effet, on a collectivement réalisé comment – et surtout comment ne pas – présenter les femmes dans les publicités. Pour vous donner un exemple parmi tant d’autres, si leur rôle consiste à incarner la sexualité, elles doivent le faire consciemment et de manière émancipée. Peut-être vous demandez-vous comment ce revirement idéologique a affecté Victoria’s Secret? On a appris en 2019 que Wexner entretenait des liens étroits avec Jeffrey Epstein, qui en plus a géré ses finances pendant un temps et lui a même soutiré son avion et certaines de ses propriétés dans les États de New York et de l’Ohio. La marque a tenu en 2018 son dernier défilé de mode annuel, puis en 2021, elle a annoncé sa refonte complète, se dotant d’un conseil d’administration presque entièrement féminin et d’ambassadrices comme Megan Rapinoe et Priyanka Chopra Jonas. Martin Waters, le PDG de Victoria’s Secret à l’époque, avait résumé ainsi la situation au New York Times lorsqu’on l’avait questionné sur les Anges: «Je ne pense pas que ce soit pertinent d’un point de vue culturel.»
Alors pourquoi devrait-on s’intéresser au défilé de mode Victoria’s Secret en 2024? Parce que la marque nous en présente un après six ans d’absence des passerelles et plus d’une demi-décennie depuis le début du mouvement #MeToo, et alors qu’un nouveau PDG se trouve à sa tête. Que signifie être sexy pour une griffe qui a historiquement dépeint les femmes d’une manière horriblement surannée? Si vous posez cette question à Janie Schaffer et Sarah Sylvester, les productrices exécutives du défilé de Victoria’s Secret, elles vous répondront ceci: «On l’a entendu haut et fort de la part de notre clientèle, on passe notre temps sur les réseaux sociaux; il s’agit de célébrer nos produits et les femmes.» De communiquer à quel point «elles sont incroyables» et de dire «qu’on accueille tout le monde à bras ouverts». C’est l’occasion pour la griffe de se montrer «plus inclusive et accessible» en donnant au public la possibilité d’acheter ses vêtements directement depuis son défilé. Si vous demandez à Meredith Silver, directrice de «l’équipe artistique» de Amazon Fashion, le défilé 2024 de Victoria’s Secret constitue une tribune en or: «Les designers d’Amazon y participent et portent leurs créations, et notre clientèle peut regarder le défilé en direct sur Prime Video et Amazon Live.» C’est le moment idéal pour découvrir les «modèles exclusivement féminins» qui monteront sur la passerelle – une première «distribution entièrement féminine» de la marque. L’occasion de mettre à l’honneur ce que symbolise la féminité, de se montrer amusante, féroce, inventive.

Gigi Hadid sur la passerelle lors du défilé 2024 de Victoria’s Secret. (Photo de Mike Coppola/Getty Images pour Victoria's Secret.)
Le ciel de New York, tout en rose, en arrière-plan. La caméra suit une fille à moto qui file à toute allure, vêtue d’une petite veste et d’un pantalon en cuir; on ne voit pas son visage sous son casque, mais elle incarne l’audace et la témérité. On passe à Adriana Lima, qui nous lance un clin d’œil. Le plan coupe et nous voilà sur une scène, sur une passerelle où se trouve la moto, maintenant un élément du décor. La silhouette new-yorkaise se fond en une image numérique abstraite. La fille descend de sa bécane et se dévoile à nous: c’est Lisa, de BLACKPINK, qui se déhanche dans sa culotte en cotte de mailles. Des danseuses en string, les fesses relevées, l’accompagnent alors que la chanson commence. «Baby, chante-t-elle en se dégageant les cheveux des yeux, I’m a rockstar.» Puis, à peine un instant plus tard, Gigi Hadi surgit de sous la scène avec ses grandes ailes roses. Gigi et son corps parfait qui nous envoie un bisou soufflé. Voilà ce que c’est, le défilé de mode de Victoria’s Secret, semble-t-elle nous dire: les filles sont là et elles veulent s’amuser! En 2024, être un Ange, c’est être sexy pour soi-même.
En 2024, les Anges ne nous ressemblent toujours pas, mais ça ne fait rien. Elles nous parviennent d’un fantasme (mais du bon genre, là!) conçu pour et par les femmes. On est dans l’exagération à outrance, ça nous fait penser au film Barbie! Les Anges défilent dans des strings en dentelle et des soutiens-gorge à balconnet. Elles rient et lancent des clins d’œil à la caméra en marchant sur une version censurée de Femininomenon de Chappell Roan, tandis qu’une brise artificielle soulève leurs plumes. Elles évoquent les fêtardes dont parle Charli XCX dans sa chanson 365, mais ne se défoncent pas sur la coke et ne chutent pas dans les toilettes comme elles. Liu Wen apparait vêtue d’une robe de mariée décolletée qui ressemble à un peignoir et d’un soutien-gorge léger rose tendre. Vient le tour d’Alex Consani, dont les ailes semblent taillées à partir d’une housse de couette, puis de Taylor Hill avec son magnifique sourire, une vraie fille 100% américaine. Le défilé se poursuit sur la musique de Chappell Roan et sous le signe du pouvoir féminin; tout ce qu’on nous y propose a à voir avec le fait d’être sexy, et non avec le sexe. En somme, voici le fantasme en 2024: les filles peuvent bien sûr se pavaner en sous-vêtements, mais surtout le faire pour elles-mêmes et personne d’autre. Le port du string représente un moyen de s’émanciper et ne sert plus forcément à attiser le désir masculin. Ça n’a pas besoin de représenter autre chose que de la théâtralité et un plaisir personnel.
Tout cela, si vous ne l’avez pas encore compris, ne m’intéresse pas particulièrement. Ce concept illusoire selon lequel les femmes portent de la lingerie pour s’aimer elles-mêmes ne me parle pas du tout. Je ne crois pas une seconde que la solution au problème des Anges soit qu’elles en prennent pleinement conscience, que d’enfiler un soutien-gorge revient à soutenir les femmes (les femmes, les femmes, les femmes!). À mon avis, Victoria’s Secret vise d’abord à promouvoir le magasinage de ses articles sur Amazon Prime, à mousser leur «accessibilité» et l’idée que les gens peuvent effectuer leurs achats «dans le confort de leur maison». Concevoir la sexualité féminine comme un moyen d’élever ses comparses m’apparait moralement douteux. Si l’on doit demander aux beautés les plus populaires du monde de se pavaner en sous-vêtements, qu’elles le fassent sur Believe, de Cher… Que ce soit au nom du féminisme.

Lisa sur la passerelle lors du défilé 2024 de Victoria’s Secret. (Photo par Kevin Mazur/Getty Images pour Victoria’s Secret.)
Cette année, le défilé semble se dérouler sous le thème suivant: faisons-le au nom de l’émancipation des femmes. On est capables, compétentes… Regardez-nous! Ce que j’ai constaté depuis le confort de ma table de cuisine s’avère bien plus sinistre. Victoria’s Secret nous propose une politique corporelle rétrograde, mais pas de manière subversive; elle cherche désespérément à s’inscrire dans l’air du temps, même si elle n’y parvient plus depuis déjà belle lurette. On peut difficilement recevoir sans cynisme la volonté de la griffe de se montrer davantage inclusive dans sa distribution. Après tout, on essaie de nous faire croire qu’elle se préoccupe de la diversité corporelle, ethnique et de genre. Le fait que la marque nous rappelle sans cesse que son défilé consiste en une expérience de magasinage et qu’il suffit d’un clic pour que le fantasme devienne ma réalité ne constitue pas pour moi une source de valorisation. Tout au long de mon visionnement du défilé de mode de Victoria’s Secret, je me répétais: «Il n’y a rien de sexy là-dedans.» L’idée de la séduction implique qu’une personne, en fin de compte, baise.
Et la sexualité, la plupart du temps, est dangereuse. On ne se comporte pas de manière angélique lorsqu’on fait l’amour. Le sexe dégoute… Particulièrement quand il est bon. L’une de mes connaissances qui travaille comme critique de musique a écrit un jour que, souvent, ce que l’on trouve sexy constitue pourtant ce qui nous répugnait durant notre enfance. Un homme que j’ai fréquenté m’a déjà avoué qu’il préférait me baiser quand je portais un slip Hanes bon marché et que j’avais oublié de me raser. Non pas parce que j’avais l’air plus naturelle ou d’une vraie femme, mais parce que je paraissais surprise, comme si je ne savais pas qu’on allait baiser et qu’il pouvait ainsi me posséder. S’il m’arrive d’enfiler un string, ce n’est jamais pour m’émanciper; je trouve juste que ça met en valeur mon cul. Ça me rappelle une fois où j’ai fait l’amour. Je ne comprends pas pourquoi l’on met de la lingerie. Il y a peut-être une façon sérieuse et épanouissante de le faire. Pour ma part, quand je m’habille avec des sous-vêtements chics, le regard d’autrui me hante et m’obsède, même celui d’une femme… Je cherche toujours les yeux des autres; je les veux désespérément.

Cher en prestation lors du défilé 2024 de Victoria’s Secret. (Photo par ANGELA WEISS/AFP via Getty Images.)
Le défilé de Victoria’s Secret, à son meilleur, a constitué une sorte de réalpolitique du mouvement #MeToo. Comme si, pour sauver la société, pour perpétuer l’illusion que le monde se porte mieux maintenant, on devait commettre ce genre de choses terribles.
Mais il serait faux de penser que ce changement de cap – cette attention que l’on porte désormais à soi-même – a réellement accompli quoi que ce soit, et que l’on devrait maintenant se sentir en sécurité ou heureuses, ou quelque chose du genre. Qu’en regardant à l’époque Kate Moss et Tyra Banks (si magnifiques et puissantes dans leurs soutiens-gorge remontants), je pouvais ignorer que je suis une consommatrice et qu’on me dictait quoi acheter ainsi que le rapport que je devais entretenir avec mon propre corps. En somme, la marque nous a présenté un spectacle dépourvu de pertinence. Quand je réfléchis à Victoria’s Secret et à son lien avec le mouvement #MeToo, je trouve naïves les personnes qui pensent que la simple refonte d’une griffe peut suffire à nous convaincre que la violence sexuelle des dernières décennies appartient au passé… Que les filles se sont émancipées, qu’on peut aller de l’avant et guérir ensemble, qu’acheter des trucs nous permettra d’oublier nos traumatismes et que le magasinage, en fin de compte, nous aidera à devenir des Anges.

Bella Hadid lors du défilé 2024 de Victoria’s Secret. (Photo de Jonas Gustavsson pour le Washington Post via Getty Images.)
Sophie Kemp a écrit le roman Paradise Logic qui paraitra bientôt chez Simon & Schuster aux États-Unis et chez Scribner au Royaume-Uni. Elle a rédigé des essais et des œuvres de fiction que l’on peut lire dans les magazines Paris Review, Granta, Vogue américain et Pitchfork.
- Texte: Sophie Kemp
- Traduction: Francis Rose
- Date: 21 octobre 2024

