L’Ouest de la tête aux pieds
D’abord Beyoncé. Puis le monde entier.
- Texte: Michael the III

Quand Beyoncé est apparue à la cérémonie des prix Grammy 2024 coiffée d’un Stetson blanc et vêtue de morceaux tirés de la collection masculine automne-hiver 2024 à saveur western de Pharrell pour Louis Vuitton, ce n’était pas seulement pour faire une possible allusion à la sortie prochaine de son album country. À l’instar de la popularité des autres tendances phares des années 2020, comme le balletcore, le cottagecore, le eclectic grandpa ou le gorpcore, l’engouement renouvelé pour la mode d’inspiration western provient en fait d’un désir de porter des vêtements qui possèdent leur propre histoire. C’est un style à la fois utilitaire et solidement ancré dans les mœurs. Un style facile à porter. Qui en dit long sans avoir l’air de prétendre quoi que ce soit. Cependant, comme les tendances sont de plus en plus visibles – et par conséquent influencées par de plus en plus de personnes –, définir LA tendance du moment s’avère difficile. S’il y a toutefois quelqu’un qui peut y arriver, c’est bien Beyoncé.

Rangée du haut, de gauche à droite: RuPaul au lancement de l’album Music de Madonna en 2000 (photo: KMazur/WireImage); Jennifer Lopez à la fête suivant la cérémonie des prix MTV VMA en 1998 (photo: Jeff Kravitz/FilmMagic, Inc); Megan Thee Stallion à Houston, au Texas, en 2019 (photo: Bob Levey/Getty Images for Spotify). Rangée du centre, de gauche à droite: Mariah Carey au Festival du film Sundance en 2002 (photo: Evan Agostini/ImageDirect); Lil Nas X à la 62e cérémonie des prix GRAMMY (photo: Jon Kopaloff/FilmMagic); Sly Stone en 1973 (photo: Michael Putland/Getty Images). Rangée du bas, de gauche à droite: Anna Nicole Smith au talkshow The Tonight Show with Jay Leno en 2004 (photo: Kevin Winter/Getty Images); Pharrell Williams à la Semaine de la mode de Paris en 2024 (photo: Jeremy Moeller/Getty Images); Rihanna au défilé de la collection croisière 2018 de Dior (photo: Rob Latour/WWD/Penske Media via Getty Images). Sur l’image du haut: Bella Hadid à The American Performance Horseman par Teton Ridge à Arlington, au Texas, en 2024 (photo: Rob Carr/Getty Images for Teton Ridge).
Suivant l’annonce de son nouvel opus, Cowboy Carter, Beyoncé a fait plusieurs apparitions dans des tenues de style western: au Super Bowl, on l’a vue toute de noir vêtue, avec chapeau de cowboy et cravate bolo. Le jour de la Saint-Valentin, elle a porté un chapeau de cowboy rouge et une minirobe rouge, puis un chapeau de cowboy noir et une robe en dentelle noire qui dévoilait son corps. Au défilé de Luar pendant la Semaine de la mode de New York, elle a surpris la foule dans un Stetson gris agencé à un veston gris orné de brillants et un foulard noué sur sa tête façon babouchka, avec un boléro en denim et un jean signés Marine Serre. Même au lancement de sa gamme de soins pour les cheveux, elle a pris soin d’arborer une cravate bolo blanche.
Des rumeurs voulant que Beyoncé «passe au country» circulaient déjà avant la sortie de Renaissance en 2022, et les chapeaux de cowboy ont d’ailleurs abondé pendant le règne de cet album d’inspiration dance. On en a vu partout: sur la pochette, sur le matériel promotionnel, sur scène pendant la tournée. En 2021, Beyoncé a conçu une collection inspirée du cowboy noir pour IVY PARK. Et s’est habillée en cowgirl pour le lancement. Faites un vif survol des 27 ans de carrière de Beyoncé et vous constaterez qu’elle s’est coiffée d’un chapeau de cowboy à d’innombrables reprises au fil des années. Déjà au début de sa carrière solo en 2000, on la voit en tant qu’artiste invitée dans le vidéoclip de la chanson I Got That de la rapeuse Amil portant un chapeau de cowboy en cuir noir. Sur les côtés de son couvre-chef, des flammes rouges jaillissent d’une étoile.

À gauche: Destiny’s Child en 2001 (photo: George De Sota/Newsmakers). À droite: Beyoncé à la 66e cérémonie des prix GRAMMY (photo: Kevin Mazur/Getty Images pour The Recording Academy).
Le look de la cowgirl texane était le prolongement d’un style d’habillement fréquemment porté par Beyoncé et les autres membres de Destiny’s Child, et dans lequel elles ont été immortalisées pour la première fois à l’écran dans le vidéoclip de la chanson Bug-a-Boo en 1999. Tina Knowles – la mère et la styliste de Beyoncé – élaborait souvent les tenues du groupe dans une perspective western. Elles étaient quatre jeunes femmes du Texas portant des chapeaux de cowboy; il y avait des franges, du daim ou des bandanas, des médaillons en argent, des accessoires turquoise, des ceintures à grosses boucles et de multiples versions de ces clous argentés que l’on retrouve généralement sur des bottes, mais qui, chez Destiny’s Child, ornaient plutôt des corsets et des jupes. Il suffit d’examiner leurs costumes pour distinguer les nombreux fils historiques qui ont servi à tisser l’image populaire de la mode western: les vêtements de travail en denim des vacher·ères des États-Unis et des vaquero·as du Mexique, les imprimés, le perlage et le suède des Premières Nations des États-Unis, les broderies de l’Europe de l’Est, puis le glamour des fameux «rhinestone cowboys», ces artistes country arborant strass et paillettes, et pour finir l’assurance désinvolte des millions de personnes qui portent des vêtements western non pas comme un déguisement, mais bien comme un habillement quotidien.
Je rechigne à l’admettre, mais je n’ai pas perçu le Stetson de Beyoncé aux Grammy comme étant un indice. Inutile de vous rappeler qu’avant la sortie de Lemonade en 2016, Beyoncé avait publié une photo d’elle humant un citron avec un enthousiasme peu commun, mais permettez-moi d’avancer cet argument: Beyoncé a grandi à Houston, au Texas. Mais elle n’a pas grandi sur une ferme spécialisée dans la production de citrons. Quiconque suit de près les exploits artistiques de Beyoncé est désormais au courant qu’on ne sait jamais à quoi s’en tenir et qu’il faut simplement accueillir – ou plutôt subir – l’inattendu. Et pourtant, parfois, peut-être délibérément, Beyoncé fait ce qui est attendu, justement parce qu’on ne s’y attend pas.
Ce n’est pas comme si le style western avait soudainement la faveur du peuple du seul fait d’être prisé par Beyoncé. Lana del Rey a annoncé la sortie d’un album country. Kacey Musgraves a lancé Deeper Well, dans lequel elle fait un retour au genre texan après s’être aventurée du côté de la pop dans Star-Crossed. Rihanna (qui est peut-être bien notre oracle de la mode) a passé du temps avec Kyle Richards de la téléréalité Beverly Hills Real Housewives, autre adepte de chapeaux de cowboy (et possible nouvelle flamme de l’artiste country Morgan Wade) à Aspen en décembre dernier. Rihanna portait pour l’occasion un jean bleu, un chapeau de cowboy brun, une ceinture turquoise et des bottes de cowboy en suède bleues. Même A$AP Rocky s’était prêté au jeu en optant pour un blouson en peau retournée à imprimés bovins de Bottega Veneta. Mais Rihanna n’a pas adopté le style western seulement pendant ses vacances. Elle l’arbore aussi sur la couverture du plus récent numéro de Vogue China, le cautionnant avec aplomb dans un chapeau de cowboy et un blouson incrustés de perles et de joyaux.

À gauche: Telfar automne-hiver 2019 (photo: Victor VIRGILE/Gamma-Rapho via Getty Images). À droite: Helmut Lang printemps-été 2004 (photo: CAMERA PRESS/ Mitchell Sams via Alamy).
En outre, on a assisté cette année à la transition du top-modèle Bella Hadid, qui est passée de fashionista continentale à émule de Dr. Quinn, Medicine Woman, la belle ayant régulièrement fréquenté les rodéos (pour soutenir sa nouvelle flamme) et les étables, ses publications Instagram la montrant généralement à côté d’un cheval avec qui elle semble s’être liée d’amitié et souvent coiffée d’un chapeau de cowboy, vêtue de vêtements de travail et affichant une certaine désinvolture stylistique. Dans la désormais célèbre vidéo TikTok où elle présente son fastidieux régime de bienêtre matinal, le haut en tricot côtelé à boutons-pression qu’elle porte fait très «pyjama de cowgirl». Qui plus est, la vidéo est filmée sous un plafond rustique avec poutres apparentes. Une vieille armoire rouge apparait également en arrière-plan. Seul le comptoir en marbre vient rompre le charme, mais la table en bois non traité sur laquelle trônent ses nombreuses babioles nous replonge vite fait dans l’atmosphère champêtre du début. En conclusion, Hadid jette un journal intime en cuir mordoré sur un sofa agrémenté d’une courtepointe. Si l’on en croit les médias sociaux, la mannequin semble s’être convertie à un mode de vie, ce qui dépasse la simple adoption d’une tendance. Je ferais pareil si j’étais une cavalière en amour avec un cowboy. J’irais même jusqu’à appeler ma fille Marfa-Mae.
Mais pourquoi est-ce le cowboy qui fascine autant, et pas un autre personnage issu de la géographie américaine? Pourquoi l’hédonisme de l’homme arborant la chemise hawaïenne, la sagesse paisible de la grand-mère de la côte ouest ou le charme niais du bucheron du Montana ne recueillent-ils pas la même unanimité? Les jambières sont-elles si indispensables que Stella McCartney, Dsquared2, Sportmax, Vaquera et Louis Vuitton devaient absolument les incorporer à leurs défilés automne-hiver 2024? Mais il n’y a pas que les jambières. Des cravates bolo, des blousons à franges, des chemises de style western avec broderies et empiècements décoratifs ont aussi agrémenté les collections automne-hiver 2024 de griffes comme Prada, Chloé, Elie Saab, Valentino, Isabel Marant, Molly Goddard et bien d’autres.
L’idée de «passer au country» n’est pas d’hier. La première fois que Vogue a fait la promotion du jean en 1935, le magazine ne conseillait pas de porter celui-ci au quotidien; il le présentait plutôt comme le vêtement idéal pour un séjour dans un ranch à l’ambiance bien mâle, destination alléchante pour une population citadine (surtout masculine) désireuse de s’aventurer dans l’Ouest pour gouter à cette frontière soi-disant «ouverte», à ce rêve composé de liberté infinie, d’individualisme débridé et de vaches. Les États-Unis vivaient leur Grande Dépression et les gens s’évadaient de la dure réalité en allant au cinéma, qui les transportait vers d’autres extrêmes: dans les décors art déco infiniment glamour et technologiquement avancés des comédies musicales mettant en vedette le duo Astaire-Rogers, ou dans des temps «plus simples», soit l’Ouest d’antan, mis en scène dans les films western de John Ford et John Wayne. Ces films glorifiaient les idéologies américaines, cherchant à peindre un portrait des États-Unis qui bientôt ne serait plus juste. Le personnage du cowboy s’apparente à bien des égards à celui de Marie Antoinette, modèle douteux qu’on ne peut s’empêcher d’adorer. Bien que notre conjoncture ne mérite pas d’être qualifiée de dépression, mais seulement de long calvaire, il est possible que notre engouement pour la mode western s’explique par ce même besoin de réconfort qui animait les cinéphiles de jadis. Vu le discours anxiogène entourant l’intelligence artificielle, les applications de médias sociaux – d’un côté le gouvernement menace de les bannir (TikTok), de l’autre on les rachète pour les rebaptiser aussitôt d’une seule et sinistre lettre (X) – et le climat mondial qui indique que notre triste présent nous mènera fort probablement vers un avenir encore plus malheureux, on comprend vite ce qu’il y a d’alléchant dans l’habillement insouciant et confortablement usé du cowboy.
L’art de fuir la réalité par le biais du style western – dans une forme complètement dissociée des vêtements de travail – a peut-être atteint son apogée pendant la Guerre froide. Les complets ornés de strass et de broderies du designer Nudie Cohn (affectueusement surnommés les «Nudie Suits») ont habillé tout un éventail d’artistes: Johnny Cash (discret) et Dolly Parton (tout sauf discrète); Elvis (icône) et Sly Stone (iconoclaste); Cher (héroïne américaine) et Ronald Reagan (antihéros américain).
On pourrait argüer que c’est une version évoluée de ce style que l’on retrouve dans les complets Gucci de l’époque d’Alessandro Michele: ils sont clinquants, riches en détails et dégagent un charme désuet. Certains looks d’inspiration western ont d’ailleurs été présentés lors d’un défilé spécial de Gucci en 2020, organisé dans un lieu saint des États-Unis, le Grauman’s Chinese Theater, cinéma historique où l’on cimente la mémoire de vedettes hollywoodiennes au milieu d’une allée des célébrités, laquelle a servi de passerelle pour le défilé. Lorsqu’interprété par un Italien, le style mérite probablement d’être désigné comme «western spaghetti», offrant un autre regard sur la culture, non pas pour alimenter le mythe, mais plutôt pour tenter de comprendre celui-ci. Le populaire Nudie Suit a transformé les artistes qui l’ont porté en mythes et son apparition a coïncidé avec une période faste pour l’industrie de la musique country, période pendant laquelle les films et les séries télé western connaissaient aussi leur heure de gloire et les rapports Kinsey relevaient encore de la nouveauté. L’image fabriquée et apaisante du héros américain stoïque, courageux et laconique faisait taire le questionnement que soulevait la Guerre froide quant à la liberté américaine et la masculinité : un cowboy blanc comme Porter Wagoner, même dans un Nudie Suit m’as-tu-vu, incarnait la tradition «occidentale».

À gauche: Dolly Parton et Porter Wagoner sur le plateau de Grand Ole Opry à Nashville, au Tennessee (photo: Ron Davis/Getty Images). À droite: Gram Parsons portant un Nudie Suit (photo: Jim McCrary/Redferns).
Ce qui surprend avant tout dans le fait que Beyoncé nous propulse dans une autre ère country est que nous sortons à peine d’une ère presque identique. L’année 2019, marquée par le fameux «yee-haw agenda», a connu une résurgence massive du style western, celle-ci chargée de desseins politiques. Même Cardi B a été entrainée dans le mouvement, offrant une prestation en costume de cowgirl rose bonbon au rodéo de Houston. À l’époque, les collections de Telfar Clemens, LaQuan Smith et Pyer Moss comportaient toutes des références à la culture western, et le monde assistait à l’ascension de vedettes comme Megan Thee Stallion et Lizzo (toutes deux originaires de Houston, il vaut de le mentionner). Le projet When I Get Home de Solange a rempli le mandat de façon très artistique, mais c’est Lil Nax X qui a été la figure de proue du «programme». Sa chanson Old Town Road, qui s’attaquait au gouffre racial en musique, allait demeurer au premier rang du palmarès Hot 100 pendant une durée record. Ses tenues (comme son boléro Versace rose bonbon à clous dorés avec pantalon, bottes, ceinture, chapeau et harnais assortis) contestaient l’esthétique hétéronormative du genre country. En somme, le programme «yee-haw» démontrait que le country pouvait être cool. Qu’il pouvait s’adresser au plus grand nombre. Qu’il pouvait être jeune, mais aussi noir, queer, féminin, moderne. À l’intérieur même de la scène country, la chanteuse Kacey Musgraves (qui, bien qu’elle soit une vedette blanche bien établie, continue de mener un rude combat pour que les stations de radio country fassent entendre ses chansons, le domaine demeurant majoritairement masculin), a participé à l’émission RuPaul’s Drag Race: All-Stars en version brunette de la reine du country elle-même, Dolly Parton. C’était kitch, immaculé, exagéré, magnifique et réjouissant. À l’opposé des tenues simples, décontractées, je-viens-de-débarquer-de-l’avion (littéralement) que Beyoncé porte hors scène depuis le début de l’année.
Environ un mois avant le lancement de l’émoji du chapeau de cowboy en 2016, Beyoncé est «passée au country» pour la première fois avec Daddy Lessons. Dans le vidéoclip, sa tenue est simple: un débardeur blanc et un jean, une variante du look qu’elle porte dans les premières séquences de Crazy in Love. Pour Beyoncé, l’usage de la musique country ne relève ni d’une réinvention ni d’une recalibration. La dernière décennie de sa carrière musicale se caractérise par une facilité à synthétiser des zones encore inexplorées de son identité tout en demeurant la Beyoncé que l’on a toujours aimée. L’âge d’or de l’art de Beyoncé se définit aussi par le retrait de cette dernière de la sphère publique, elle qui avait été très accessible depuis ses 16 ans. Elle communique désormais presque uniquement à travers son art: elle est une mère et une féministe (BEYONCÉ, 2013); elle est une femme noire qui vit les joies et les tourments de l’amour (Lemonade, 2016); elle est la nièce de l’oncle Johnny (Renaissance, 2022), elle est cowboy dans l’âme (Cowboy Carter, 2024). On savait déjà tout ça, mais elle nous le livre avec un tel sérieux qu’on a l’impression d’avoir accès à de nouvelles informations.

Mugler printemps 1992 (photo: Pierre Vauthey/Sygma/Sygma via Getty Images).
Les vêtements de la collection de Pharrell pour Louis Vuitton que Beyoncé a portés pour mousser le lancement de son nouvel album country sont les fruits de semences qu’avait plantées Virgil Abloh chez la marque à la saison automne-hiver 2021. Le défilé d’Abloh s’accompagnait d’une vidéo d’introduction et d’un essai. Ses créations combinaient des motifs africains et des chapeaux western, des blousons militaires et des lignes d’horizon à porter. Il avait écrit dans ses notes: «La provenance est réelle, l’appartenance est un mythe. De même qu’on ne peut contrôler d’où nous vient l’inspiration, on ne peut apposer une marque de commerce sur un patrimoine naturel ou culturel comme un territoire artistique contemporain.» Il parlait de l’appropriation des formes d’art noires, mais aussi de la collection automne-hiver 2024 de Louis Vuitton, à laquelle avaient collaboré des artistes des Nations Lakota et Dakota, en créant des sacs, des couvertures et des écharpes qui rendaient hommage à leur patrimoine, à leur façon. L’image du cowboy omet souvent que le personnage n’a pu exister que par la prise des terres ancestrales des peuples autochtones.
Sur scène ou devant la caméra, Beyoncé semble pressentie pour porter le justaucorps de cowgirl orné de strass rouge de la saison printemps-été 1992 de Mugler, avec jambières et chapeau assortis, tel que porté par Connie Fleming, femme trans de couleur. Déjà à l’époque le choix du modèle bousculait les conventions en matière de cowgirl, à savoir qui pouvait incarner ce personnage. Sur la pochette de Cowboy Carter, Beyoncé a toutefois opté pour quelque chose de plus simple (comparativement à la création de Mugler): un justaucorps en latex rouge, blanc et bleu avec des jambières par Busted Brandand, et un chapeau blanc et des bottes blanches par Paris, Texas. Elle évoque une reine du rodéo, l’emblème de la féminité western, dont l’apparition signale le début d’un nouveau rodéo, en équilibre dans une pose improbable sur un cheval blanc. Elle tient les rênes d’une main. Dans l’autre, un symbole de liberté et de libération pour certain·es, de colonisation et d’oppression pour d’autres: le drapeau des États-Unis. Les étoiles, qui représentent l’unité des 50 États, ont été rognées. Le cheval est en suspension dans l’air. Dans son ensemble, l’image évoque le premier alunissage, moment où la croyance des États-Unis en l’existence d’une frontière était à son comble. Et pourtant, la star ne nous invite pas à envahir la lune, et ne nous encourage pas non plus à sonner la fanfare pour un pays contre lequel elle s’est elle-même élevée à plusieurs reprises. De toute évidence, Beyoncé sonne sa propre fanfare, en dépit de son pays et de ce qu’il lui avait interdit de dire, d’être ou de chanter.

Gucci printemps 2022 (photo: Asha Moné/WWD/Penske Media via Getty Images).
Le style western revient peut-être bel et bien en vogue, mais le plus important est de l’adopter à sa propre façon. Si ça se trouve, les années 2000 ont fini par vous lasser et vous avez besoin d’une nouvelle façon de porter votre jean taille basse. Un son enraciné dans la terre représente peut-être l’antidote à une surdose de disco diaphane. D’ici à ce que vous trouviez la solution, vous pouvez compter sur Beyoncé pour vous guider. Sur une autre version de sa pochette d’album, elle apparait en statue de la Liberté, nue sous une écharpe. Un cigare allumé lui tient lieu de flambeau; aspirer à une illumination spirituelle est passé de mode, c’est maintenant agir de son propre chef qui a la cote. Et n’est-ce pas là l’attitude de tout bon cowboy?
- Texte: Michael the III
- Traduction: Camille Desrochers
- Date: 3 avril 2024

