La jupe à tanga de VAQUERA ne passe pas inaperçue
Pendant deux semaines, la journaliste Nicolaia Rips a fui ses responsabilités dans la jupe la plus scandaleuse de SSENSE. Voici ce qu’elle a appris.
- Texte: Nicolaia Rips
- Photographie: Adam Powell

Dans les transports publics, il m’arrive souvent de croiser une personne dont la tenue est si contraire au bon sens, régie par des règles qui lui sont propres et qui sont incompréhensibles pour la plupart des gens, qu’elle ne peut exister qu’à New York. «Ça, c’est différent. C’est nouveau», me dis-je en examinant cette personne de l’autre côté du wagon de métro. Pendant deux semaines, j’ai été cette personne-là.
Dans un communiqué de presse pour la saison printemps-été 2018, la marque VAQUERA a présenté sa nouvelle collection de manière simple, mais directe: «Surprise, pétasse!» Sous la direction de Patric DiCaprio et Bryn Taubensee, la marque soutenue par Dover Street Market roule à vitesse grand V, comme un wagon de métro fonçant vers Bushwick. Ses créations, y compris une robe de soirée à motif camouflage et un polo orné d’un soutien-gorge conique, ont su séduire des célébrités comme Solange, Julia Fox et Doja Cat.
La jupe à tanga de VAQUERA reprend l’idée énoncée dans ce communiqué. Cette jupe crayon en sergé de laine et de polyester s’arrête à mi-mollet et présente une fente à l’arrière de la cuisse, créant une coupe avantageuse. À l’avant, bien sûr, est une imposante culotte à froufrous en satin rose pâle, fixée à la jupe par ses trois extrémités. Puisque la culotte n’est pas au ras de la jupe, elle se bombe légèrement vers l’avant. Elle est aussi décorée d’une boucle. Et puis à l’arrière? Surprise, pétasse! C’est un tanga! J’ai porté cette jupe chaque jour pendant deux semaines, les paroles de la chanson Thong Song de Sisqò retentissant dans mon cerveau.

Alors que je portais la jupe, ma vie autrefois anodine s’est mise à souffrir d’arythmie. Tout au long de la journée, je pensais à la jupe, je me souvenais de ce qu’elle faisait et de ce que je pouvais faire pour elle. Quels nouveaux plaisirs et quelles nouvelles humiliations m’offrirait-elle demain? J’ai été prise sous une pluie torrentielle dans la jupe. J’ai roulé en vélo Citi Bike dans la jupe. J’ai fait l’amour dans la jupe (et ainsi retiré des sous-vêtements pour en enfiler d’autres). J’ai pleuré dans la jupe. J’ai subi un nettoyage dentaire dans la jupe. J’ai appris que je n’avais pas de caries dans la jupe. J’ai participé à un quiz – et j’ai perdu – dans la jupe. Une foule de questions m’ont assaillie: est-ce que je peux me promener sans sous-vêtement dans la jupe? Les gens peuvent-ils voir les lignes des culottes que je porte sous la jupe? Et si un arbre tombe dans la forêt? Et si je ne porte la jupe que dans mon appartement? Assise nu-pieds sur mon divan, vêtue de la jupe et d’un soutien-gorge de sport, je pense à la réplique de Maggie Gyllenhaal dans The Secretary: «J’aime les tâches monotones.»
Alors que je marchais dans la rue, les hommes me regardaient affriolés, les yeux exorbités comme dans une scène des Looney Tunes. Sur Canal Street, un vendeur m’a dit avec un peu trop d’empressement: «Hé! Belle robe.» J’ai appelé ma mère sur FaceTime et elle a ri si fort qu’elle a échappé son téléphone. Elle a ensuite essayé de faire une capture d’écran en douce, la traitresse, mais comme elle est dans la soixantaine, il y a eu un clic bruyant. À l’épicerie, un homme m’a demandé en pointant vers mon entrejambe: «C’est pour la télé?» Selon lui, la seule option concevable était que je sois en train de participer à une émission de gags. On a tous les deux cherché du regard la présence de caméras. En route vers un souper à l’occasion des soixante-dix ans de mon père, j’ai marché devant le portail vidéo reliant New York et Dublin pour laisser les Irlandais·es voir ma jupe. J’ai eu une troublante vision dans laquelle j’utilisais la culotte comme un porte-bébé. J’y insérais un ours en peluche en faisant passer ses pattes dans les trous d’ordinaire réservés aux jambes. Julio Torres, qui a réalisé le film Problemista en plus d’y jouer, m’a dit que je devrais les coudre pour me servir de la culotte comme d’une poche. Alex Hartman, l’homme derrière le compte Instagram @NolitaDirtbag, m’a dit qu’il ne pouvait même pas se moquer de moi. Quant à Jess Neises de Vanity Fair, elle m’a conseillé de porter la jupe avec un minuscule débardeur ou un simple soutien-gorge.


Lors de mes premières sorties, j’ai évité mes responsabilités. Je l’avoue, j’ai été frileuse et prude. Au gala de Cultured Magazine à la bibliothèque Morgan, j’ai porté la jupe de travers, avec les empiècements roses sur les hanches comme des basques. Mais une culotte sur la hanche reste une culotte. Pour l’évènement «Hate Read» de Delia Cai, au bar The River, je l’ai combinée à un haut Yohji Yamamamoto qui descendait jusqu’aux genoux, faisant de la jupe un vêtement amish au lieu d’une pièce avant-gardiste. Chaque jour, je consultais les prévisions météorologiques – du soleil, toujours du soleil. Les semaines s’affaissaient, comme le sous-vêtement en satin rose fixé à l’avant de ma fourche. J’ai eu des dilemmes de stylisme à n’en plus finir. Qui serais-je ce jour-là? Littérale, sérieuse ou sexy? C’était toujours une surprise, pétasse. Rien ne favorise la créativité comme les contraintes; pour les contourner, l’imagination nous mène hors des sentiers battus. J’ai exploré mon armoire comme si c’était Narnia. Je me faisais de faux espoirs, comme celui de trouver sous mes chaussures une ceinture qui donnerait un sens à mon ensemble. Mais quand les afters du Met Gala ont commencé, je me suis dit: «Courage, Rips.» Pour 30 dollars, je me suis fait raidir les cheveux dans Chinatown, pour la première fois depuis le circuit des bat-mitsva de mon adolescence. J’étais prête à mettre mes culottes.
Office siren, officecore, corpcore, diva des heures ouvrables: la tendance mode du moment – une nouvelle interprétation de la tenue de bureau décontractée typique de l’an 2000 – porte plusieurs noms. Pensez ici à Gisele Bündchen avec des lunettes rectangulaires. Cela dit, le look professionnel décontracté est un style vestimentaire qui souffre d’ambigüité et qui se définit par une série de refus. Pas de jeans, pas de jupes courtes, pas de shorts. Personnellement, je n’ai jamais été décontractée de ma vie, et ce n’est pas maintenant que je vais commencer à l’être.
La jupe à tanga de VAQUERA n’appartient pas à la séductrice corpo ni au fétichiste de la tenue de travail. C’est l’uniforme du party de bureau. C’est le côté burlesque de la vie d’entreprise. Gisele ne toucherait pas à cette jupe, mais Dolly Parton dans 9 to 5 pourrait la contempler dans un magasin, et Parker Posey dans Party Girl la porterait certainement à la bibliothèque. Contrairement à l’univers stylisé de l’officecore, celui du party de bureau reflète de manière authentique les réalités d’un emploi créatif. Dans cet univers, une fête peut littéralement être un milieu de travail et le réseautage se faire dans les boites de nuit. Quant aux distributeurs d’eau, ils dispensent des dirty martinis. Impossible d’anticiper les perspectives d’emploi que l’on peut rencontrer au cours d’une soirée. Dans le milieu créatif, on travaille comme on s’amuse.
Les sous-vêtements utilisés comme vêtements d’extérieur ont un historique chargé dans l’exploration du tabou. Le soutien-gorge conique de Jean Paul Gaultier porté par Madonna dans sa tournée Blond Ambition. Les robes à string visible de Tom Ford. Le portrait de Marie-Antoinette en robe de mousseline (scandaleuse à l’époque) par Élisabeth Vigée Le Brun. Les garçonnes en robes inspirées de combinaisons-culottes. La mode des culottes bouffantes et des boxers portés comme shorts sur TikTok. Les robes trompe-l’œil couleur peau. L’année sans pantalon de l’architecte australienne Bianca Censori. Puis, il y a aussi la braguette européenne du XVe siècle. Une braguette était à l’époque une pièce de tissu triangulaire fixée à l’avant des parties génitales des hommes par un bouton ou un nœud. Au XVIe siècle, les tendances en matière de braguettes évoluent vers l’indulgence: elles sont serties de bijoux, faites de velours ou de soie, ornées de pompons et de broderies. Parfois, la noblesse s’en servait pour ranger des mouchoirs et d’autres babioles. Initialement créée pour préserver la pudeur, la braguette est devenue une ode généreuse au membre masculin.

Je me suis retrouvée à expliquer ma tenue à chaque personne qui me regardait. Puis, j’ai arrêté. Personne ne méritait d’explication, sauf peut-être mon père, qui a vu l’ambiance de son soixante-dixième anniversaire modifiée par ma présence. Quand on porte quelque chose de peu conventionnel, les gens pensent qu’on est très en confiance, alors on doit l’être. J’étais plus confiante lorsque je traversais la rue; j’ai failli me faire happer à quelques reprises. J’étais plus confiante dans les fêtes. Pour un vêtement aussi provocant, la jupe est remarquablement dépourvue de sex-appeal. Une jupe crayon a un attrait pudique; l’anonymat et la discrétion qu’elle procure sont exaltants. Un tanga est tout sauf pudique. La combinaison des deux est scandaleuse: c’est un théâtre de la sexualité. Elle met son public au défi. Ah, vous voulez savoir ce qu’il y a sous ma jupe? Eh bien, regardez-moi ça!
À la soirée MoMA PS1, j’avais le vent dans les voiles. On m’a inondée de compliments. J’ai mangé une mangue. Je me suis libérée de mes inhibitions, #YOLO. Au coup de minuit, je me suis précipitée chez mon copain. Ce fut une grave erreur. Le lendemain matin, j’ai entamé le parcours menant de Bed-Stuy à mon appartement de Manhattan, la marche de la honte la plus honteuse de ma vie. «On se voit dans le coin?», ai-je dit nerveusement à mon amoureux d’un an et demi avant de monter la fermeture à glissière de ma jupe et d’enfiler les chaussures atrocement inconfortables mais très élégantes de la veille. Alors que je clopinais jusqu’au métro, trouvant un peu de confort en portant mes chaussures rabattues comme une mule, j’ai croisé un groupe d’hommes âgés assis sur leur perron, profitant des 25 degrés Celsius. J’avançais vers eux, une libertine boiteuse vêtue d’un chandail taché de café et de la quésadilla au faumage fluorescent que j’avais mangée à une heure du matin. Je transpirais dans ma jupe en laine avec son tanga rose lascivement gonflé, comme si j’avais adopté la méthode Stanislavski en vue de mon audition au théâtre communautaire pour Les Misérables. S’ils n’avaient pas autant ri en me voyant, ils auraient certainement hurlé. La jupe à tanga de VAQUERA m’a fait vivre toute l’étendue de l’expérience humaine: la légèreté d’oublier que j’avais un corps, la honte de m’en souvenir, et enfin l’inconfortable extase d’être complètement présente.


Dans le métro, je me suis efforcée de trouver un siège pour pouvoir tenir mon sac sur mes cuisses. Un grand homme chauve vêtu d’une chemise vert pastel s’est mis à crier au sujet des Knicks, encourageant les autres gens à bord du wagon à chanter avec lui: «Go, New York. Go, New York. Go!» La femme à côté de moi s’est retournée et a dit d’un air narquois, en parlant de lui: «Je n’ai jamais vu ça auparavant.» Elle avait choisi la mauvaise alliée. Mue par un soudain sentiment de parenté avec ce noble homme qui incarnait l’esprit new-yorkais dans son hideuse chemise, je me suis levée, déployant ma jupe en signe de solidarité, et j’ai pensé: «Surprise, pétasse!»

En vedette sur cette image: jupe VAQUERA.
Nicolaia Rips est une autrice new-yorkaise.
- Texte: Nicolaia Rips
- Photographie: Adam Powell
- Traduction: Liliane Daoust
- Date: 24 mai 2024

