La sensualité selon
Fidan Novruzova
La créatrice moldave s’exprime sur le charme étonnant des bottes Havva (portées par Bella Hadid et Irina Shayk) et sur ce que l’avenir réserve à son utopie innovante.
- Entrevue: Liana Satenstein
- Photographie et stylisme: Dean DiCriscio

Comment se fait-il que les chaussures les plus laides se retrouvent aux pieds des personnes les plus belles? La designer Fidan Novruzova est à l’origine du «mouvement Havva»: digne d’un·e forgeron·e, sa botte emblématique chausse plutôt Bella Hadid et Irina Shayk, décrochant du même coup le titre de coqueluche de l’industrie. «Si vous m’avez croisé dans les deux dernières années, je portais assurément des chaussures Fidan, soit les Havva, les bottes dégradées, ou les mules», affirme Nick Tran, adepte de la mode tout comme de la marque.
Les pompes conçues par Novruzova ne peuvent être qualifiées de hideuses à proprement parler. Grâce au doigté de la créatrice, elles habitent plutôt l’espace liminal existant entre le repoussant et le séduisant avec leur silhouette unique, un large rectangle qui semble engloutir le pied. Malgré leur taille imposante, elles parviennent à dégager une certaine élégance mûrement réfléchie. «Les créations de Fidan oscillent entre le naturel, l’artisanal et le moderne», soutient la styliste Kat Typaldos, qui a souvent pourvu ses client·es, de Caroline Polachek à Maggie Rogers, d’une paire de Fidan Novruzova. «Les bottes en particulier reflètent cette allure. Il y a en elles quelque chose de familier, mais de coquin aussi.»
Certains des modèles dénaturent royalement le bout carré en l’érigeant légèrement vers le haut, comme si les bottes saluaient de manière espiègle. Parmi les autres particularités des chaussures Novruzova, on compte les plis épais – qui ne sont pas sans rappeler ceux des sharpeis – conçus pour imiter l’élégant vieillissement du cuir, qui ornent leurs empeignes. «Je voulais créer ces plis et en faire une version exagérée», dit Novruzova depuis son studio de Chisinau. Elle élabore aussi sa propre recette de coloris dégradés (inspirée de la méthode classique, «mais sur les stéroïdes», précise-t-elle), qui émule la patine aux magnifiques couleurs qu’une chaussure de qualité acquiert avec le temps, comme le fuchsia d’une aurore boréale ou le jaune d’un déversement de pétrole.

Sur ces images, le modèle porte: blouson FIDAN NOVRUZOVA, débardeur FIDAN NOVRUZOVA, jupe FIDAN NOVRUZOVA, chaussures The Row, ceinture FIDAN NOVRUZOVA, robe FIDAN NOVRUZOVA et sac FIDAN NOVRUZOVA. Sur l’image du haut, le modèle porte: blouson FIDAN NOVRUZOVA, jupe FIDAN NOVRUZOVA et boucles d’oreilles SIMONMILLER.
Pour comprendre la chaussure Novruzova, il faut d’abord considérer les origines et la philosophie esthétique de sa créatrice. Née de parents azéris, la designer de 28 ans a grandi à Chisinau, la capitale moldave, où elle a sans doute aperçu quelques souliers épais à bout carré dans les bazars postsoviétiques de la ville. «Tout est parti des chaussures masculines postsoviétiques, dit-elle. J’ai exagéré leur forme, leurs plis sont eux-mêmes inspirés du passé, de la façon dont les gens portaient leurs vêtements et leurs souliers avant l’ère de la surconsommation.»
Une partie du charme que dégage Novruzova tire peut-être sa source dans l’enfance tranquille que la designer a passée à Chisinau. Elle se remémore comment l’arrivée soudaine de la culture occidentale s’est amalgamée aux vestiges de l’Union soviétique. «Notre rapport à la mode était centré sur le vêtement en tant que nécessité, le besoin de couvrir son corps, ça n’avait rien à voir avec les apparences», affirme-t-elle. Cette vision élémentaire des vêtements contrastait avec l’émergence des fartsovshchiks, ces personnes qui vendaient des jeans ou des appareils électroniques de contrebande sur le marché noir. «Le mouvement fartsovka faisait partie du comportement consumériste apparaissant dans la région», exprime Novruzova. La culmination de l’amour de la jeune femme pour la mode coïncide avec l’expansion de l’internet, et elle est exposée à l’ère des blogues personnels sur des sites comme Blogspot et lookbook.nu, qui lui font miroiter l’existence d’un monde au-delà de Chisinau. «J’habitais la capitale, mais on n’avait pas accès aux magazines, je n’aurais même pas pu obtenir un exemplaire du Vogue américain, dit-elle. Je devais me contenter de ce qui circulait sur le web.»

Le modèle porte: débardeur FIDAN NOVRUZOVA, jupe FIDAN NOVRUZOVA et chaussures The Row.
En 2013, coincée en Moldavie, la designer rêvait de quitter le pays pour étudier en mode. Le seul hic? Elle n’avait aucune expérience dans le domaine. «Mes parents me disaient: “tu ne sais rien faire, ni dessiner ni draper”, confie-t-elle. Mais j’étais super déterminée.» Elle s’est inscrite dans un cours de mode à Londres avec l’intention d’ensuite aller étudier à Central Saint Martins. «C’étaient de vraies montagnes russes,» admet-elle. Elle finit par être admise à la prestigieuse université londonienne et y entamer des études en design et marketing de mode. (Elle fait initialement tache dans cet univers où la plupart des étudiant·es affichent leur style farfelu, elle qui se décrit alors comme une fille moldave typique: cheveux coiffés, ongles manucurés.)

En vedette sur cette image: débardeur FIDAN NOVRUZOVA.
À Central Saint Martins, elle se lie d’amitié avec la designer Colleen Allen, qui s’émerveille aujourd’hui du progrès de son ancienne voisine de studio: «Les sacs et les chaussures, c’est dur à réaliser, et les siens sont magnifiques. Elle parvient aussi à expérimenter avec les matières, elle crée des trucs inattendus mais réussis, qui suscitent la réflexion. Je pense par exemple à ses blousons en denim en spirale et à ses robes en velours structurées.»
Selon Allen, tout ça est avant tout un reflet de la personnalité de Fidan: «C’est une extravertie qui adore les gens. J’ai porté une de ses robes quand elle est venue visiter New York, et on a été au ballet ensemble. L’aspect ludique résidant dans le fait de porter ses vêtements, c’est quelque chose auquel je ne m’attendais pas nécessairement. C’est un aspect d’elle que je connais bien, mais que j’ai vraiment senti transposé dans ses articles au moment de les porter.»
«Mais je crois que pour moi, la trame postsoviétique, visuellement parlant, c’est plus une expérience vécue qu’une planche de tendances.»
Après plusieurs rejets et nuits blanches, son dur labeur porte fruit: sa collection de fin d’études, inspirée de l’Azerbaïdjan des années 70 et du rétrofuturisme, permet aux premières versions de ses chaussures à bout carré de naître.
Novruzova souligne qu’elle ne veut pas que l’étiquette de designer postsoviétique soit l’unique qui lui colle à la peau, même si des traces de cette culture apparaissent naturellement dans son travail. (Si elle dit envisager un jour d’habiter Paris une partie de l’année, elle aime réellement vivre et travailler en Moldavie, pour son côté plus décontracté.) Pour ce faire, ne pas forcer la note avec l’environnement ou les motifs postsoviétiques est un bon réflexe. «Pour la collection menant à l’obtention de mon diplôme, l’influence était certainement présente, et elle est restée dans ma première collection pour la marque. Mais je crois que pour moi, la trame postsoviétique, visuellement parlant, c’est plus une expérience vécue qu’une planche de tendances.»

Le modèle porte: blouson FIDAN NOVRUZOVA, débardeur FIDAN NOVRUZOVA, jupe FIDAN NOVRUZOVA, chaussures Repetto, sac FIDAN NOVRUZOVA et ceinture FIDAN NOVRUZOVA.
Pendant qu’on discute, elle m’envoie un TikTok mettant en vedette Svetlana, poissonnière célèbre d’un bazar alimentaire à ciel ouvert à Odessa, en Ukraine. On peut y voir la vendeuse tirée à quatre épingles et au rouge à lèvres parfaitement appliqué (quelle que soit l’heure de la journée) promouvoir avec enthousiasme ses produits, vêtue d’un tablier en dentelle un peu kitch. Ce moment servit de catalyseur pour l’inspiration de Novruzova, qui part alors à la recherche de cette matière précise. Elle a passé au peigne fin tous les magasins de Chisinau avant de dénicher le tissu qu’il lui fallait, qu’elle a ensuite utilisé pour tailler délicatement des manches, des poches et des cols. «Je pense que la dentelle parachève d’une certaine façon l’essence de la marque, dit-elle. Elle a un côté domestique, et une énergie féminine conventionnelle, mais si on la sort de son contexte pour en faire quelque chose de moins traditionnel, le résultat est assez intéressant.»
Si les chaussures donnent envie de marcher d’un pas lourd évocateur d’une certaine idée de la masculinité, les vêtements Novruzova laissent entrevoir une conception subversive de la féminité. «Ça ne doit jamais être trop mignon, trop fifille ou trop androgyne», affirme la créatrice. En janvier, Chloë Sevigny, actrice et sainte patronne des filles cool, a donné une conférence à New York au sujet de son nouveau court-métrage, Lypsinka: Toxic Femininity. Elle portait l’un des ensembles à jupe bordés de dentelle de la designer, débordant d’espièglerie postsoviétique grâce à ses garnitures raffinées rappelant un napperon aux poches et à l’ourlet, mais aussi de cette insolence typiquement Fidan, exprimée par un ourlet incurvé.

Sur ces images, le modèle porte: débardeur FIDAN NOVRUZOVA, jean FIDAN NOVRUZOVA, jupe FIDAN NOVRUZOVA, chaussures The Row, blouson FIDAN NOVRUZOVA, débardeur FIDAN NOVRUZOVA, jupe FIDAN NOVRUZOVA, ceinture FIDAN NOVRUZOVA.
Cet entrecroisement du féminin et du masculin est particulièrement manifeste dans ses récents shorts et pantalons sport en nylon, qui jouissent d’une popularité fulgurante. Possédant la silhouette avachie des shorts de basketball d’Adam Sandler, la version Novruzova se pare toutefois de délicates rayures sur le côté, semblables à celles d’un pantalon de survêtement adidas – autre essentiel de tout bon bazar de l’Europe de l’Est. Les rayures s’unissent en une jolie boucle qui pend de l’ourlet, revêtant ainsi le cachet féminin caractéristique de Fidan.
À ce stade-ci de sa carrière, Novruzova crée avec son propre vestiaire en tête. «Petit à petit, je conçois ma marque comme [l’extension de] ma propre garde-robe. Bien sûr, il y aura toujours une place pour le genre d’articles qui se retrouvent entre les pages des magazines – après tout, c’est d’abord la créativité qui m’a poussé à lancer cette griffe. Toutefois, c’est de plus en plus important qu’il y ait aussi des choses qu’on puisse incorporer à ses tenues de tous les jours.» Ses nouvelles créations croissent effectivement en féminité, comme ce pantalon orné d’une boucle géante à la taille. Les sacs, eux, gagnent en fonctionnalité: des sacs à fermoirs à bisou, auparavant rigides comme un accordéon, se présentent maintenant sous la forme de sacs à bandoulière malléables. Qui sait, peut-être suivront-ils la même trajectoire que les bottes.

En vedette sur cette image: chaussures The Row.
- Entrevue: Liana Satenstein
- Photographie et stylisme: Dean DiCriscio
- Modèle: Born Flawed
- Coiffure et maquillage: Adriana Gonzalez
- Assistance stylisme: Harper Slate
- Production: Chloe Snower
- Traduction: Sophie Boily Thériault
- Date: 12 février 2024

