Du costaud svp: épousez les formes imposantes des récentes collections
Du velu, du rond, du bouffant –
l’heure est venue de délaisser
les vêtements fins et transparents.
- Photographie: Winter Vandenbrink
- Stylisme: Brigitte Chartrand
- Texte: Steff Yotka

L’internet nous l’aura bien appris: la critique ne paie pas… mais vaut de l’or quand elle provient de Charli XCX. Dans la foulée de l’annonce de son nouvel album, Brat, dont la sortie est prévue cet été, et du dévoilement anticipé des pochettes relativement abstraites des prochains albums de Beyoncé et Dua Lipa, Charli a publié ce tweet: «À mon avis, ce besoin constant de voir le corps et le visage des femmes sur leurs pochettes d’album est misogyne et sans aucun intérêt.»
On pourrait transposer l’argument aux défilés de mode.
Dans les quatre principales capitales de la mode, soit New York, Londres, Milan et Paris, les créations des designers ont atteint un comble de légèreté, de transparence, de fragile élasticité. Une célèbre marque a présenté une collection presque entièrement diaphane, divisant la critique et la clientèle. La plupart des autres griffes ont aussi joué avec la transparence et la nudité, en faisant appel dans bien des cas à des corps minces, blancs et cisgenres pour présenter leurs vêtements. La positivité et l’inclusivité corporelles, qui gagnaient du terrain depuis le début des années 2020, semblent être complètement passées de mode cette saison, le magazine Vogue Business rapportant une diminution du nombre de mannequins de taille plus et de taille moyenne sur les passerelles selon un examen de 8800 tenues de défilés.
En lorgnant du côté des célébrités, on pourrait aussi croire que tout ce beau monde est excessivement fier d’avoir maigri – et de porter des vêtements suggestifs. La quantité de mamelons aperçus lors de la soirée post-Oscars organisée par Vanity Fair et du dévoilement de l’étoile de Lenny Kravitz à Hollywood laisse à penser que la nudité n’a jamais été si populaire ni si peu provocante qu’à notre époque.
Alors, quelles sont les nouveautés mode vraiment dignes d’intérêt?
Les collections féminines automne-hiver 2024 les plus enthousiasmantes du lot proposent un nouveau rapport au corps de la femme. Les gigantesques capes en fourrure synthétique vues chez Simone Rocha et les faux culs et paniers volumineux aperçus chez Comme des Garçons ont simplement ouvert le bal: des silhouettes imposantes, gonflées à bloc et riches en textures allaient s’enchainer sur les passerelles de nombreux défilés. Collina Strada nous a ainsi offert des culturistes féminines à New York, avec des manches en tulle façonnées en biceps, et Rick Owens a fait défiler ses muses dans d’énormes bottes rappelant l’œuvre de Brâncuși ainsi que des vestes bulbiformes confectionnées à partir de pneus de bicyclettes recyclés.
Les personnages mis en scène n’avaient rien à voir avec l’ingénue du courant «girl dinner» qui révèle ses repas décomplexés sur les médias sociaux ou la femme au foyer proprette de la tendance «tradwife» sur TikTok. Non, celles qui ont martelé d’un pas lourd les passerelles étaient les héroïnes des contes folkloriques, des films d’horreur, de la science-fiction: les baobhan sith, les Bene Gesserit, les succubes, les sorcières – des femmes aux pouvoirs surnaturels dont les dimensions, les proportions et les idées transcendent notre univers. Ce type de femme est apparu pour la première fois en janvier, alors venu hanter le superbe défilé de John Galliano pour Maison Margiela Artisanal: reine plantureuse au visage glacé venue d’un autre monde, comme sortie tout droit d’une photo de Brassaï ou d’un croquis de Toulouse-Lautrec. Une femme en pleine maitrise de sa destinée, si puissante et si désirable qu’elle en est effrayante.
«Protéger le corps et le soi intérieur est apparu comme un thème clé cette saison», remarque Brigitte Chartrand, vice-présidente des achats pour le rayon féminin chez SSENSE, qui a mis en vedette certaines de ses tenues favorites dans cet article. «On a eu droit à des créations sculpturales chez Junya Watanabe, JW Anderson et Acne Studios, y compris le manteau en cuir moulé qui figure dans cet éditorial. Thom Browne nous a offert de la superposition, Yohji Yamamoto, des formes en tous genres – et tout ça revient à l’idée de protection.»
Une protection qui a pris une dimension militante chez Miu Miu, où Miuccia Prada a exagéré les épaules et les jupes, et adopté un aspect bohémien chez Chloé, où Chemena Kamali a ébloui en jouant avec les proportions de façon aussi rafraichissante qu’inhabituelle, proposant dans sa toute première collection pour la griffe des robes vaporeuses enfoncées dans des bottes et de grandes capes agencées à des bandeaux bombés aux allures de beignes.
La prédominance d’une palette sobre dénote aussi une intention de s’éloigner d’une esthétique de petite fille. «Cette saison, les teintes sont beaucoup plus atténuées, ajoute Chartrand. Valentino a fait un défilé totalement noir, ce qui a surpris beaucoup de gens. Rei [Kawakubo] a aussi présenté un défilé complètement noir, à l’exception de la dernière tenue, qui était blanche. Mais cette tenue n’était même pas exposée dans la salle de montre – la collection s’appelle “Anger” [Colère].»
Il n’est pas difficile d’avoir la rage au cœur en ce moment. Le monde est un endroit de plus en plus froid et sombre, et ce n’est surement pas une minirobe rose pâle faite de jersey de modal à 90% avec turban assorti qui nous servira d’armure pour affronter l’adversité. Cet automne, les plus braves d’entre toutes les femmes vont opter pour un look total Braveheart. Voici donc un guide stylistique photographié dans les rues rebelles de Paris. J’espère que vous apercevrez ces tenues dans une rue près de chez vous.
Chapitre un:
Un rien bouffant

De gauche à droite: Simone Rocha, Acne Studios et Rick Owens. Sur l’image du haut: Simone Rocha.
Si vous êtes néophyte en matière de vêtements bouffants, fiez-vous à Simone Rocha, Acne Studios et Rick Owens pour vous montrer le chemin. La combinaison de détails durs en cristal – comme dans la collection de Rocha – et de formes cintrées mais velues chez Acne et Rick représente une parfaite introduction à la féminité farouche.
Chapitre deux:
Bouffant dominant

De gauche à droite: Balenciaga, Chopova Lowena et ABRA.
Une fois l’étape du justaucorps «feral girl autumn» maitrisée, on peut passer aux manteaux en fourrure synthétique signés Balenciaga ou Chopova Lowena, ou encore ABRA, nouvelle venue qui a le vent en poupe. Toutes trois proposent des créations trompeuses: le manteau en léopard de Balenciaga est recouvert d’une substance faussement graisseuse, la version de Chopova Lowena arbore des fleurs en métal vissées sur le revers des manches et le col, et le trench d’ABRA présente une double face – raffinement d’un côté, perversité de l’autre.
Chapitre trois:
Allons-y rondement

De gauche à droite: JW Anderson, Thom Browne et Jil Sander.
Moins de poils, plus de volume. Cocons géants et tailles de guêpe vont main dans la main chez JW Anderson, Thom Browne et Jil Sander. De sublimes et généreuses proportions s’y révèlent tout aussi élégantes qu’évocatrices.
Chapitre quatre:
Le corps se Braque

De gauche à droite: YOHJI YAMAMOTO, Acne Studios et Junya Watanabe.
Le cercle est la forme la plus facile à adapter au corps. Mais avez-vous déjà essayé le carré? Le triangle?! Yamamoto et Watanabe ont pris une tangente cubique, tandis qu’Acne Studios a intégré le buste Stockman à son manteau de cuir, plaçant dès lors un corps sur le corps de la personne qui le porte.
Épilogue:
La couleur sert à surprendre
Les pros savent quand il convient d’ajouter une touche de couleur. Les agencements et superpositions éclectiques chez Miu Miu et Rabanne possèdent suffisamment de mordant (des collants métalliques chez Rabanne! du vert «déchets toxiques» chez Miu Miu!) pour que l’emploi de teintes vives parmi une mer de bruns, de caramels, de noirs et de verdâtres adoucisse l’ensemble et surprenne le regard.
Notes:
Corps nostalgiques et miroirs déformants d’antan
Force est de constater que la réapparition du style bohème offre bien plus que des répliques de Serena van der Woodsen. Dans le défilé de Chloé, l’esprit libre qui était représenté n’appartenait pas à une adolescente s’émancipant de son ex, aussi attrayante cette trame narrative soit-elle. Au contraire, les passerelles étaient peuplées de femmes d’un certain âge, sages, puissantes – aucunement fillettes. Invoquez votre Jessica Miller ou votre Liu Wen intérieure; ne laissez personne vous embobiner, les seules bobines qui vaillent sont celles qui servent à tisser des justaucorps à porter avec une cape et des bottes à gros talons.

Sur cette image: Chloé.
- Photographie: Winter Vandenbrink
- Stylisme: Brigitte Chartrand
- Texte: Steff Yotka
- Direction de la distribution: Monika Domarke
- Mise en beauté: Laurie Deraps
- Modèles: Ine – Modelwerk; Asako – Milk Collective
- Opérations numériques: Kostiantyn Gaiduk
- Assistance stylisme: Cléo Lacroix
- Assistance coiffure et maquillage: Toma Marandeau
- Production: Anna Schef
- Traduction: Camille Desrochers
- Date: 18 mars 2024


