Prévisions culturelles pour 2026
19 réflexions sur l’IA, les pantalons et tout le reste, avec Chloe Malle, J Wortham, Tony Wang et bien d’autres.
- Texte: Chris Gayomali
- Illustrations: Jaime Salgado

L’IA générative a déjà transformé notre façon de parcourir Internet, mettant tous nos réglages par défaut sur le mode scepticisme agacé. (À l'exception des baby-boomers, pour qui je crains qu’il n’y ait guère d’espoir.) Et c’est là que se cache une opportunité. Quand tout semble lisse et parfait, l’imperfection prend une nouvelle valeur : fautes de frappe, petits ratés Photoshop et autres erreurs deviennent des signes de l'authenticité humaine. Le chic se cache dans les petites marques du vrai.
D’ailleurs, « chic » a atteint sa forme ultime : un fourre-tout paresseux et dénué de sens. Parmi les candidats pour remplacer ce terme, on trouve « abouti », « novateur » et « réfléchi ».
« Alors que tout ce que nous consommons devient fonctionnel, nous assisterons à une appréciation grandissante des choses inutiles. L’inutile devient le nouveau luxe. » — Tony Wang, fondateur de l'Office of Applied Strategy
La navigation infinie sera perçue comme un vice, au même titre que le vapotage. Dans une tentative de lutter contre la « pourriture cérébrale », qui est devenue la norme, on peut s’attendre à un appétit pour des formes de consommation plus satisfaisantes et plus longues, à mesure que nous nous éloignons des vidéos courtes et des contenus médiocres générés par l'IA : récits longs, livres et autres médias qui font travailler un peu plus nos cerveaux. Cette tendance se renforcera lorsque TikTok américain lancera son nouvel algorithme, supposément moins addictif.
Je passe beaucoup trop de temps à échanger par texto avec Jake Woolf à ce sujet, mais dans la mode masculine, les jeans skinny ne reviendront pas tant sur le devant de la scène, ils réintègreront plutôt l'air du temps comme marqueur d’un style avancé (voir : Hedi Boys). L’état actuel des interactions chaussures‑pantalons pour hommes implique cependant que la silhouette étroite et moulante du milieu des années 2000, dans laquelle les skinnies s’associaient bien aux bottes Chelsea, aux Chuck Taylors, et pas à grand-chose d’autre, laissera place à un léger évasement au bas du pantalon ; moins façon Strokes, plus les débuts d'At the Drive-In.
« J’ai l’impression que nous allons assister à un grand bouleversement pour les gros services de streaming comme Spotify. Je pense que l’art underground et DIY, c’est-à-dire non généré par l’IA et hors circuits corporatifs, va continuer d’exploser. Les gens en ont assez des contenus médiocres. » — Ryan Antiart
L’adoption massive des GLP‑1 entraînera une remise en question de l'idéal esthétique de la minceur, surtout à mesure que les célébrités continuent de maigrir. (Karl Lagerfeld doit se retourner dans sa tombe, sans rien manger.) Mais plutôt qu'un retour au mouvement d'acceptation du corps des années 2010, nous verrons apparaître de nouveaux marqueurs de statut social, sans doute plus sains. L'esthétique qui définira la fin des années 2020 sera celle d'un physique musclé et androgyne : des muscles, des épaules larges, des cuisses puissantes. Moins les mannequins des défilés d'Hedi Slimane des années 2000 et plus la flotte actuelle de beefcakes de Willy Chavarria. Quoi de plus luxueux que d'avoir le temps et l'espace nécessaires pour aller à la salle de sport ?
Malheureusement, cela signifie également que tous les produits vendus au supermarché (Pop-Tarts, les sodas, la crème fouettée, sera toujours bourré de protéines ajoutées, avec de la créatine qui se réchauffe en coulisses, attendant son heure de gloire.

« 2025 a marqué le début de nos années médiévales : des personnes qui parlent à des esprits (les chatbots d’IA), le retour de valeurs puritaines chez les jeunes (la sexcession), et la résurgence d’une culture d’abord orale, alors que le pouvoir des images est sapé par la génération d’images par l’IA. En 2026, le rêve médiéval se réalisera pleinement : les discussions de groupe se transformeront en guildes, et ce monde centré sur l’oralité nous poussera à partager davantage d’espace physique, à mesure que la confiance dans le numérique s’effrite. Je m’attends à une culture plus tribale et plus ancrée dans le physique. » — Ruby Justice Thelot, designer, cyberethnographe, artiste et professeur de design et de théorie des médias à l'université de New York.
Les émojis sont devenus trop complexes, trop visuellement stimulants. Ils incarnent l’apothéose du cringe millennial. (Un cringe distinct de sa version classique — voir ci-dessous.) Attendez-vous à un retour des émoticônes façon T9 : Ü, <3, ._., et, pour les vrai·e·s, le favori absolu : ♥
En ligne, on assistera aussi à un retour des esthétiques de l’ère COVID : lo-fi, DIY, des formes d’expression artistiques et médiatiques auto-produites, souvent capturées via Photobooth. Les campagnes trop clinquantes et trop léchées seront instinctivement ignorées.
« Les plateformes de streaming, Amazon Prime, les Substacks et les services de livraison de repas (si quelqu’un utilise encore ça) vont tous finir par tomber en désuétude. En 2026, la fatigue des abonnements, déjà bien présente, atteindra enfin son point de rupture, et les habitudes d’achat reviendront à l’ancienne : payer uniquement pour ce que l’on veut, quand on en a envie. Ce sera une bonne chose ! (Sauf, peut-être, si cela passe par des services « acheter maintenant, payer plus tard », ce qui est nettement moins réjouissant.) » — Kevin Nguyen, auteur de Mỹ Documents
Comme l’a souligné le critique et journaliste Max Berlinger il y a quelques mois, les pantalons tombants et tailles basses seront bientôt omniprésents, faisant partie intégrante de la tendance des podiums. « Il y a toujours une nouvelle zone érogène dans la mode : les jambes, la poitrine, le ventre, l’épaule », écrivait-il plus tôt cette année. « Cette saison, l’accent semble clairement mis sur les hanches. »

« Je suis impatiente de découvrir la version 2026 du Dubai Chocolate, quelque chose de magique à base de cacahuètes et de chocolat ? Je veux être émerveillée ! » — Chloe Malle, responsable du contenu éditorial chez Vogue
Les marques de mode continueront de s’éloigner des fibres synthétiques comme le nylon et le polyester (riches en microplastiques, qui se dispersent au lavage) au profit de matières naturelles à haute vibration, comme le coton biologique et la laine. Meilleur pour l’environnement, et pour votre aura.
Ms. Rachel restera notre célébrité la plus importante.
« En 2026, je pense que nous assisterons à l’essor d’une nouvelle forme de culte de la spiritualité, où le fait de tout documenter sera perçu comme franchement ringard. On le voit déjà un peu. Le maxxing communautaire, sous forme de rencontres sans écran lors de soirées dansantes, de dîners, etc., deviendra la nouvelle esthétique « propre », en réaction directe à la surveillance et à l’économie des influenceur·euse·s qui s’emparent de l’espace public. Le performatif hors ligne devient le nouveau performatif en ligne. » — J Wortham, écrivain
La culture s’éloignera des influenceur·euse·s traditionnel·le·s, en particulier dans les univers du voyage et de la nourriture. Le privilège, surtout lorsqu’il n’est jamais interrogé, apparaîtra comme particulièrement néfaste. Attendez-vous à une grande vague de désabonnements.
Le « cringe », lui, sera pleinement assumé : être cringe, c’est essayer. Et comme l’année écoulée nous l’a rappelé, notre temps est de plus en plus fragile et limité, il y a donc peu d’excuses pour ne pas se lancer.
Chris Gayomali est rédacteur en chef de SSENSE.
- Texte: Chris Gayomali
- Illustrations: Jaime Salgado
- Date: 12 Decembre, 2025

