Jane Birkin et l’art de vieillir avec grâce
Entretien avec Marisa Meltzer, autrice de « It Girl ».
- Entrevue: Sara Black McCulloch

Le sac fait la femme, dit-on. Mais Jane Birkin, elle, a fait le sac. Et puis, il s’est envolé avec son nom. « Sur ma nécrologie, » confiait-elle à Anthony Mason de Sunday Morning, « on écrira : “Comme le sac.” »
En juillet dernier, à peine deux ans après la mort de l’actrice et chanteuse, le tout premier prototype du Birkin, gravé de ses initiales, s’est vendu aux enchères pour la somme record de 10,1 millions de dollars. Qu’il s’agisse du sac, de sa créatrice ou du mythe, le Birkin conserve une valeur inestimable. Avant d’adopter un sac de luxe, Jane portait son univers dans un panier de pêcheur portugais. Jusqu’au jour où l’osier n’a plus tenu. Son compagnon Jacques Doillon détestait ce panier devenu emblématique. « C’est terrible d’être connue pour un objet », lui aurait-il lancé après une dispute.
L’un des sacs les plus convoités de l’histoire est né d’une rencontre fortuite, à bord d’un vol. Alors que Jane Birkin tentait de glisser son panier abîmé dans le compartiment à bagages, son contenu — cigarettes et couches comprises — s’est renversé sur les genoux de Jean-Louis Dumas, alors directeur artistique d’Hermès. Tandis qu’elle se plaignait de la taille et du manque de praticité des sacs sur le marché, Dumas lui en esquissa un, là, sur-le-champ.
Cinq ans après avoir contribué à sa création, Birkin vida le tout premier Birkin — celui-là même vendu aux enchères cette année — devant la caméra d’Agnès Varda. « Vous avez découvert quelque chose, en voyant ce qu’il y a dans le sac ? », lança-t-elle en souriant.
Marisa Meltzer, qui vient de publier une biographie consacrée à Birkin, y voit une métaphore parfaite, et puissante. « C’est une manière de dire : d’accord, vous connaissez le sac — voici la femme à l’intérieur du sac. Voici la vraie personne, » explique-t-elle. « Elle était une femme à part entière. »
Autrice de plusieurs ouvrages sur la révolution riot grrl des années 90, Weight Watchers, les girl bosses et Glossier, Meltzer explore depuis longtemps les intersections entre féminité, culture et capitalisme. Son infolettre, Soft Power, plonge dans les dessous de l’industrie de la beauté : chimistes, lasers, parfums et même un « oreiller pour crier dedans ». Elle y analyse ces femmes qui prospèrent dans le capitalisme, ces marques qui prétendent être vos amies, et puis celles, comme Birkin, qui n’ont jamais monétisé leur influence. Son nouvel ouvrage, It Girl:The Life and Legacy of Jane Birkin, paraît à un moment où la figure de l’it girl elle-même est remise en question : est-ce encore un modèle viable ? Qu’il s’agisse de girl boss, d’icône féministe, d’influenceuse ou de muse, chacune possède ce je ne sais quoi magnétique qu’on nous a vendu encore et encore. Mais ce culte de l’aura semble aujourd’hui à bout de souffle. Meltzer pose la question : quelle alternative ?
Ce qu’elle observe, c’est ce choix binaire souvent imposé aux femmes : être la muse de quelqu’un, ou faire de soi-même une marque. Je l’ai rencontrée le lendemain du lancement de son livre, pour parler de la vieillesse à l’ère des liftings à 100 000 dollars, de sa première vente chez Sotheby’s et de l’évolution de Jane Birkin.
Sara Black McCulloch
Marisa Meltzer
Jane Birkin a vécu dans l’ombre de sa mère, de ses amours, de leurs amours… et finalement d’un sac. Penses-tu que la mode a été pour elle une manière de s’affirmer, de subvertir les attentes qu’on projetait sur elle ?
Je crois que oui, parce que la mode venait vraiment d’elle. Quand je pense à Serge Gainsbourg, on lui attribue tout le génie : l’auteur, le compositeur, le créateur… Bien sûr, il était plus âgé, plus connu qu’elle quand ils se sont rencontrés. Mais c’est elle qui a façonné son image, parce qu’elle a apporté le rock’n’roll. Il ne l’avait pas encore ; la France en était encore au mode troubadour. Et elle, elle arrivait du Swinging London des années 60. Elle lui a apporté quelque chose d’essentiel — c’est elle qui a choisi ses souliers signature, qui lui a conseillé de se coiffer d’une certaine façon. On oublie souvent à quel point elle savait, avec une précision instinctive, façonner l’image des autres autant que la sienne. Elle avait une intuition rare, une façon de s’habiller qui lui permettait d’évoluer en vieillissant — ce que beaucoup d’actrices ne s’autorisent pas. Pour elle, s’habiller, c’était une forme d’expression, une manière d’afficher une confiance qu’elle n’avait pas toujours.
Quand il s’agit de femmes célèbres, on parle souvent de “vieillir avec grâce”. Et les interventions qu’elles font doivent être invisibles. Nous sommes à l’ère du lifting à cent mille dollars. Jane Birkin, elle, n’y a jamais touché, préférant la mode pour préserver une certaine jeunesse. Comment percevais-tu son rapport au vêtement, au fil du temps ?
Je pense qu’elle s’est autorisée à être plus “normale” que la plupart des actrices. À certains moments, elle disait ne pas se reconnaître quand elle portait une robe de cocktail ou de tapis rouge, ce qui est totalement normal en vieillissant. Ce qui paraît naturel à trente ans ne l’est plus à soixante. Elle ne cherchait pas à être la plus jeune, la plus “ci”, la plus “ça”. C’est anodin en apparence, mais essentiel à la façon dont elle se voyait.
Était-ce difficile de percer le secret de son apparente nonchalance ?
Oui ! Mais c’était aussi ce qu’il y avait de plus fascinant : comprendre ce qui se cache derrière cette image. En réalité, personne n’est vraiment “sans effort”. Tout est beaucoup plus réfléchi qu’on ne le croit. Elle a toujours été d’une franchise désarmante dans ses entrevues — un vrai cadeau. Quand on pense à la manière dont les vedettes d’aujourd’hui s’adressent à la presse, on se dit que l’honnêteté n’est plus vraiment de mise.
Et puis, on dispose de décennies de journaux intimes — de l’enfance à l’âge adulte — où elle se livre sur ses insécurités, ses réflexions, ses obsessions. On découvre une femme profondément humaine. Cela peut sembler banal, mais peu de femmes à sa place ont eu le droit d’être vues ainsi. La plupart préfèrent cultiver le mystère.
Mystère qui, aujourd’hui, est souvent fabriqué — toute une équipe travaille à créer un “personnage”.
Exactement. Ce que j’ai compris, c’est qu’elle n’avait pas peur de la vulnérabilité, contrairement à tant d’autres. C’est d’ailleurs une des leçons que j’ai tirées du livre. Moi, par exemple, j’ai toujours eu cette peur d’être traitée de “folle” par un homme dans une relation. C’est la pire insulte pour une femme qui se prend au sérieux. Alors j’essaie de tout contrôler : ne pas envoyer trois messages d’affilée, ne pas paraître trop émotive. Quelle perte d’énergie ! Jane Birkin, elle, vivait tout à fond : elle plongeait dans la Seine pour faire une déclaration, se disputait dans la rue avec ses amants. Je ne dis pas que c’est un modèle à suivre, mais ça m’a donné la permission d’être un peu plus vraie. Et ça, c’est inspirant.

Couverture de It Girl. Image du haut par Leonardo Cendamo via Getty Images
Penses-tu qu’on aura encore un jour une icône comme Jane Birkin ?
L’économie de l’influence a changé. Autrefois, il suffisait d’avoir ce je ne sais quoi et de fréquenter les cercles qui comptent. Aujourd’hui, tout se mesure en abonnés. L’it girl est devenue influenceuse, puis entrepreneuse. Hailey Bieber a collaboré avec Barbara Sturm, puis a lancé sa propre marque ; Emily Weiss a fait de même avec Glossier. Je ne leur reproche pas — c’est normal d’être rémunérée pour son influence. Mais Jane Birkin n’a jamais voulu ça.
Parmi les it girls qui ont traversé le temps, Chloë Sevigny reste sans doute la plus proche de cet esprit. Elle a cinquante ans, et elle est toujours aussi fascinante. Elle s’habille toujours avec cette élégance un peu étrange, elle laisse son style évoluer — elle est mère, mariée — mais sans jamais se ranger. Pas de banlieue, pas de “trad wife drag”. Elle continue de créer, de jouer, de réaliser. Elle reste curieuse du monde. C’est ce qui la relie à Jane.
Ce que toutes deux partagent, c’est une allergie à l’étiquette d’it girl. C’est presque insultant. On s’en détourne.
Tellement de jeunes femmes s’inspirent du style de la jeune Jane et de la Chloë Sevigny des années 90. Puis on grandit. Comment, toi, Jane Birkin t’a-t-elle influencée plus tard dans ta vie ?
On doit toutes affronter certaines réalités du vieillissement, notamment la manière dont on veut être perçue, et à quel point cela évolue avec le temps. Jane Birkin en a été une des premières incarnations. Elle a souvent été réduite à des images : ces photos d’elle qu’on fait défiler sur Tumblr, Pinterest ou Instagram — un visage, une silhouette, un style. Mais peu connaissaient l’histoire derrière ces clichés. Et c’est justement ce que nous vivons tous aujourd’hui, à l’heure où notre existence se joue dans une culture de l’image : nous devons composer avec la manière dont les autres interprètent nos vies filtrées et nos “moments forts”. Jane, elle, avait compris tout cela bien avant l’ère des réseaux sociaux.
Était-ce difficile d’écrire sur les dernières années de sa vie, surtout lorsqu’elle était malade ?
Oui, énormément. Au-delà de la tristesse d’apprendre qu’elle avait souffert si longtemps, ce qui m’a touchée, c’est de découvrir à quel point les tournées la rendaient heureuse — même affaiblie, même fragile. Le défi, en tant qu’autrice, était d’éviter que cette période ne devienne une succession de chapitres sombres. Il fallait trouver l’équilibre : rappeler les moments de grâce, les élans, tout ce qui la faisait encore vibrer. Elle travaillait jusqu’à la toute fin. Ce n’était pas simplement : elle a vieilli, elle est tombée malade, puis tout s’est arrêté. C’était une vie pleine, mouvante et passionnée jusqu’au bout. Et c’est ça qu’il fallait raconter. Parce qu’une vie ne se résume jamais à un diagnostic.

Photo de Jacques Haillot Apis Sygma via Getty Images
Dans la note d’autrice, tu évoques tout ce qui n’a pas trouvé sa place dans le livre : la recherche, les projections, les archives Alaïa. Tu es même allée dans les ateliers Hermès pour voir la fabrication d’un Birkin. En quoi cela t’a aidée à comprendre l’influence de Jane sur la mode ? Soutenait-elle aussi des créateurs indépendants ?
Oui, surtout dans le parfum. Elle aurait pu devenir l’égérie d’une grande maison, comme Lancôme, par exemple, mais elle a préféré une collaboration beaucoup plus intime avec la maison britannique Miller Harris. Un parfum reconnu, mais à l’écart du grand public. L’odeur est singulière, presque poussiéreuse, comme un vieux canapé. Ce n’est pas un parfum de séduction facile : on l’aime ou on le déteste.
Mon travail de recherche, c’était aussi une manière de recréer une ambiance : revoir tous les films de l’époque, ressentir l’énergie de ces années. Même ce qui ne figure pas dans le livre a façonné ma compréhension d’elle. Qu’est-ce que cela signifie de tomber amoureuse au milieu d’une révolution étudiante ? Quels rôles allaient à ses contemporaines ? Pourquoi, par exemple, n’a-t-elle jamais porté Chanel ou Dior ? Quels choix faisait-elle en matière de mode ?
Ses enfants semblent avoir hérité de ces liens mode. Charlotte, par exemple, ne porte pas Chanel mais plutôt Saint Laurent, comme sa mère.
Oui, ces affinités se transmettent. Et YSL, d’ailleurs, est aussi lié à la maison Gainsbourg : le lieu a été confié à Charlotte. On peut même acheter un “costume Serge” signé Saint Laurent comme souvenir. Quand j’étais à Paris pour mes recherches, la maison venait d’ouvrir. Charlotte Gainsbourg faisait la couverture de Harper’s Bazaar France, interviewée aux côtés d’Anthony Vaccarello. Un moment parfaitement circulaire : la fille, la maison, l’héritage.
Après avoir contribué à la création du Birkin, son nom s’est envolé sans elle. Ce sac continue-t-il d’éclipser son héritage, même après sa mort ?
Inévitablement. Le sac est devenu plus célèbre qu’elle. Je ne peux pas imaginer ce que c’est que de voir son propre nom confisqué par le monde. Et pourtant, elle n’a jamais voulu tirer profit du Birkin. Ce n’était pas son moteur. Paradoxalement, je pense que ça lui a permis de garder une distance saine — entre ce qu’elle était et ce que le sac représentait. Et puis, il n’y a pas eu de querelles d’héritage, pas de procès interminables. J’aime croire qu’elle était en paix avec la tournure qu’ont prise les choses.

Marisa Meltzer photographiée par Jamie Magnifico
Tu étais présente lors de la vente du tout premier Birkin. Comment c’était ? Passer de tes recherches à cette mise aux enchères à plus de dix millions de dollars ?
C’était électrique. Je n’avais jamais assisté à une vente de ce niveau : c’était une scène de cinéma. Chaque fois qu’un nouveau million était atteint, la salle retenait son souffle. Les gens applaudissaient, certains se prenaient dans les bras. C’était à la fois surréaliste et joyeux. Mais j’ai remarqué une chose : ni la famille Birkin, ni Hermès n’étaient là. Et c’est logique : ce n’est plus leur histoire. Le sac appartient désormais à quelqu’un d’autre, il entame un nouveau chapitre.
- Entrevue: Sara Black McCulloch

