La méthode Derrick Gee pour trouver du bon son
Conversation avec cet influent «fan de musique professionnel» à propos de sa carrière, de l’art de l’écoute et de son aversion pour l’IA et les algorithmes.
- Texte: Hyunji Nam
- Photos: Sly Morikawa

Le rôle des critiques a changé au cours de la dernière décennie, et cette évolution se ressent tout particulièrement dans l’industrie de la musique. Aujourd’hui, les critiques ont parfois plus de poids que des institutions entières, et parmi celles et ceux qui façonnent la façon dont nous découvrons et écoutons la musique, il y a Derrick Gee, un créatif basé à Sydney qui ne suit pas les règles établies. «Je me considère comme un fan de musique professionnel. Je pense que selon le vocabulaire courant, on me qualifierait probablement de créateur de contenu. Certaines personnes me qualifient plutôt de journaliste musical.»

Sur l’image du haut, Derrick porte un t-shirt Still Kelly et des lunettes de soleil Saint Laurent.
Sur Instagram, TikTok, YouTube et Patreon, Derrick Gee s’adresse à un public composé de plus de 1,3 million de personnes – un auditoire qui rivalise avec le lectorat de nombreuses publications musicales classiques. Derrick, qui se décrit lui-même comme un travail en cours, fait constamment évoluer son contenu. Qu’il mette en lumière des genres pointus comme le Budots (un mouvement de danse et de musique philippin) ou qu’il décortique les origines d’un son viral de TikTok, comme «Paging Dr. Beat», la richesse et la portée de ses plateformes continuent de croitre.
Récemment, il a reçu chez lui à Sydney – son domicile lui servant également de studio – des artistes comme Lorde, beabadoobee, St. Vincent, Jamie xx, le compositeur Max Richter et le dirigeant de XL Recordings, Richard Russell, pour discuter de musique. Les entrevues qu’il dirige ne se font pas selon les règles de l’art: il n’y a aucun point de discussion dicté par les relations publiques, aucune déclaration préparée d’avance – juste un amour commun de la musique, alimenté par une curiosité sincère.
«Jamie xx est aussi DJ. Les DJ ont des clés USB. Je lui ai demandé d’apporter sa clé USB, c’était ma seule exigence», se souvient Derrick. Jamie a fait jouer Pig de Villager & Waleed, un morceau que la plupart d’entre nous n’auraient jamais pu dénicher sans aide sur une plateforme de diffusion en continu. «Je pense que c’était parfait parce que ça représente qui je suis en tant que personne dans un cadre d’entrevue, explique Derrick. Je suis passionné de musique. Je veux parler de musique. Je veux entendre ce que mes invité·es aiment écouter.»


Avant de devenir créateur de contenu à temps plein, Derrick Gee a occupé différents rôles dans les industries de la télévision et de la musique – travaillant avec la société de production télévisuelle Fremantle et la plateforme de diffusion en continu Mixcloud, et organisant des évènements musicaux et culturels. Son CV comprend des postes de directeur créatif chez 88rising, ainsi que gestionnaire et consultant pour des labels de disques et des artistes, alternant entre des rôles à temps plein et à la pige. Puis, en 2022, il a mis en ligne une vidéo sur les réseaux sociaux, presque par accident.
«J’ai publié une vidéo en réponse à une tendance qui demandait: “Qu’est-ce qui impressionne un public très restreint, mais ne signifie rien pour la vaste majorité?” Les gens ont commencé à me poser toutes sortes de questions, dit-il. Alors j’y ai répondu. J’ai commencé à parler de mes enceintes et de ma collection de musique, puis à partager des listes de lecture.» Son public a grandi de façon exponentielle, tout comme son influence. Début 2024, Derrick a franchi le pas et s’est lancé à temps plein dans la création de contenu.
Derrick Gee n’est pas seulement présent en ligne – il réinvente aussi activement ce à quoi le contenu musical peut ressembler hors ligne. En juin dernier, il a terminé une tournée réussie de quatre villes – la tournée Derrick Gee’s Radio Hour – avec des arrêts à Londres, Paris, Hambourg et Berlin. Ce n’était pas une prestation de DJ, un balado en direct, ni même une séance d’écoute typique. Comme le dit Derrick, ça s’apparentait davantage à un «talkshow musical», pendant lequel il faisait simplement jouer les chansons qu’il aime en racontant les histoires qui y sont associées. «C’est une séance d’écoute en direct de 90 minutes, explique-t-il. Je veux faire un débat intitulé “Ed Sheeran est-il le plus grand artiste de tous les temps?”. Je pense que ce serait une discussion vraiment intéressante.»
Nous avons rencontré Derrick dans son studio à domicile à Sydney – le même espace qui a accueilli certain·es des musicien·nes les plus respecté·es de notre époque. À cet adepte de musique qui trace son chemin entièrement seul, nous avions beaucoup de questions à poser.

Hyunji Nam
Derrick Gee
Comment as-tu commencé à t’intéresser à la musique? Parle-moi de ton enfance.
Je m’en suis souvenu hier et j’en suis venu à la conclusion que mon cerveau a toujours réfléchi à l’interaction entre la société et la musique, l’identité et le divertissement. J’ai suivi un cours intitulé «Société et culture» au secondaire et écrit une thèse sur Australian Idol — pourquoi les gens aimaient regarder l’émission même s’ils trouvaient ça embarrassant et gênant. Il y a une sorte de conflit entre la consommation de musique populaire et quelque chose d’assez embarrassant et ringard. Dans mon cours de musique au secondaire, j’ai fait une prestation basée sur le bassiste de Motown James Jamerson. J’ai présenté un exposé oral sur lui et j’ai ensuite interprété certaines de ses œuvres. En gros, je réfléchis aux origines de certaines personnalités musicales influentes depuis que je suis tout jeune.
Tu as travaillé comme directeur créatif chez 88rising. Que conserves-tu de cette période de ta vie?
C’était un moment très important où le monde se rétrécissait grâce à internet, et il y avait cette grande maison de disques qui s’était bâtie sur un rêve ou une ambition, qui voulait que les artistes asiatiques soient reconnu·es à la hauteur de leur véritable talent. Et ç’a marqué l’imagination de beaucoup de jeunes Asiatiques – ç’a été particulièrement inspirant pour cette population. J’y ai travaillé de 2019 à 2023. J’ai essayé d’élargir les horizons musicaux de mes collègues. C’était vraiment agréable d’être entouré de beaucoup de personnes asiatiques inspirantes et très talentueuses; je n’y étais pas habitué. Quand j’avais travaillé dans le domaine télévisuel, j’étais la seule personne asiatique, donc me retrouver au milieu de mes compatriotes m’a transformé de bien des façons.
Qu’est-ce qui a attiré les gens vers ta plateforme? Qu’est-ce qui manquait, selon toi, aux magazines ou aux autres plateformes?
L’optimisme. Les connaissances et la passion, et une attitude sans jugement. Je ne suis pas là pour critiquer qui que ce soit. Si vous pensez qu’un album que je déteste est le meilleur album de tous les temps, j’en suis très heureux pour vous. Alors que sur internet, auparavant, la référence générale, c’était Pitchfork. Mais quand on aime vraiment, mais vraiment, la musique, on ne voit pas les albums comme une liste de classements, ils n’ont pas besoin d’être «chauds» ni catégorisés de A à Z. Si le son te plait, le son te plait, un point c’est tout.
Et ça implique une certaine conscience de soi, parce que j’ai de l’expérience dans le piège à clics. J’essaie sciemment de ne pas trop tomber là-dedans. Ça devient un peu un cliché de dire: «Oh, laissez-moi trouver le truc le plus obscur possible. Surprise: c’est de la musique country japonaise!» Je préfère faire connaitre un morceau seulement si je l’aime vraiment.
Tu ne crées pas de contenu portant sur les albums au sommet des palmarès ou les albums lauréats d’un prix Grammy.
Quand on regarde l’histoire musicale, les albums qui ont un sens pour les gens sont rarement ceux auxquels on a décerné un prix Grammy. C’est un album aléatoire qui perdure parce qu’il est si bon que chaque génération l’adore.

Comment déniches-tu les chansons que tu partages, pour la plupart inconnues?
Je suppose que mon antenne est plus forte que celle de la plupart des gens. C’est une ouverture d’esprit à tout et n’importe quoi. Je ne tiens pas compte des chansons populaires parce que ce ne sont pas des chansons spéciales. Je ne pense pas que ce soient les chansons auxquelles les artistes ont consacré le plus de temps. Elles et ils les ont choisies parce que ce sont celles qui atteindraient le plus d’oreilles grand public, alors que les chansons qu’elles et ils aiment vraiment sont généralement les moins populaires. Le plus souvent, j’essaie de trouver les morceaux les moins populaires.
Y a-t-il des genres ou des sous-genres que tu es impatient de voir évoluer cette année?
Le dub fait en quelque sorte un lent retour. Le trip-hop est devenu, ces deux dernières années, un son beaucoup plus courant. Tout le monde, de Billie Eilish à Doja Cat, a des chansons trip-hop. Dans l’underground, il y a des artistes trip-hop vraiment cool. Erika de Casier a fait du trip-hop, et Kiss Facility en a fait aussi.
Le dub est un peu plus difficile à appréhender. Il vient des Caraïbes et du reggae, donc il pourrait être un peu plus difficile d’accès. Mais il y a un groupe appelé Fcukers dont la chanson I Don’t Wanna a un son assez dub. Ça s’apparente davantage à du dub britannique et c’est beaucoup plus accessible. Mais je peux voir que ça bouillonne, et ça pourrait prendre quelques années pour atteindre quelqu’un comme Billie Eilish. Cela dit, c’est un genre vraiment cool que de plus en plus de gens commencent à apprécier.
L’IA t’a-t-elle aidé à explorer de vieilles archives ou à découvrir de la musique d’une manière ou d’une autre?
Non. La dernière fois que je l’ai utilisée, c’était pour résumer un document que j’avais écrit. Je n’ai jamais utilisé de liste de lecture algorithmique. Je ne veux pas qu’une telle liste me dise ce que je devrais aimer. Et peut-être que c’est la vraie question concernant la découverte musicale et la façon dont je trouve de la musique: je suis réticent à ce qu’on me dise ce que je dois aimer. Les suggestions d’algorithmes d’IA – j’y suis allergique. Et [ne pas utiliser l’IA] aide en fait, car ça me permet de mieux définir mes préférences réelles.
Que penses-tu de l’algorithme actuel sur les plateformes musicales?
En fait, les algorithmes souffrent parce que la musique est tellement consommable. C’est pourquoi mes plateformes continuent de croitre. Pourquoi les gens me regardent-ils? Parce qu’ils veulent qu’on leur explique d’un point de vue émotionnel pourquoi ils devraient prêter attention à quelque chose. On peut aller sur Spotify, voir «la liste de lecture des 13 artistes coréen·nes à ne pas rater», et se dire – selon qui? En général, les listes sont générées de façon aléatoire. On a accès à tellement de musique qu’il est très difficile de faire en sorte que quoi que ce soit ait un sens. C’est pourquoi je défends avec véhémence la dimension personnelle de mes choix.

Derrick porte un pull à capuche Still Kelly et des lunettes de soleil Saint Laurent.
As-tu remarqué de nouvelles façons intéressantes de lancer ou de commercialiser la musique récemment?
D’après mes observations, je pense que les artistes sont soit en grande difficulté, soit en train de changer leur démarche. On a moins que jamais besoin d’un label. Il faut savoir créer des moments et les faire évoluer. Il n’y a plus de règles. Quiconque suit les règles d’avant comme simple, simple, simple, album – ou une sortie d’album surprise – rien de tout ça ne fonctionne vraiment maintenant. Presque rien ne fonctionne. La question est: croyez-vous sincèrement en la musique que vous créez? Si c’est le cas, alors vous devez trouver un moyen d’amener le public à s’y intéresser.
Plus que jamais, les gens qui vont réussir sont ceux qui aiment vraiment leur musique et veulent que les autres en profitent. Les artistes ne peuvent pas simplement fabriquer une image cool. Il faut qu’on ait le sentiment qu’ils ou elles innovent. Prenez 2hollis, par exemple – ce qu’il fait est vraiment palpitant et captive les gens. Son énergie est électrisante. On sent qu’il aime ce qu’il fait et qu’il veut le partager avec son public. Il fait des choses qui bousculent vraiment les gens. Pour un groupe de hardcore comme Turnstile, l’approche est du genre: «Si vous nous aimez et que vous êtes fan de hardcore, c’est pour vous. Autrement, rien à foutre.» Et c’est ce qui rend ça cool.
Qui serait ton invité·e de rêve?
Des gens qui ne font pas d’interviews, comme Yves Tumor ou Dean Blunt. Égoïstement, j’adorerais avoir beaucoup d’artistes «du patrimoine», comme Smokey Robinson, Paul Simon ou Joni Mitchell. J’aimerais bavarder avec Joni Mitchell, jouer de la musique avec elle et voir comment elle perçoit les choses. Plutôt qu’une entrevue très sérieuse dans laquelle on devrait dire des choses lourdes de sens.
As-tu un conseil à offrir aux créatrices et créateurs de contenu?
Beaucoup de jeunes me demandent: «Comment fait-on? Par où commencer? Je n’y arrive pas.» Et tout le monde sait – au fond de soi – ce qu’on doit faire. J’ai fait de la radio communautaire gratuitement. J’ai fait NTS Radio gratuitement. J’ai fait toutes mes émissions de radio gratuitement. J’ai voyagé dans le monde en faisant différentes choses.
Si vous avez vraiment quelque chose à apporter et que vous avez quelque chose de valeur que vous estimez original, que vous voulez transmettre au reste du monde, alors allez-y. Mais ça ne veut pas dire que vous devriez quitter votre emploi. Ça ne signifie pas que le chemin que je suis doit être le même pour tout le monde. Quiconque me connait bien sait que j’ai parlé de ces mêmes choses et envoyé ces chansons et listes de lecture à mes proches toute ma vie. Il s’agit de reconnaitre cette essence qui fait de nous qui l’on est.
- Texte: Hyunji Nam
- Photos: Sly Morikawa
- Traduction: SSENSE
- Date: 15 juillet 2025

