La culture des baskets en pleine crise identitaire

Songez-vous à vous tourner vers les ballerines ou les flâneurs?

  • Texte: Romany Williams
  • Design: Camille Leblanc-Murray

La culture des baskets vient à peine de percer auprès du grand public qu’elle semble déjà s’essouffler. La fameuse phrase «homeboy’s gonna like… get it» prononcée par Bella Hadid en 2017 – et devenue un mème chez les sneakerheads – appartient au passé. Tout le monde a rangé ses Triple S de Balenciaga au fin fond de sa garde-robe. Même si l’on se les arrachait il n’y a pas très longtemps, les Air Max 180 rose et noir de Nike conçues en collaboration avec CDG n’apparaissent plus dans aucune publication sur Instagram. Les Samba d’adidas demeurent populaires, mais suscitent désormais un engouement plus tiède que bouillonnant. Les baskets techniques offertes par des marques comme Merrell, bien que les gens les convoitent encore, relèvent maintenant plus de l’article de base que de la pièce vedette. Bien sûr, on cherche toujours à se procurer la paire de baskets dernier cri qui fera jaser et dont on pourra se vanter pendant un moment… Avant de la délaisser pour la plus récente nouveauté. Cela dit, ne trouvez-vous pas que notre obsession collective pour ce type de chaussures s’essouffle un peu? Pourquoi les baskets nous enthousiasment-elles moins qu’auparavant? Les a-t-on remplacées par des ballerines, des flâneurs ou des Birks? Sommes-nous en train de vivre une crise identitaire en la matière?

Pas de panique, rassurez-vous, la culture des baskets ne se meurt pas. Comme bien d’autres, elle a simplement été surexposée et surexploitée, et ce n’est pas la faute des personnes qui ont contribué à la popularité de ces chaussures en les collectionnant ou en s’intéressant à leur histoire. Le milieu de la mode tend à se lasser rapidement des tendances, et puisque la culture des baskets vieillit, 2023 s’annonce une année où les gens retourneront à leurs modèles préférés plutôt que de courir après les chaussures dernier cri. En la matière, pensons notamment aux Half Cab de Vans, aux 530 de New Balance, ou encore aux Air Penny II et aux Flight Lites de Nike (qui reprennent des styles des années 90). «Je pense qu’à un certain âge, on arrête de s’intéresser à la parure et on se tourne davantage vers la commodité et le confort, sans délaisser le style pour autant», avance Hugo Mendoza, directeur de marque chez Awake NY et grand collectionneur de chaussures. Je continue de faire la part belle à mes AM95 [Nike] parce qu’elles sont tellement faciles à porter.»

Mellany Sanchez, qui est consultante, styliste et fine connaisseuse de baskets, dit sensiblement la même chose que Mendoza dans un récent épisode de la série NEVERWORNS où elle discute de ses chaussures préférées, les AF1 SWAT noires en cuir à bout en acier de Nike (commercialisées en 2004). «Je me rappelle très bien le moment où je me les suis procurées, c’était dans une célèbre boutique de chaussures de Brooklyn», explique-t-elle.

Lawrence Schlossman, coanimateur du balado sur la mode masculine Throwing Fits, ne met pas régulièrement des baskets, mais quand l’occasion se présente, il opte pour les Gel Kayano 14 ou les Kiko de la marque ASICS. «Ça m’arrive d’être un détracteur, dit-il, mais comme je porte souvent les Samba d’adidas, je fais quand même partie des statistiques.»

Les gens choisissent davantage une paire de baskets en fonction de la durabilité et du style que de la valeur de revente ou la notoriété. Or, ça ne veut pas forcément dire que les modèles esthétiquement audacieux sont dépassés. Parvenir à rendre la laideur attrayante demeure un défi aussi risqué que potentiellement payant et plusieurs marques tentent encore de le relever. Par exemple, les baskets à talon compensé d’Isabel Marant, acclamées à leur début avant d’être dénigrées par la suite, regagnent en popularité auprès des modèles et des influenceur·euse·s. Cela dit, en général, l’industrie continue de naviguer en eau calme (bien que certaines chaussures attendues comme celles créées en partenariat par Nike et Tiffany suscitent parfois la grogne du public). «Même mes proches qui se passionnent pour les baskets disent que personne ne court après les collaborations ou les trucs commercialisés en tant “qu’options haut de gamme pour les gens branchés”, explique Schlossman. Les baskets connaissent certainement un creux en ce moment; on a poussé la note un peu trop loin. On collabore juste pour collaborer et on traite les baskets comme de simples outils commerciaux… Ça manque d’inspiration. Tout le monde s’oriente désormais vers les modèles génériques, et non plus vers les chaussures spectaculaires qui se revendent et défraient la chronique, dont la plupart des gens se sont d’ailleurs lassés.» À ce sujet, les 530 de New Balance, les XT-6 de Salomon et les Air Max 95 de Nike demeurent des modèles classiques et assez accessibles.

Tandis qu’une nouvelle vague d’athleisure s’apprête à déferler dans l’industrie, les générations Y et Z semblent se tourner vers le confort et l’intemporalité des flâneurs de la marque The Row aux dépens de la toute dernière paire de baskets en édition ultra limitée. Les sneakerheads peuvent donc retourner à leurs moutons en toute quiétude. «J’aimais observer la manière dont les gens prenaient des décisions quant à leurs achats personnels», mentionne Mellany Sanchez qui, durant son adolescence, a occupé un poste de vendeuse dans une boutique de baskets de Brooklyn. «D’une certaine manière, ça leur donnait l’impression que c’est comme ça qu’ils devenaient eux-mêmes.» Que les baskets soient votre truc ou non en ce moment, vos chaussures en disent long sur vous. Retenez ceci de la période qu’on traverse actuellement: les gens doivent rester fidèles à leur style sans jamais regarder en arrière.

  • Texte: Romany Williams
  • Design: Camille Leblanc-Murray
  • Traduction: Francis Rose
  • Date: 14 avril 2023