Saul Williams sait ce qu’exige l’époque
« Le patriarcat et le chauvinisme, au fond, c’est un manque absolu de style. C'est l'incapacité à apprécier ce qu'il y a de plus sublime chez l'humain. »
- Texte: Jordan Coley
- Photos: June Kim

Dans le film Slam, sorti en 1998, Saul Williams incarne Raymond Johnson, un adolescent du Southeast, envoyé dans la célèbre prison de Washington, D.C. pour une banale affaire de drogue. C’est absurde, cruel, brutal. Mais Ray est poète. Derrière les barreaux, il se réfugie dans l’écriture, qui devient peu à peu un espace de réconfort, puis une source d’émancipation. Lors d’une scène clé du film, Ray désamorce une rixe qui se prépare dans la cour de la prison entre deux gangs rivaux en livrant une performance saisissante d’un de ses poèmes, dont voici un extrait :
Nous voler était le coup le plus brillant qu'ils aient fait !
Dommage qu'ils n'enseignent pas la vérité à leurs enfants
Notre empreinte sur eux est le reflet qu'ils croisent
Quand ils se regardent dans leur miroir de ménestrel
Et parlent de « leur » culture
Leur existence n'est que celle d'un vautour schizophrène
Ouais, aucun repentir
Ils sont condamnés à purger une peine d'exécution perpétuelle consécutive et infinie
Alors, toi, c'est quoi ta peine, n***a ?
Pendant que tu tires ton temps dehors
Moi je serai en phase avec le soleil, pendant que tu fuis la lune
La vie de la matrice, reflétée par les flingues
Adorateur des lunes, je suis le soleil
Et nous sommes les ennemis publics numéro un


Une fois le poème achevé, Ray s’éloigne brusquement, laissant les autres détenus stupéfaits. « J’ai oublié à quoi je pensais, bordel », lâche l’un d’eux après un moment de stupeur. D’une certaine manière, cette scène résume parfaitement la démarche de Williams tout au long de sa carrière : fendre le bruit ambiant avec un message d'une urgence et d'une clarté saisissantes, pour nous arracher à notre torpeur.
Pour être tout à fait honnête, je n’ai découvert Williams qu’il y a un ou deux ans. Dans le sillage des attaques du 7 octobre et du siège de Gaza qui a suivi, je cherchais désespérément à donner du sens aux images qui défilaient sur mon écran — ces bombes fabriquées aux États-Unis pleuvant sur les civils gazouis. C’est alors que les publications Instagram de Williams ont commencé à traverser mon fil d'actualité. Ses mots, francs, sans concession, m’ont frappé comme un rappel à l’ordre percutant face à un discours politique en ligne souvent confus, amorphe ou carrément hypocrite. Je n’avais encore jamais vu une figure de sa stature s’exprimer avec autant de vérité et de force. C’était le poème de la cour de prison, ressuscité.
Depuis, je me suis plongé dans l'œuvre de Williams et son parcours d’acteur, de musicien et de poète. Slam, récompensé aux festivals de Sundance et de Cannes, n’était que le début. Le film a propulsé Williams et son visage désormais emblématique — regard sombre, stature androgyne et empreinte de sagesse — sur le devant de la scène. Les contrats d’édition et les propositions des maisons de disques ont suivi, mais l'ascension fluide vers le statut de superstar mondiale n’a pas eu lieu. À l’instar de certains de ses éminents contemporains, Williams s’est toujours présenté comme quelqu’un de difficile à cerner. Une équation trop complexe. Parfois trop rock, parfois trop rap, et presque toujours trop engagé politiquement.
C’est précisément cette nature hétérogène qui lui a permis de bâtir l’un des parcours les plus éclectiques et captivants du paysage culturel. Combien d’artistes peuvent se vanter d’avoir composé un album avec Trent Reznor tout en figurant sur la compilation hip-hop culte Lyricist Lounge, Volume One ? Combien peuvent prétendre avoir écrit et coréalisé un film de science-fiction sur un·e hacker intersexe d’Afrique de l’Est, tout en volant la vedette à Common dans un épisode de la série Girlfriends ? Williams a tout exploré : romans graphiques, recueils de poésie (dont les incontournables Said the Shotgun to the Head et The Dead Emcee Scrolls), scènes de Broadway, et même une interprétation magistrale en pasteur crépusculaire dans Sinners de Ryan Coogler.
À l’occasion de la sortie de son nouvel album Leaplife et de son nouvel ouvrage Songs My Mother Taught Me, je suis allé à la rencontre de Williams dans le centre-ville de Manhattan pour échanger sur cette nouvelle notoriété sur les réseaux sociaux, l’héritage de ses parents et la manière dont il continue de composer sa propre partition depuis toutes ces années.

Jordan Coley
Saul Williams
Dans ton nouveau livre Songs My Mother Taught Me, tu évoques ton enfance à Newburgh, dans l'État de New York. À quoi ressemblait la vallée de l'Hudson dans les années 70 et 80 ?
J'ai grandi dans une maison conçue par Stanford White, l'architecte du Madison Square Garden d'origine, de l'arc de Washington Square Park et de nombreux penthouses sur la Cinquième Avenue. Il a été assassiné en 1906 au Madison Square Garden. J'ai grandi dans une maison qu'il a terminée cette année-là et qu'il n'a jamais pu habiter. Pendant un court moment, tout le monde pensait que Newburgh et cette région au bord de l'Hudson deviendraient ce que les Hamptons sont aujourd'hui. Et puis Long Island est arrivée, les autoroutes se sont ouvertes, et tous ces gens qui avaient bâti des résidences secondaires sans vraiment y vivre les ont abandonnées pour Long Island. J'ai donc grandi dans l'une de ces maisons abandonnées de 28 pièces et neuf cheminées, que mes parents avaient achetée pour 30 000 dollars, et où il faisait un froid glacial.
Tes parents étaient originaires de là-bas ?
Non, ils venaient de Brooklyn. Ma mère d'East New York, mon père de Brownsville. On venait en ville chaque semaine, très souvent après l'école. Et le samedi, je faisais le trajet seul pour prendre des cours de théâtre sur Bank Street, aux HB Studios.
Tes parents étaient militants ?
Mon père travaillait avec le Dr Wyatt T. Walker, le pasteur de la Canaan Baptist Church, qui coprésidait également la SCLC avec le Dr King. Ma mère mobilisait les enseignants et s’impliquait dans différents mouvements. La couverture du livre montre d'ailleurs une une photo célèbre de ma mère se faisant arrêter lors d’une manifestation à Brooklyn, en 1963, en faveur des travailleurs noirs de la construction. À l’époque, aucun travailleur noir de la construction n’était embauché à New York.
C’était une maison hippie chez toi ?
Non, pas du tout. Ils étaient sur une tout autre longueur d'onde. Mon père était pasteur, et ma mère enseignait dans l'école primaire du quartier. Ils suscitaient un certain respect. Je suis un fils de pasteur.
Ils étaient stricts ?
Non, pas vraiment. Mon père a étudié la musique et les beaux-arts, il a suivi une formation de chanteur d'opéra. Ma mère était passionnée de théâtre. Ils n'étaient pas rigides dans leur rapport à la religion. On allait très souvent voir des spectacles à Broadway ou des concerts. Rien à voir avec le pasteur autoritaire que je joue dans Sinners.
Quand j'ai commencé à rapper et à faire du breakdance, ils m'ont dit : « Tu ne peux pas faire ça dans le sanctuaire. » Et j'ai répondu : « Et si je rappe sur Jésus ? » Ils ont dit : « Ah, dans ce cas, pas de problème ! »
Et ensuite, tu as intégré Morehouse. Comment as-tu vécu cette période sur le plan social et culturel ?
J'ai commencé à me rebeller dès la première semaine quand j'ai laissé pousser mes locks. Mon premier jour de fac a été le dernier où j'ai peigné mes cheveux [rires]. À Morehouse, il y avait cette forme d'élitisme. On nous répétait des phrases du genre : « À Morehouse, nous tenons une couronne au-dessus de votre tête et nous vous défions d'évoluer jusqu'à pouvoir la porter », tu vois l'idée ? Il y avait cette obsession de l'ascension sociale et de l'intégration au système. Leur priorité absolue était de former des hommes d'affaires destinés à Wall Street, et ils les acclamaient s’ils décrochaient un poste chez Goldman Sachs ou dans ce genre d’endroits.
Moi, j'étais danseur, j'organisais des soirées. Avec mon cercle, on avait des dreads, on était sur une toute autre dynamique. Et les doyens venaient nous voir en approchant une allumette de nos têtes pour nous dire : « Un homme de Morehouse ne porte pas ce genre de coiffure. »
Si tu regardes des images des années 90, les mecs avec des dreads et des vêtements oversize qui faisaient des acrobaties, c'était moi. C'était nous.

Qu'est-ce que tu étudiais ?
Morehouse m'a admis en section théâtre, mais comme ils n'avaient pas de département dédié, je suivais 100 % de mes cours de théâtre à Spelman. J'étais véritablement un étudiant de Spelman. Et c'est là que s'est façonnée la part la plus vive de mon éducation politique.
Spelman est une université réservée aux femmes, tandis que Morehouse est réservée aux hommes. Quand on arrivait sur le campus de Spelman, les enseignantes nous prévenaient : « Ces femmes sont venues étudier dans un environnement exclusivement féminin... donc vous, les hommes, vous vous installez au fond de la classe. Nous vous donnerons peut-être la parole pour répondre aux sujets abordés, ou peut-être pas. »
Nous étions baignés de perspectives féministes et « womenistes » affirmées dans toutes les disciplines, de l'écriture théâtrale à l'expression corporelle. Tout était pensé à travers le prism de l'expérience des femmes noires.
Je me souviens d’une de mes professeures, la Dr Pearl Cleage, entrant en cours un jour en disant : « Minute ! En venant ici, j'ai croisé une jeune femme qui écoutait de la musique à tue-tête. Si je ne m'abuse, les paroles disaient : "Bitches ain't shit, but hoes and tricks". Quelqu'un veut bien m'expliquer ce que c'est et pourquoi je vois une femme écouter un morceau pareil ? » Le cours entier a bifurqué sur notre responsabilité en tant que jeunes artistes et sur la nécessité de ne pas nous laisser embrigader dans les dérives d'une musique au service de la propagande d'État ou du patriarcat. Le campus de Spelman a été l'expérience la plus radicale de mon parcours éducatif.
Tu as souvent évoqué le caractère séduisant du conditionnement hétéromasculin et ultracapitaliste auquel on est soumis en Occident. Y a-t-il des réflexes que tu peines encore à déconstruire ou à refouler en toi ?
La réponse est oui. On a tous été conditionnés, mon frère. Un homme confronté à un schéma chauvin et misogyne ne se dit pas simplement : « C'est bon, j'ai fait le travail. » C'est une remise en question permanente de ce que l'on perpétue machinalement, parce qu'on évolue avec un privilège masculin intrinsèque dans cette société.
Mais être conscient de son impact ou de l'emprise du capitalisme ne t'empêche pas d'apprécier de belles choses. Aimer savourer une coupe de champagne ou porter une pièce d'un créateur que tu adores n'a rien d'incompatible. Tout cela peut coexister dans le même monde tout en continuant d’avancer vers le progrès. La seule chose qui n'est pas viable, c’est la relation du capitalisme à l'humain. Ça, ce n'est pas tenable.
Et je ne vois pas cela comme un combat, mais plutôt comme une danse. Et j'adore danser ! Quand je me dis : « Je me bats contre un système qui me dépasse », je me demande aussi : « Comment puis-je lui faire un croche-pied ? Comment déstabiliser ce monstre ? Comment planter ma lame au bon endroit ? »
Le patriarcat et le chauvinisme, au fond, c’est un manque absolu de style. C'est l'incapacité à apprécier ce qu'il y a de plus sublime chez l'humain. Alors je regarde ça avec dédain et je me dis : « Vraiment, tu en es encore là ? Tes pieds puent, tu portes des souliers élégants avec des chaussettes de sport. Tu es un désastre, mon pote ! »


As-tu le sentiment d'avoir éloigné des gens que tu considérais comme tes pairs en posant des limites aussi nettes dans ton travail ?
C'est comme quand tes amis réalisent que tu ne prends pas de coke et que tu te demandes : « Pourquoi est-ce qu'on ne m'invite jamais aux toilettes ? » En réalité, ils font ça par respect. Ils se disent : « Pourquoi inviter ce mec aux toilettes ? On sait très bien qu'il ne prendra rien. »
Les structures de pensée anticapitalistes sont présentes dans mon travail depuis les débuts. À l'époque, c'était d'ailleurs partagé par beaucoup d'entre nous. C'était bien avant l'avènement de la « Black excellence ». Dans le livre, j'évoque le rôle joué par Richard Nixon dans la réappropriation du concept de « Black Power » lors de sa campagne présidentielle en 1968. Sur le parcours de sa campagne, Richard Nixon s'est mis à scander en levant le poing : « Black Power ! Black Power ! Black Power ! »
Les gens étaient abasourdis : « Quoi ? » Lorsqu'on lui a demandé pourquoi il chantait « Black Power », Nixon a répondu : « Parce que j'associe le "Black Power" au capitalisme noir, à l'entrepreneuriat noir. » Rockefeller et toutes les figures républicaines influentes de l'époque ont qualifié cela de coup de maître.
C'était en 1968. Jay-Z est né en 69. [rires] Le jour même de l'assassinat de Fred Hampton.
Comment le paysage musical a-t-il évolué depuis tes premiers albums à la fin des années 90 ?
D'un côté, l'espace que nous nous efforcions de défricher est aujourd'hui presque naturellement accessible aux artistes. C'est une partie de l'héritage de notre travail. Mais il y a aussi le revers capitaliste : le fait que chacun se perçoive désormais comme une marque.
Que ressens-tu à l'idée de gagner en notoriété grâce à tes prises de parole en ligne plutôt qu'à travers l'ensemble de ton œuvre ?
Qu'une nouvelle génération me découvre à travers un canal différent me paraît tout à fait naturel. Ça ne me pose aucun problème.
Cependant, il a fallu réajuster le tir à un moment donné, parce que je ne suis pas un influenceur. Il arrive un moment où cela commence à ressembler à de la simple rhétorique. Certaines publications pouvaient s'apparenter à de la provocation facile, mais il s'agissait d'événements bien réels.
Un poète est, en quelque sorte, un alchimiste. Alors, quand on parle de savoir lire une situation, on parle aussi de la capacité à anticiper ce qui est utile. Pour moi, c'est ce qui importe avant tout, bien au-delà de ce qui est commercial ou accrocheur. De quoi ce moment a-t-il besoin ? Qu'est-ce qui est utile ?
Quand j'ai commencé à m'exprimer au sujet de la Palestine, j'ai sincèrement ressenti que c'était ce dont le moment avait besoin, tu vois ? Et je n'étais pas le seul. Je me suis senti très connecté à tous ceux qui partageaient cette urgence : « Nous ne les laisserons pas casser l'algorithme. Nous ne les laisserons pas tous nous shadowban. Ils ne peuvent pas nous faire taire tous ensemble. » J'ai noué de belles amitiés. J'en ai aussi perdu beaucoup, et honnêtement… c'est très bien ainsi. Tant pis pour eux. [rires]
J'ai toujours eu conscience que les gens entraient dans mon travail par des portes différentes, et c'est un choix délibéré.
Je sais aussi comment fonctionne le système. J'ai appartenu à une vague très particulière dans les années 90, où l'underground est émergé à la surface. C'est un cycle éternel : l'underground émerge, le mainstream se l'approprie, puis le mainstream se métamorphose. Et j'ai refusé toute récupération. Beaucoup de mes amis ont fait de même. Les amis avec qui j'ai grandi sont Yasiin Bey et Erykah Badu.
Si tu ne crois pas au projet américain, pourquoi continuer à chercher à toucher le public ici ?
Mon histoire d'amour, c'est avec l'humanité. J'aime les gens. Quand mon premier recueil de poésie et Slam sont sortis, j'ai sillonné plus de 300 universités pour donner des lectures, et mes textes ont été intégrés aux programmes scolaires.
Ce qui m'a passionné, c'est de réaliser que la majorité d'entre nous partage des aspirations similaires. Ce que nous désirons pour l'humanité est aux antipodes des objectifs poursuivis par les dirigeants politiques ou économiques. Cela a affiné ma compréhension des gens. Les gens sont des rêveurs. Ils savent imaginer un monde bien au-delà des cadres qui leur sont imposés.
C'est simplement pour dire que j'ai tissé des liens avec énormément de monde et que je les aime sincèrement. Je ne pense pas que nous soyons foutus. C'est le système qui l'est.
Il y a un avenir pour nous au-delà de l’Amérique.
Jordan Coley est auteur, comédien et acteur originaire de Hamden, dans le Connecticut.
- Texte: Jordan Coley
- Photos: June Kim
- Date: 18 Septembre, 2026

