Une théorie de l’attachement: plaidoyer pour les cols souples
Naomi Skwarna nous parle de l’accessoire le plus charmant de la saison, conçu pour nous protéger.
- Texte: Naomi Skwarna
- Illustrations: Sierra D'atri

Le cou, qui est la pierre angulaire de la tête, semble supporter le poids du monde. Il s’agit en quelque sorte d’un canal entre le corps et l’esprit, d’un point où prendre le pouls qui dégage notre parfum personnel, mais où la saleté s’incruste comme une seconde peau. Dans La petite sirène, lorsqu’Ursula la sorcière des mers s’empare de la voix d’Ariel en arrachant de ses griffes chartreuse l’orbe lumineux qui se trouve dans la gorge de la pauvre héroïne, celle-ci agrippe son cou avec effroi. Au fil de l’Histoire, après avoir commis un crime, de pauvres âmes se sont retrouvées la nuque coincée dans un carcan et ont été humiliées sur la place publique pour leurs bassesses. On oublie souvent de protéger son cou du soleil, ce qu’on regrette immanquablement le soir venu; cette partie du corps, qui ne mesure que quelques centimètres, est à la vue de tout le monde. Y recevoir un baiser passionné peut suffire à nous chavirer le cœur.
Comme l’a écrit Pier Pietro Brunelli en introduction à l’ouvrage de Gianni Pucci intitulé Details in Fashion Design: Collars & Necklines, «le cou est une forme de nudité que l’on doit mettre en valeur par rapport à sa tenue». Le col, qu’il soit relevé ou tombant, pointu ou rond, sert exactement à ça. En fait, il exprime ceci: voici un cou dont la peau sera protégée.
Au cours de l’interminable défilement Instagram qui a occupé les deux dernières années de ma vie, j’ai remarqué qu’on accordait une certaine importance aux cols exubérants et larges qui couvrent les épaules. Je pense notamment aux robes et aux chemisiers de style «écolière insolente» de Shrimps, de Kika Vargas et de Chopova Lowena; ces articles sont dotés de couleurs vives et d’imprimés audacieux, mais surtout de cols amples assortis. S’ils ont été en vogue pendant un moment, ces types de morceaux semblent avoir disparu pour faire place aux cols amovibles; on peut maintenant apercevoir ces derniers – semblables à des présences fantomatiques – en suspension sur le fond blanc des sites de mode luxueuse. Prenons l’exemple du col noir charbon en soie de Jil Sander ou du col blanc en coton de Paco Rabanne dont les bords filiformes évoquent des glaçons fondants. Sinon, pensons aux cols puritains de Simone Rocha; quand on les porte, on croirait nos épaules et notre poitrine enveloppées par les ailes d’un ange ou d’un albatros. Dans tous les cas, ces articles sont conçus pour s’harmoniser avec nos vêtements en leur ajoutant une touche discrètement chic, cérémonieuse et pourtant un peu maléfique. Or, les cols n’ont pas tous une allure vaguement diabolique: cette confection ornée d’un long ruban décentré de la marque Erdem en témoigne. En effet, cet article se démarque des cols de style «je brûle des sorcières»: on dirait plutôt une œuvre fantaisiste imaginée par des enfants.
À ce sujet, des marques de petite envergure font preuve d’audace et d’originalité en matière d’encolures. KkCo Studio, basée à Los Angeles, propose un éventail de cols prairie à volants en organza; ils sont dotés d’ornements athlétiques et s’agencent bien à des chemises à col ras du cou. Établie à Austin, au Texas, la griffe Psychic Outlaw confectionne des cols amovibles originaux qui sont presque trop extravagants pour être portés, fabriqués avec des retailles de vieilles courtepointes. Les articles fantaisistes et colorés de Psychic Outlaw semblent d’ailleurs esthétiquement redevables des colliers ras du cou que la marque Miu Miu proposait en 2010, lesquels arboraient des imprimés de femmes nues et d’hirondelles. À l’inverse d’autres morceaux amovibles plus luxueux ou discrets, le col peut être agencé à un t-shirt comme à un pull, fixé à l’aide d’un nœud ou d’un fermoir en plastique. Il est synonyme d’indépendance, de maniérisme, de loufoquerie et de puérilité; c’est le genre d’article, accessoirisé avec une énorme sucette, que pourrait revêtir Baby Divine.
Maintenant, si le col amovible ne date pas d’hier, la façon dont nous le portons aujourd’hui diffère complètement. L’historienne de la mode Doriece Colle souligne «qu’en Europe, les encolures sont portées par le commun des mortels depuis 1520». Ces cols, carcans et cravates, peu importe leur style, se nouaient autour du cou selon la mode, la classe sociale et le lieu. La Révolution française aurait d’ailleurs grandement influencé les formes et l’amplitude des encolures masculines vers la fin du 17e siècle. Selon l’historienne, «la guerre civile et la guillotine» ont en effet bouleversé la mode des cols. «Les rebelles se sont mis à porter des collets larges et hauts afin de se démarquer des aristocrates, de leurs carcans et de leurs boucles en ruban», explique-t-elle. Au 18e siècle, les hommes ont commencé à privilégier les cols hauts parce qu’ils offraient un meilleur soutien. À l’instar du corset, ils favorisaient une posture droite, jugée digne et convenable; de plus en plus de chemises et de maillots de corps étaient donc dotés de cols. Or, comme nous le savons bien, les cols ont tendance à jaunir après seulement quelques utilisations puisqu’ils frottent sans cesse contre la peau et absorbent la sueur.

Conséquemment, en 1825, une femme a fini par se lasser de cette propension à la malpropreté. Selon un article du New York Times rédigé en 1925 pour souligner le centenaire du premier faux col, «Hannah Lord Montague, désespérément écœurée de laver chaque semaine les nombreuses chemises de son mari, a décidé de se rebeller par un lundi lugubre. Elle a donc saisi une paire de ciseaux et découpé le col souillé d’une chemise au demeurant propre.» Montague aurait ensuite recousu le col, mais le concept était né: la confection de faux cols (fixés avec des goujons) est vite devenue une industrie multimillionnaire employant 15 000 personnes rien qu’à Troy, dans l’État de New York. Même si seuls les hommes portaient le col amovible, ça épargnait néanmoins aux femmes d’innombrables heures de lessive.
Fin de la parenthèse historique, revenons à notre époque: à quoi servent aujourd’hui les cols chics et amovibles si ce n’est plus à réduire l’ampleur de nos tâches ménagères, justement? Leur résurgence concorde certainement avec la mode des robes prairies à col montant, une tendance proche de l’esthétique cottagecore qui est bien présente – quoiqu’à divers degrés – sur Instagram. Les cols amovibles qui ont gagné en popularité ces dernières années sont souples et ne s’attachent pas, sauf peut-être par deux cordons mollement noués. Ils semblent avoir été conçus en réponse à notre mode de vie en temps de pandémie; coquins derrière leur modestie et guère traditionnels. Peu importe ce que l’on porte, un col ample arborant un imprimé tape-à-l’œil peut couvrir une tache de café, ou métamorphoser le t shirt qu’on porte habituellement pour dormir. Dans le même ordre d’idées, un col à volants ne sert pas à dissimuler notre malaise ou notre fatigue. Au contraire, il produit le même effet que l’accoutrement de Reynolds Woodcock dans le film Phantom Thread quand on l’aperçoit descendre mollement des escaliers: dans cette scène, le personnage est vêtu d’un gilet et d’une veste de complet qu’il porte par-dessus son pyjama lavande. Autrement dit, ces encolures disent «Je suis là, mais je préférerais être ailleurs».

Tel que l’a écrit Isabel Slone dans un article pour le Harper’s Bazaar, la mode des cols surdimensionnés a coïncidé avec la recrudescence du passe-temps de la couture durant la pandémie. La confection d’un col amovible constitue un projet tout indiqué pour tester ses talents artisanaux, car il ne nécessite qu’une petite quantité d’étoffe et un patron simple. À ce sujet, Slone prend en exemple Kate Bauer, doctorante à l’Université de Toronto: «Parmi les nombreuses choses qu’elle a créées, on trouve un col fabriqué à partir d’un drap de lit usé Harley-Davidson.» Plusieurs patrons se trouvent d’ailleurs en ligne sur Etsy, on peut aisément les imprimer chez soi, puis les utiliser sur un drap de lit; ça ne coûte presque rien, juste un peu de temps et d’énergie.
S’il y a 200 ans, Hannah Montague a retiré le col de la chemise de son mari afin de s’épargner du labeur, on suit aujourd’hui son exemple pour renouer avec une certaine forme de productivité et d’autonomie au travail. Ce phénomène semble opportun dans la mesure où la pandémie a bouleversé notre rapport au boulot, mais aussi parce que le col demeure indissociable de notre conception du travail et des classes sociales. Pensons au terme «col bleu»: il a fait son apparition au début du 20e siècle (précisément en 1924, alors que l’expression «col blanc» est arrivée un peu plus tôt, soit vers 1910). Ce terme réfère au denim et au chambray, deux étoffes souvent utilisées pour fabriquer des vêtements de travail. Durant les années 20 et 30, le faux col de Montague est d’ailleurs presque entièrement passé de mode.
Or, comme le rapporte GQ, les «cols rigides» font un retour en force dans le milieu de la mode masculine. «Les chemises à col souple en 2022, c’est fini. Faites les choses en grand, optez pour les pointes et la proéminence.» Selon la même optique, TAKAHIROMIYASHITA TheSoloist. pousse la donne avec un col blanc en popeline de coton doté de sangles à bouton-pression qui lui confèrent un léger aspect fétichiste (ses pointes effilées rappellent d’ailleurs le faux col de Montague).
En fin de compte, le col amovible, le pantalon de travail, les collerettes et les autres ornements de cou servaient d’abord à protéger nos vêtements, et peut-être aussi à protéger cette partie vulnérable de notre anatomie. Qui d’entre nous n’a pas usé de vêtements souples comme forme de protection au cours des deux dernières années? Pier Pietro Brunelli compare les cols aux «sépales d’une fleur», les feuilles minces souvent pointues qui entourent le bouton floral. Ça me fait penser au col de bouffon de Kermit la grenouille: même si c’est le seul vêtement qu’il porte, on a l’impression qu’il est entièrement habillé. «En ce qui concerne l’art de l’habillement, écrit Brunelli, le cou a toujours été considéré comme un point focal psychophysique d’une importance fondamentale pour tout concept lié à l’élégance, à l’extravagance, ou à la silhouette humaine.» Cela dit, et si on se fie au faux col rigide de Montague, je ne crois pas qu’on va porter des cols amovibles pendant encore 100 ans. Qu’à cela ne tienne, sans doute va-t-on continuer à les fabriquer et à les porter comme des articles de modes passagères afin de protéger nos cous… Jusqu’à ce qu’on décide de les dévêtir à nouveau.
Naomi Skwarna est établie à Toronto, au Canada.
- Texte: Naomi Skwarna
- Illustrations: Sierra D'atri
- Traduction: Francis Rose
- Date: 17 mai 2022

