Le street style évolue rapidement,
la mode saura-t-elle
suivre le rythme?
Le photographe Simbarashe Cha, qui couvre
la semaine de la mode et les tendances urbaines
pour le New York Times, nous fait part de ses réflexions.
- Entrevue: Ross Scarano
- Photographe: Simbarashe Cha

Depuis l’invention du daguerréotype, on passe notre temps à photographier des inconnu·e·s dans les lieux publics. Comme de nombreuses figures associées au street style moderne – Scott Schuman, Phil Oh, Tommy Ton – Simbarashe Cha a entrepris de parfaire son art par l’entremise d’un blogue avant d’accepter des mandats plus importants auprès de marques et de magazines. Il travaille depuis 2020 comme contributeur pour le New York Times, couvre les semaines de la mode et capture l’humeur constamment changeante de sa ville. En ce qui concerne son métier, Simbarashe Cha prend exemple sur l’œuvre de Bill Cunningham, un photographe légendaire qui, pendant des décennies, a fourni au Times des clichés de ce qui se tramait sur les trottoirs et dans les fêtes de Manhattan. Cunningham exerce une grande influence sur Cha, et bien que celui-ci le vénère, il sait que sa démarche artistique diverge en plusieurs points de la sienne. «Je viens d’une autre classe sociale et les choses qui me parlent sont un peu différentes, explique-t-il. Autrement dit, les personnes que je photographie ne portent pas toutes des vêtements à 5 000 dollars.» Si Cha tire le portrait des dames de l’Upper East Side, Bill a essentiellement évolué dans le centre-ville. «Mais j’aime le centre-ville», précise tout de même Simbarashe Cha.

Cha écoute souvent de la musique dans ses écouteurs lorsqu’il se déplace dans la ville. Cependant, il n’active jamais leur mode antibruit; selon lui, ce serait dangereux. À l’entendre parler de son métier, qui consiste en outre à rencontrer des gens et à capturer l’essence de ces moments du mieux qu’il le peut, on s’étonne qu’il s’autorise une telle immersion musicale – un plaisir somme toute solitaire et intime – durant ses excursions urbaines. Cha se décrit lui-même comme un enfant de MTV et on comprend ainsi davantage pourquoi la musique fait partie intégrante de sa démarche. Il en a même joué pendant un temps, seul et avec des groupes, tout en travaillant dans le milieu de la finance. Aujourd’hui, il photographie les styles vestimentaires des gens dans le monde entier et écrit à ce sujet.
Cha constate à quel point l’énergie de New York a changé depuis le confinement occasionné par la pandémie. Il a élaboré sa propre théorie sur le cycle des tendances et TikTok – on en reparlera plus tard –, mais aussi réfléchi aux profonds bouleversements qui ont transformé l’atmosphère de la ville et l’écosystème des semaines de la mode. Même si le contexte n’est plus le même qu’à ses débuts en 2012, Cha ne verse pas dans la nostalgie pour autant. À peine l’entrevue terminée, il est parti se promener dans Soho pour prendre des photos, débordant d’enthousiasme.


Ross Scarano
Simbarashe Cha
Tu as vécu plus d’une vie avant de travailler pour le Times. Comment y es-tu entré?
Très tôt, à l’époque où je réalisais des clichés pour mon blogue, j’ai photographié une femme dans la rue et elle m’a dit que je lui rappelais Bill Cunningham. Je ne savais pas de qui elle parlait. Elle m’a conseillé de regarder le documentaire qui a été fait à propos de lui – c’était en 2012. Après l’avoir regardé, j’ai eu deux révélations. Un, je n’arrivais pas à croire que mon passe-temps constituait le gagne-pain de certaines personnes. Deux, je me suis aperçu que Bill était assez vieux, et que s’il partait un jour à la retraite, je voulais qu’on me considère [pour son poste]. Je souhaitais juste devenir assez bon, au cas où on chercherait un jour un photographe pour le remplacer, pour pouvoir figurer sur la courte liste de candidatures du Times. Malheureusement, il est décédé quelques années plus tard et, à ce moment-là, ma carrière avait pris une autre tournure, alors je ne pensais plus à vouloir le remplacer. Pendant le confinement, j’ai commencé à photographier les manifestations et à en publier des images dans mes stories Instagram. Le troisième jour où je suis sorti pour le faire, on m’a appelé et on m’a demandé si ça m’intéresserait de couvrir les manifestations pour le Times. Le printemps suivant, on m’a proposé de photographier un défilé; ç’a été en quelque sorte mon premier reportage sur la mode.
Comment ta couverture de ces protestations entretient-elle un rapport avec tes reportages sur le street style?
Chaque fois que je prends une photo à l’extérieur, je me soucie uniquement de savoir si je peux créer ou non une image capable de faire ressentir ce que j’ai éprouvé dans l’instant. Je pense que c’est l’un des trucs qui distinguent vraiment mon travail de celui de beaucoup de mes collègues. Je ne réfléchis jamais au fait qu’à ce moment-là, je suis en train de photographier un street style en particulier ou de réaliser un documentaire. Je n’ai que l’environnement où je me trouve en tête et je me demande si je vais arriver à capturer fidèlement l’énergie du moment à l’instant précis où il se passe.

Décris-moi le processus derrière la préparation d’un article sur le style pour le Times.
Une séance photo s’étale habituellement sur une journée, ou une semaine. Dans le cas de l’article sur les styles du printemps, ç’a représenté quelques jours répartis sur quelques semaines, car il a beaucoup plu. À la fin, je dispose peut-être d’une centaine d’images parmi lesquelles je peux choisir – j’en conserve très peu. Ensuite, je réduis leur nombre à 40 ou 45 et je les envoie à mon éditrice avec une ou deux notes qui se résument en gros comme suit: «Voici quelques tendances que j’ai observées et sur lesquelles je pense écrire.» Ou bien, quand il s’agit d’une journée ou d’une semaine particulièrement difficile [la note dit]: «Je ne sais pas ce que je regarde, peux-tu m’aider?» Elle est super bonne pour pondre un premier jet. Souvent, je lui suggère un ou deux changements à apporter, tout au plus; elle est douée à ce point-là. Ce dialogue me donne des idées sur ce que je vais écrire, puis je me mets au boulot. Après, on établit l’ordre des images, la façon dont elles vont apparaître sur le site web ou dans la publication, puis je travaille sur mes légendes avec la personne responsable de la révision.


Quel est l’intérêt d’identifier les tendances propres à un lieu et à un moment bien précis?
Quand j’ai commencé à me promener à New York, j’ai vite réalisé que je passais mon temps à repérer les tendances, sans toutefois en avoir vraiment conscience. Leur cycle naturel dure environ trois semaines à New York. En gros, les personnes ayant une longueur d’avance sur la mode achètent un truc et, en l’espace d’un week-end, leur entourage essaie de savoir où l’on peut se le procurer. Au cours de la semaine, les gens qui prennent le métro le voient et tentent eux aussi de s’en trouver un. L’article en question finit par aboutir chez H&M et Zara aux alentours de la troisième semaine. À ce moment-là, les personnes qui ont lancé le bal l’ont déjà délaissé. TikTok a en quelque sorte perturbé ce cycle, mais la chaîne de fabrication doit continuer de produire à un rythme particulier; qu’il s’agisse de mode éphémère ou durable, cette chronologie ne change pas vraiment. [Avec TikTok], quand tout le monde n’a d’yeux que pour les chapeaux bleus, par exemple, la tendance persiste une semaine et demie plutôt que trois. Si Kendall Jenner sort avec un chapeau rose sur la tête, alors tout le monde en veut un. Le règne du chapeau bleu aura donc été interrompu, mais même si ça n’avait pas été le cas, le cycle ne se serait pas prolongé au-delà de trois semaines.
Souvent, ce que les lecteurs et les lectrices recherchent, ce sont des indications sur les tendances, sur ce qu’ils et elles devraient porter. Mais je ne suis pas ce genre de photographe et je ne m’intéresse pas à la mode de cette façon. Ce qui me passionne, c’est l’expérience. Si vous ne pouvez pas venir à Londres, Milan, Paris ou New York pour une semaine de la mode, je veux être en mesure de vous montrer comment c’était et la façon la plus simple de le faire, c’est par l’intermédiaire d’images. Le fait de pouvoir voir ce que les gens portent est juste un complément à cette démarche.
Te souviens-tu de ta première semaine de la mode?
La première à laquelle j’ai assisté a eu lieu en février 2012, au Lincoln Center. J’avais d’ailleurs acheté un zoom pour l’occasion, mais je ne savais pas comment l’utiliser. J’ai croisé Solange dans les escaliers. J’ai tiré son portrait, me disant que ça allait donner quelque chose de génial, mais les autres images que j’ai capturées pendant le week-end se sont avérées terribles. Cela dit, j’ai vraiment apprécié l’atmosphère, le fait d’être entouré de beaucoup de gens. Je voulais m’améliorer, alors j’ai marché tous les jours dans New York durant le printemps et l’été suivants et photographié les passant·e·s en vue d’exceller lors de ma deuxième semaine de la mode. En septembre, j’ai fait New York, Londres et Paris. C’était avant que les médias sociaux, Instagram et Snapchat ne s’emparent de tout. On pouvait encore se promener avec son appareil et photographier n’importe qui à l’extérieur. Il n’y avait pas de foules, pas de cordes de velours sauf celles à franchir pour accéder au défilé. Les influenceur·euse·s n’existaient pas. On y voyait quelques top-modèles, mais il n’y avait pas d’essaims bourdonnants de photographes. Karlie Kloss ou toute autre grande célébrité n’étaient peut-être accompagnées que d’un garde du corps à la sortie de la présentation. Ce n’était pas le chaos; il n’y avait pas d’agitation, pas de harcèlement. On pouvait simplement réaliser de magnifiques clichés de n’importe qui. Pour moi, ces premières semaines de la mode représentent une expérience pure qui n’a jamais été surpassée.

Quels changements as-tu observés dans la manière dont les gens de New York s’habillent?
La COVID a tout bouleversé. À la fois la façon dont New York s’habille aujourd’hui et notre niveau de confiance par rapport à ce que les choses étaient avant la pandémie… Il est évident que certains aspects sont fondamentalement différents, mais le cycle des tendances tient toujours. À mon avis, quand la plupart des gens pensent aux tendances, ils se rapportent par exemple au fait qu’une personne peut s’habiller comme dans les années 90 ou 70. Pour moi, une tendance peut relever d’une simple ceinture, pas nécessairement d’un ensemble vestimentaire complet. Je crois que le caractère «micro» des tendances persiste et perdurera.
Si tu débarques au Washington Square Park, tu te rends compte qu’il n’a jamais été aussi achalandé qu’avant l’arrivée de la COVID. Les jeunes se sont mis à fréquenter ce parc massivement, surtout parce qu’il est devenu une sorte de repaire pour eux, un endroit leur permettant de collectivement défier la police. Avant la légalisation de la marijuana à New York, tu pouvais y aller pour en fumer puisque tout le monde boucanait là-bas. La police ne pouvait pas arrêter la foule au grand complet. C’est dans cette optique que s’est développée une communauté de jeunes un peu plus marginale. New York a toujours été une ville où les gens pouvaient prendre des risques. Il y a d’ailleurs peut-être trois endroits en Amérique où tu peux en prendre: New York, San Francisco et possiblement La Nouvelle-Orléans. Depuis le confinement et les manifestations, plusieurs enjeux collectifs ont été mis en lumière. Comme les questions de conformité de genre, de binarité et de non-binarité; ces interrogations à propos d’éléments de construction sociale existaient déjà, mais on ne les considérait pas avec autant de ferveur qu’aujourd’hui. Selon moi, la protestation qui a eu lieu lors de la Journée internationale de visibilité transgenre cet été-là [en 2020], où environ 10 000 personnes se sont rassemblées devant le Brooklyn Museum, a changé beaucoup de choses sur le plan social, pour New York. Elle a occasionné un éveil collectif qui me semble différent. Je ne dirais pas que New York constitue une ville plus sûre qu’avant, mais à voir comment les gens s’expriment à l’heure actuelle – peu importe leur style ou leur classe sociale –, je pense qu’ils se sentent davantage en sécurité. Ils sont retournés au bureau – des bureaux de cols blancs –, mais ne doivent plus s’habiller de façon aussi formelle qu’avant. Ç’a changé, dans ce milieu-là comme au Washington Square Park… Mais ce dernier reste pour moi l’endroit où ces bouleversements sont les plus évidents.
- Entrevue: Ross Scarano
- Photographe: Simbarashe Cha
- Date: 30 mai 2023
- Traduction: Francis Rose

