Ashley Williams a inauguré la mode «jeune fille» – et elle est de retour pour en proclamer la nouvelle ère

Qu’ont en commun Hello Kitty et Gandalf le Gris? Demandez-le à la designer la plus exubérante de Londres.

  • Texte: Steff Yotka
  • Photographie: Jamie-maree Shipton

Ça semble presque inconcevable aujourd’hui: un temps où aucune boucle n’agrémentait les sacs les plus populaires, où l’on considérait le rose pâle trop vulgaire pour une femme adulte, où l’industrie de la mode de luxe regardait d’un œil dédaigneux rosettes et cristaux. Quand Ashley Williams a lancé sa marque en 2014, le moins qu’on puisse dire, c’est que sa version complexe, rebelle et jolie de l’univers d’une jeune fille allait à contrecourant de ce qui s’était fait jusque-là.

«Je pense que c’était mon troisième défilé», raconte Williams en se remémorant les défilés collectifs auxquels elle a participé à Londres avec l’incubateur de marques indépendantes Fashion East. «Et une des journalistes présentes n’a pas évalué mon défilé. Elle a écrit à propos des autres designers, mais rien sur ma collection.» La raison? «Trop fillette.» À l’époque, beaucoup de gens de l’industrie, en voyant les tricots à rayures rose vif ou les t-shirts graphiques de Williams, lui disaient, perplexes, «on ne comprend pas», se rappelle-t-elle.

Dans les années 2010, les hauts à basque de couleur fluo, les escarpins à bout ouvert et les gros joyaux avaient la cote – toutes les tendances visaient à vieillir les jeunes femmes, ou du moins à leur donner l’air de propriétaires de petite entreprise. Les vêtements de Williams avaient plutôt une allure punk, mignonne et agressive. Ce n’était certainement pas à la portée de tout le monde – mais les filles cool, elles, avaient saisi l’idée.

«Les délinquantes à l’humeur maussade du tournant du millénaire ont donné une teinte plus sombre à l’imagination d’Ashley Williams à l’heure de créer sa collection printemps, laquelle réunit un ensemble hétéroclite de personnages réels et fictifs, allant d’Emily the Strange à Avril Lavigne», avait écrit d’un ton empreint de tendresse Chioma Nnadi pour Vogue dans sa critique de la collection printemps-été 2016 de la jeune designer.

À cette époque, à Londres, les créations de Williams côtoyaient probablement celles de Luella ou de Meadham Kirchhoff, deux marques sondant aussi la dimension espiègle de l’esprit féminin. Toutes deux ont depuis fermé boutique. Celle de Williams est toujours là.

«Les vêtements avaient été catégorisés par âge et par genre en fonction des convenances.»




«Le simple fait de pouvoir continuer me rend heureuse», admet-elle. Elle a survécu aux rigueurs du monde de la mode non seulement parce qu’elle a reçu un immense soutien de la part de l’industrie – dix ans plus tard, Fashion East finance son premier défilé en plus de trois ans –, mais aussi parce qu’elle sait quand s’arrêter pour reprendre des forces. Après avoir pris congé en 2020 pour des raisons personnelles, Williams est revenue à la charge au plus fort de la Semaine de la mode de Londres, en septembre dernier, avec son humour délicieusement tordu.

Sur la passerelle, installée au sous-sol d’un immeuble en béton, les modèles ont défilé coiffés de petits chandails en guise de couvre-chefs et tenant des sceptres médiévaux. Certains portaient des masques de hockey à la Vendredi 13, alors que d’autres arboraient des rallonges capillaires qui leur descendaient aux genoux. La capuche d’un kangourou agrémenté d’un imprimé «I <3 me» avait été zippée de façon à couvrir le visage du modèle qui le portait. «D’un point de vue créatif, je suis très contente de tout», me confiait Williams quelques semaines avant le défilé.

L’industrie de la mode a enfin compris la créatrice. «Les vêtements avaient été catégorisés par âge et par genre en fonction des convenances, dit Williams. Maintenant, plus besoin de s’habiller selon son âge ni selon son genre. Alors que quand j’ai commencé, la mode était encore très binaire. Il y a dix ans, si tu portais certaines choses, c’était perçu comme étant très extravagant ou discutable. Mais aujourd’hui, j’ai l’impression que c’est devenu la norme d’oser avec la mode.»

Dans son studio, Williams ose constamment. Il y a des chiens sur des jupes et, sur son tableau d’ambiance, des images de Hello Kitty fusionnent avec des images de Gandalf le Gris. Elle décrit ce mélange disparate de références comme un «bracelet à breloques», les breloques n’ayant pas besoin d’être unies par un thème central, mais représentant plutôt différents aspects de sa personnalité, ses intérêts divers. «Cette saison, j’ai notamment été inspirée par les 27 heures de conférences que j’ai regardées sur l’épidémie de peste à Londres au 14e siècle», ajoute-t-elle, tout en précisant qu’elle a combiné cette référence au langage et aux graphismes primitifs d’internet, ainsi qu’à son amour pour les choses rigolotes et attachantes.

Il résulte de sa démarche des vêtements aussi irrévérencieux qu’irrésistibles. À la fois narquois, adorable, ingénieux et plein d’entrain, le grand retour de Williams dans le monde de la mode signale l’avènement possible d’une nouvelle ère de la «jeune fille», après que la tendance a retenu l’attention en 2023 et 2024. Comment l’appellera-t-on? Il serait plus juste de parler de l’ère du tableau d’ambiance – si ça vous plait, ça ira avec votre style. Croyez-en Ashley Williams.

  • Texte: Steff Yotka
  • Photographie: Jamie-maree Shipton
  • Coiffure et maquillage: Machiko Yano
  • Modèles: Saffron et Daisy
  • Traduction: Camille Desrochers
  • Date: 26 avril 2024