Le règne du
«Frankenshoe»
Des fameux «snoafers» de New Balance aux brogues de course futuristes de Kiko Kostadinov, la mode est aux chaussures hybrides qui mélangent les styles. Mais comment expliquer ce phénomène?
- Par: Jack Stanley

En janvier dernier, les premières images d’un modèle de chaussures inédit ont enflammé Instagram et les blogues consacrés aux baskets. La paire qu’on y voyait avait une empeigne classique en filet et une semelle d’apparence confortable, mais présentait aussi une bride en cuir et un design à enfiler. Ce modèle hybride – baptisé le 1906L et se situant à mi-chemin entre le flâneur et la basket – est l’œuvre de New Balance, et a aussitôt été surnommé snoafer [pour sneaker-loafer]. Ce nouveau mutant a vite fait le tour du monde et suscité de nombreuses conversations et réflexions. Même le Wall Street Journal l’a qualifié «d’équivalent de la cuillère-fourchette version chaussure», tandis que le magazine GQ s’est montré agréablement étonné, décrivant les snoafers comme «une option viable avant tout, et un mème en second lieu».
Si les snoafers de New Balance ont surpris le public, ils s’inspirent pourtant d’une période méconnue des années 80 et 90 durant laquelle la griffe fabriquait des chaussures bateau et des brogues en plus de ses populaires baskets. La designer Charlotte Lee a expliqué au Wall Street Journal que New Balance, en se basant sur ses anciens modèles et ses créations récentes, se sentait en bonne position pour «mélanger de multiples genres». Avec leurs influences à la fois sportives et protocolaires, les snoafers semblent en effet brouiller à peu près toutes les frontières esthétiques.

Junya Watanabe automne-hiver 2024 (photo: Eva Losada). Sur l’image du haut: baskets Martine Rose x Nike à la semaine de la mode printemps-été 2024 de Rakuten, à Tokyo (photo: Tiffany Boubkeur/Getty Images).
Ces nouvelles chaussures de New Balance, lancées à l’origine dans le cadre d’une collaboration avec Junya Watanabe à l’automne-hiver 2024, sont loin d’être le premier «Frankenshoe» à voir le jour, ou même à connaitre un succès viral. Ces dernières années, la griffe Maison Margiela a fait équipe avec Reebok et mis à l’honneur les bouts Tabi et les empeignes traditionnelles, tandis que Martine Rose a revisité les populaires Shox de Nike en les proposant sous la forme de mules à talon haut et à bout pointu. On peut aussi penser à des exemples plus anciens, comme aux mocassins FBT de visvim, équipés d’une semelle extérieure de basket, aux baskets America’s Cup de Prada dont l’hybridité – à mi-chemin entre la chaussure de bureau et celle de sport – suscite toujours la controverse, ainsi qu’aux brogues athlétiques de Maison Margiela.

À gauche: baskets Maison Margiela x Reebok (photo: Edward Berthelot/Getty Images). À droite: le modèle FBT de visvim (photo: Robin Marchant/Getty Images).
Autrement dit, on entend par un Frankenshoe une chaussure qui fusionne deux esthétiques ou plus, et qui s’inspire de modèles aux fonctions diamétralement opposées. Dans le passé, on cherchait surtout à rendre les chaussures de ville aussi confortables que des baskets, mais en conservant leur allure soignée pour qu’on puisse les porter au travail sans que la direction sourcille. On voit encore ce genre de Frankenshoe dans les bureaux du monde entier, mais il s’agit généralement de la matérialisation d’un compromis navrant qui ne satisfait personne et qui n’attend qu’à être relégué aux oubliettes des jours les plus sombres de la mode masculine.
Aujourd’hui toutefois, le Frankenshoe redouble d’excentricité; on nous propose autant des baskets transformées en chaussures de ville que l’inverse. La griffe Comme Des Garçons Homme Plus offre même des chaussures à deux pieds. Le règne du Frankenshoe est à son apogée, de nouveaux modèles hybrides faisant surface chaque saison. Que vous les aimiez ou non, les marques continuent d’en produire, on continue de parler d’eux et surtout, on continue de les acheter.
Si l’on devait déterminer le moment précis où cette tendance a commencé, on nommerait probablement le lancement des baskets Triple S de Balenciaga, qui a eu lieu en 2017. Ce modèle exagérément surdimensionné – dont la semelle mélange à elle seule trois designs différents – a connu un succès fulgurant. Même ses détracteurs ne pouvaient s’empêcher, à l’époque, d’émettre une opinion à son sujet. Sous la direction de Demna, Balenciaga a suscité un engouement généralisé à plusieurs reprises avec des créations de la sorte. Comme le constate Tora Northman, la mode ne jure dorénavant que par la viralité, et Balenciaga nous fait la démonstration de ce qui se passe «quand c’est le produit lui-même […] qui devient la pub».
Depuis le lancement de ses Triple S, Balenciaga a poursuivi dans la même veine. La marque a proposé des Crocs et des Vibram Five Toes à talon haut, des cabas fabriqués à partir de retailles de bottes La Cagole, et des baskets 10XL, lesquelles arborent une semelle à plateforme de 152 millimètres composée de dix couches distinctes – donnant l’impression qu’on a affaire à une sorte de coupe stratigraphique des modèles précédents. L’exploration stylistique qui a mené Balenciaga des Triple S aux 10XL a également donné naissance aux baskets 3XL et Cargo, des modèles qui poussent eux aussi le jeu des dimensions à l’extrême. Toutes ces chaussures ont provoqué discussions, débats, moqueries et louanges parmi les adeptes de Balenciaga et la population du monde entier.

À gauche: baskets Triple S par Balenciaga (photo: Jeremy Moeller/Getty Images). À droite: sandales Balenciaga x Crocs (photo: Jeremy Moeller/Getty Images).
Outre leurs dimensions improbables, ces créations de Balenciaga partagent toutes un point commun: leur caractère viral. En osant toujours davantage – comme en ajoutant à ses baskets une multitude de couches et des plateformes de 152 millimètres, en combinant des styles complètement différents –, la griffe a prouvé que le Frankenshoe peut capter l’attention des masses. Il ne s’agit pas de savoir si les Triple S de Balenciaga ont suscité des réactions positives ou négatives… Pour autant qu’elles en aient suscité une, voilà l’essentiel. De même, les snoafers de New Balance ont fait l’objet de nombreux commentaires railleurs ou élogieux dès l’apparition des images promotionnelles sur Instagram, des mois avant l’arrivée du modèle en boutique. Peu importe que vous ayez adoré ou détesté cet hybride mi-basket, mi-flâneur, puisque des articles ont été rédigés à son sujet et qu’il a engendré des mèmes. On espère toutefois que les gens en parleront encore lorsqu’il sera officiellement mis en vente plus tard cette année.
Ces baskets hybrides renouvèlent et nourrissent l’engouement du public pour les chaussures de sport par leur propension à influencer le discours ambiant et à inspirer de nombreux mèmes. Si les succès sont nombreux, il existe en revanche des milliers de chaussures hors normes dont personne ne veut. Alors qu’auparavant, on ne jurait que par les rééditions en quantité limitée ou les nouveaux coloris audacieux, aujourd’hui, les griffes innovent en optant pour des propositions stylistiques extrêmes et bien plus bizarres qu’une simple empeigne excentrique ou qu’une collaboration avec une autre marque. En repoussant toujours davantage les frontières, elles espèrent conquérir un public plus large que celui composé de leurs adeptes les plus fidèles.
On peut par ailleurs établir un parallèle entre les propositions de Balengacia et les Big Red Boots de la griffe MSCHF, qui ont enflammé l’internet lors de leur lancement l’année passée. Ces bottes ont fait l’objet de moqueries, en partie à cause de leur apparence et en partie à cause de leur manque de praticité, mais MSCHF a su tourner la blague à son avantage. Ce modèle ne représente que le dernier projet en date du collectif artistique, qui a bâti lui-même sa notoriété en perturbant l’industrie de la mode avec ses créations satiriques. Dans une certaine mesure, l’approche de MSCHF ne s’avère donc pas si différente de celle de Balenciaga. Certes, les chaussures de la griffe dirigée par Demna sont conçues pour être portées, mais en créant les baskets 10XL ou en apposant des talons hauts sur des Crocs, le designer reflète aussi, plus largement, les excès liés au phénomène des tendances.

Bottes MSCHF (photo: Claudio Lavenia/Getty Images).
Mais l’attrait des chaussures hybrides n’est pas qu’une question d’extravagance ou de viralité. La marque londonienne Kiko Kostadinov a intégré diverses influences dans les chaussures de sa collection féminine actuelle, laquelle comprend notamment des brogues à enfiler et des ballerines «hybrides». Laura et Deanna Fanning, le duo à l’origine des vêtements féminins de Kiko Kostadinov, adoptent souvent cette approche croisée. On a déjà décrit leur esthétique comme une fusion de détails pigés dans tous les recoins de la mode, et leurs populaires bottes Ribbon témoignent du succès que leur attire cette posture stylistique.
Une posture qui s’explique en partie par le fait que le duo ne possède pas, à proprement parler, de formation en création de chaussures. «On n’a pas reçu de formation classique dans ce domaine, ce qui nous permet d’aborder la conception de chaussures avec un peu plus de liberté que la conception des autres pièces de la collection», précisent Laura et Deanna par courriel. Libérées des contraintes liées aux normes esthétiques du milieu et à ce que l’histoire de la mode leur dicte, elles ont pu mêler diverses influences – ajoutant par exemple des boucles florales sur des bottines de boxe, ou encore des accents typiques des brogues sur des chaussures à enfiler – qui s’harmonisent, sur le plan thématique, avec l’ensemble de leurs conceptions. «De façon générale, on met en relief les contrastes entre les matériaux: le tricot et le tissu, les étoffes souples et rigides, par exemple, précisent-elles. On applique donc le même principe de contrastes à nos chaussures dans l’espoir d’offrir quelque chose de nouveau.»

Kiko Kostadinov (photo: Eva Losada).
Martine Rose semble s’en remettre, elle aussi, au mélange des styles pour explorer et inventer de nouveaux codes esthétiques. Lors du lancement des Shox MR4, la créatrice londonienne a discuté de l’importance culturelle de ces baskets au Royaume-Uni: «Ç’a toujours été un modèle underground que tout le monde a déjà porté», a-t-elle déclaré au magazine Vogue, soulevant par la même occasion cette question toute simple: «Comment transformer des baskets en chaussures propres?»
D’autres designers se laissent séduire par l’idée d’une chaussure combinant des influences improbables et s’en servent pour réinventer des silhouettes classiques. La marque suédoise EYTYS, par exemple, a lancé son modèle Marcello – des chaussures bateau standards dotées d’une semelle technique «inspirée du poisson globe» – avec sa dernière collection, créant ainsi quelque chose de sculptural à partir d’un produit bon chic bon genre somme toute guindé. La griffe DEMON a quant à elle utilisé des semelles architecturales pour ajouter une touche de son esthétique avant-gardiste aux bottines de randonnée alpine.
Le directeur artistique de la marque DEMON, Alberto Deon, explique ainsi son processus de conception: «J’essaie de maintenir un équilibre: 70% avant-garde et 30% tradition. Mais l’objectif consiste à mélanger les deux de manière homogène.» Ce qui semble être la manière idéale d’aborder la création de chaussures hybrides: combiner deux pôles d’inspiration différents pour donner lieu à quelque chose de jamais vu et d’exaltant, pour engendrer un produit qui représente bien plus que la somme de ses parties.

La collaboration Martine Rose x Nike au Dover Street Market (photo: Jed Cullen/Dave Benett/Getty Images).
Alberto Deon estime que cette démarche se trouve renforcée par une attention particulière aux détails – qu’il juge d’ailleurs essentiels aux créations de DEMON – et mentionne au passage l’adage favori de l’architecte Ludwig Mies van der Rohe selon lequel «Dieu est dans les détails» pour appuyer ses propos. Le designer souligne que les différentes variétés de Frankenshoe partagent toutes un point commun: bien que ces chaussures ne se destinent pas au même public et qu’on les conçoive différemment, elles affichent toutes des accents inédits et des ornements supplémentaires, les baskets virales tout comme les bottines de randonnée. Ce type d’ajouts et de fonctions nouvelles en font donc des chaussures maximalistes. Fait intéressant, cette évolution a eu lieu en parallèle d’une tendance tout aussi forte, mais tout à fait opposée. On a assisté ces dernières années à la réapparition très médiatisée (et discutée à l’infini) des Samba, au regain d’intérêt pour les Mexico 66 d’Onitsuka Tiger et à l’émergence d’une ère soi-disant «postbasket». Qu’on parle du retour en force des modèles d’archives ou de celui des flâneurs, ces tendances se distinguent par leur étonnante simplicité. Les chaussures de course d’inspiration rétro et leurs cousines preppy ont visiblement remporté le concours de popularité des saisons passées. Cependant, les mules Shox à talons hauts de Nike et les baskets Classics à bouts pointus de Reebok ont également connu un essor fulgurant.
Vanessa Friedman a comparé ce retour au maximalisme à une «revanche» contre la tyrannie du luxe discret, à une résurgence de l’expression de soi et de l’ornementation après une période où les étoffes souples, les couleurs neutres et les casquettes Loro Piana dominaient. Cette nouvelle mouture du maximalisme préfère le plaisir à l’austérité, la joie au sérieux. Dans un entretien accordé au New York Times en début d’année, le directeur artistique de la griffe Marni, Francesco Risso, a mentionné qu’il cherchait à canaliser des concepts comme le «bonheur» et la «célébration» dans son travail. Quoi de plus amusant que des couleurs vives, des motifs floraux ou des talons hauts sur une paire de Shox? L’enthousiasme effréné qui a sévi ces dernières années pour les chaussures simples et sobres initialement mises en marché il y a 75 ans ne pouvait que provoquer un tel contrecoup.
Pour peu que l’on s’y intéresse, on peut aisément deviner l’influence qu’exerce le Frankenshoe sur l’industrie de la mode, son emprise ne se limitant pas qu’à une poignée de styles susceptibles d’engendrer des mèmes. On la remarque sur les baskets surdimensionnées de Converse, les souliers de quilles d’adidas, les ballerines ornées de perles de Simone Rocha et les bottines de randonnée de Dior. Bien que pour la plupart moins spectaculaires et provocants que les créations expérimentales de Balenciaga, ces modèles témoignent néanmoins d’une soif ardente de quelque chose en plus.

À gauche: Thom Browne automne-hiver 2024 (photo: Adam Powell). À droite: Simone Rocha automne-hiver 2024 (photo: Eva Losada).
La persistance du Frankenshoe a peut-être à voir avec le fait que les semelles 10XL et les dimensions exagérées surprennent encore, ou que les chaussures hybrides nous aiguillent vers des possibilités inédites et rafraichissantes. Les Fanning, chez Kiko Kostadinov, cherchent à innover en mettant des éléments existants en contraste. Cette forme de créativité incarne, à bien des égards, l’essence même du design de mode. En imaginant des chaussures originales et inclassables, les designers de la trempe des Fanning ouvrent une autre voie à l’expression personnelle, redéfinissent les limites de l’habillement.Les chaussures hybrides évoluent donc en dehors de la définition rigide de la basket, du flâneur, de la chaussure de course ou de l’escarpin. En reprenant des éléments de chacun de ces modèles – et en pigeant parfois carrément ailleurs –, ces créations floutent les contours des catégories pour nous amener quelque part qui défie toute classification… Quelque part de plus intéressant, moins restreint et, espérons-le, plus amusant.

Sandales Balenciaga (photo: Edward Berthelot/Getty Images).
- Par: Jack Stanley
- Traduction: Francis Rose
- Date: 8 juillet 2024

