Les Sashiko Gals créent plus que de simples baskets
Le collectif basé à Ōtsuchi utilise des techniques de couture traditionnelle japonaise pour stimuler l’économie locale et concevoir des chaussures qui annoncent un avenir radieux et excitant.
- Texte: Hyunji Nam
- Photos: Ryosuke Yuasa

«On dirait des Tabis!» s’exclame l’une des Sashiko Gals en parlant d’une paire de bottes Tabi de Martin Margiela. Pour elle, ce design à bout fendu iconique que l’on a pu voir pour la première fois dans la collection printemps-été 1989 de Margiela n’évoque pas la haute couture; il lui rappelle plutôt les chaussures japonaises que portait la génération de sa grand-mère.

Ōtsuchi, petite ville côtière au bord de la mer. Image du haut: baskets New Balance ornées de coutures Sashiko.

Le collectif Sashiko Gals est constitué de 15 femmes âgées entre 40 et 80 ans qui habitent à Ōtsuchi, une ville paisible de la préfecture d’Iwate située au nord de Tokyo, à environ trois heures de train. Elles ont lancé ce projet l’année dernière dans le but d’encourager l’autonomie financière des femmes plus âgées (dont plusieurs sont des mères ou des grands-mères), fragile depuis le tsunami dévastateur qui a déferlé sur le Japon le 11 mars 2011 et a causé d’importants dommages à l’économie locale.
Leur artisanat nécessite des aiguilles, du fil et des retailles d’étoffes, rien de plus. Depuis qu’elles ont commencé à les fabriquer, leurs baskets cousues à la main et décorées de broderies sashiko ludiques connaissent un engouement monstre et attirent l’attention des adeptes de mode bien au-delà du Japon. Les Sashiko Gals offrent un service sur mesure et l’équipe passe des dizaines d’heures à créer des modèles uniques qui se vendent presque instantanément au prix de 200 000 ¥ (18420 CAD) la paire.
On peut traduire le mot «sashiko» par «petites piqures». Cette méthode de broderie consiste à renforcer et à réparer les étoffes avec des motifs géométriques. Apparu il y a plus de 500 ans au Japon durant l’époque d’Edo, le sashiko utilitaire s’est depuis transformé en une forme d’art influencée par la philosophie du wabi-sabi et reposant sur la recherche de la beauté dans l’imperfection. KUON, une boutique de designer basée à Tokyo et reconnue pour mettre en valeur les traditions japonaises, a modernisé et introduit avec succès les créations des Sashiko Gals dans le milieu de la mode contemporaine.
Les Sashiko Gals souhaitent tirer parti de cette lancée pour passer le flambeau à la prochaine génération. En mai dernier, elles ont commencé à organiser des ateliers de sashiko dans une école secondaire du quartier, engendrant ainsi des emplois pour les jeunes tout en préservant ce savoir-faire artisanal.

Image gracieuseté des Sashiko Gals.

Bottes Tabi Margiela personnalisées avec des points de sashiko, commandées par SSENSE.
SSENSE: Cette année, les Sashiko Gals ont connu un essor fulgurant. À l’interne, comment votre équipe a-t-elle composé avec cette immense popularité?
Cet accueil nous a vraiment fait chaud au cœur. Comme on ne peut pas produire en grande quantité, de nombreuses personnes figurent actuellement sur une liste d’attente… Mais on pense que cette patience va de pair avec le charme du travail manuel; c’est un processus que l’on doit savourer.
Combien de membres votre équipe compte-t-elle?
Nous sommes 15 en tout: deux d’entre nous, des artisanes de sashiko, s’occupent également du travail de bureau, et les 13 autres se concentrent uniquement sur la couture. Chaque membre se spécialise dans des techniques de sashiko spécifiques, ce qui permet à tout le monde d’adapter les tâches et les produits en fonction de ses points forts. Sur le plan opérationnel, il s’agit d’un projet collaboratif avec MOONSHOT, la maison mère de KUON. Notre équipe se focalise sur l’artisanat tandis que MOONSHOT gère la stratégie commerciale, la promotion et tous les éléments non liés à la couture. KUON supervise de son côté les conceptions.

Les Sashiko Gals au travail sur leurs motifs complexes.
Pouvez-vous nous parler de l’histoire du sashiko et des caractéristiques qui le définissent?
Le mot «sashiko» signifie «petites piqures». La technique a vu le jour il y a 500 ans au Japon, durant l’époque d’Edo. Bien qu’elle soit étroitement associée à la région de Tōhoku, cette méthode permettant aux gens du peuple de réparer et de renforcer leurs vêtements s’est répandue dans tout le pays. Au fil du temps, la fusion typiquement japonaise de la précision et de l’esthétique a transformé le sashiko en un artisanat unique et en une forme d’art populaire qui joue un rôle similaire à celui de la culture de rue aujourd’hui. Ses motifs géométriques et sa beauté utilitaire l’ont rendu intemporel et il transcende désormais la simple fonctionnalité.

Un élève en cours de couture sashiko qui porte des baskets Converse brodées de motifs délicats.


Personnages emblématiques d’animation japonaise, brodées par les Sashiko Gals.

Une étudiante du secondaire qui apprend à faire des points sashiko pose pour la caméra.
Avec une équipe vieillissante, comment assurerez-vous la continuation de votre savoir-faire artisanal?
Transmettre l’histoire et les techniques de la couture sashiko aux générations futures est essentiel. Notre équipe s’est associée avec une école secondaire d’Ōtsuchi afin qu’elle intègre des cours de sashiko à son programme d’études, dans le but de créer de nouvelles industries locales. L’accessibilité de ce procédé – lequel nécessite simplement une aiguille, du fil et la volonté de s’atteler à la tâche – en fait un art que tout le monde peut apprendre, n’importe quand, n’importe où.
Concevoir une seule paire de baskets prend environ 30 heures à une personne possédant plus de 10 ans d’expérience. En raison de la nature complexe de la méthode sashiko, un·e artisan·e ne travaille généralement que trois heures par jour et termine la tâche en plus ou moins trois semaines. En inculquant efficacement cette technique et en faisant une profession durable, on espère fournir à la prochaine génération un plan de carrière viable. Le collectif Sashiko Gals ne constitue pas une marque, mais bien un projet qui vise à mettre en lumière l’artisanat japonais auprès du monde entier en valorisant les entreprises avec lesquelles il collabore plutôt qu’en créant sa propre griffe
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L’intérieur de l’atelier des Sashiko Gals.

On utilise souvent le sashiko pour réparer joliment des articles de seconde main, ce qui s’aligne par ailleurs avec les tendances poussant le milieu de la mode vers la durabilité. Est-ce quelque chose qui s’inscrit dans la philosophie des Sashiko Gals?
Au Japon, «chérir les objets» revêt une grande importance et on croit en la «divinité dans toutes les choses» (Yaoyorozu no Kami). Le développement durable va donc de soi pour nous. Une personne parmi notre clientèle nous a par exemple apporté une paire de vieilles baskets Comme des Garçons qu’elle adorait, mais ne pouvait plus chausser. En employant la technique du sashiko et des étoffes boro pour les renforcer, on leur a donné une nouvelle vie: elles sont devenues des objets d’art portables. Cette expérience gratifiante nous a permis de leur ajouter non seulement de l’utilité, mais aussi de la beauté et de la valeur.

Une élève du secondaire qui apprend la couture sashiko pose avec un Doraemon orné de broderies.
L’artisanat japonais – comme le denim de Kojima et les lunettes de Sabae – a acquis une renommée mondiale. Des marques telles que Rick Owens et LEMAIRE emploient le denim japonais, tandis que visvim et d’autres griffes japonaises font un usage intensif des procédés de sashiko. Que devrait-on faire pour que la broderie sashiko obtienne encore plus de reconnaissance?
Pour connaitre une véritable croissance mondiale, la couture sashiko doit évoluer au-delà de son image traditionnelle. Voilà pourquoi on expérimente en l’intégrant à des articles non conventionnels comme les chaussures de sport et les jouets en peluche. À long terme, on voudrait établir une «ville sashiko» à Ōtsuchi ou ailleurs à Tōhoku, à l’instar de Kojima pour le denim ou de Sabae pour les lunettes. En mettant en place les bonnes conditions et infrastructures, on vise à en faire un symbole international de l’artisanat japonais.

Des baskets de différentes marques, magnifiquement décorées de points sashiko.
Le collectif Sashiko Gals a commencé dans la foulée de l’effort de reconstruction qui a suivi le grand tremblement de terre survenu dans l’est du Japon en 2011. Treize ans plus tard, comment se portent aujourd’hui la région et sa résilience?
Son rétablissement demeure un processus continu. La population ne cesse de décliner et bien des jeunes partent vers les villes à la recherche de nouvelles occasions d’emploi. On a créé les Sashiko Gals en partie pour répondre à ce défi, pour encourager l’industrie locale et donner de bonnes raisons aux gens de rester. La résilience ne consiste pas seulement à reconstruire, mais aussi à bâtir un avenir durable pour la communauté.
Votre clientèle réagit-elle de manière particulièrement mémorable?
Tous les compliments et le soutien reçus nous importent beaucoup, mais lorsque les gens partagent avec nous des photos de leurs propres tentatives de broderie sashiko en nous disant: «J’ai essayé ça moi-même», ça nous émeut particulièrement.
- Texte: Hyunji Nam
- Photos: Ryosuke Yuasa
- Production: Hawk Kim / WCS.inc
- Traduction: Francis Rose
- Date: 17 décembre 2024

