La déclaration d’amour de J.Kim à l’Ouzbékistan
La designer Koryo-saram Jenia Kim nous parle du charme ouzbek, du travail en isolement,
et des complexités de l’identité.
- Entrevue: Tosia Leniarska
- Photographie: Bunyod Karimiy

Peu de designers peuvent se vanter de puiser leur inspiration dans les miniatures timourides du quatorzième siècle et les parures des tantines aux noces ouzbèkes, mais J.Kim montre la voie en adoptant une approche ultracontemporaine à son héritage culturel.
L’identité Koryo-saram (le terme par lequel se désignent les personnes d’origine coréenne vivant dans les États postsoviétiques) marque profondément J.Kim, la griffe de la créatrice ouzbèke éponyme Jenia Kim. Ses deux grands-pères sont effectivement nés aux frontières orientales de la République socialiste fédérative soviétique de Russie avant d’émigrer, enfants, en RSS d’Ouzbékistan dans le cadre des déportations des Coréen·nes dans les années 30. À cause de la longue histoire de sa famille dans la région, Kim a grandi entourée de multiples traditions artistiques autochtones. Lancée en 2013, sa marque a joui d’une popularité immédiate – on l’a notamment vue portée par Kylie Jenner et Hayley Williams, du groupe Paramore – en capturant l’énergie unique de ce contraste esthétique. «À la base, l’idée était d’associer le calme mariage typiquement coréen de lignes épurées et de couleurs sobres à la richesse et aux motifs vifs aperçus à travers des découpes dans le tissu», dit Kim.
Tissant des récits à travers la matière, la designer se procure des tissus vintage directement en Ouzbékistan pour créer des vêtements qui brillent par leur côté artisanal. Ses marques de commerce les plus reconnaissables? Les nœuds et les découpes géométriques, ceux-là mêmes qui apparaissent entre autres sur le sac Bale. «L’idée des nœuds m’est venue quand je travaillais sur ma première collection à propos des Koryo-saram, dit-elle. J’ai imaginé une personne qui transporte ses biens les plus précieux dans des sacs ficelés. C’est la raison pour laquelle j’ai formé ces nœuds à partir de tissu d’époque. Ces derniers ont leur propre histoire.»
Pour l’automne-hiver 2023, Kim jette son dévolu sur les textures et les coloris de l’Ouzbékistan, où se trouve son studio de Tachkent, la capitale. «Les femmes ouzbèkes avec lesquelles j’ai grandi, qui ont inspiré cette collection, sont super extravagantes, on voit bien leur penchant pour les motifs multilinéaires et les couleurs de cheveux excentriques», dit-elle. Pour illustrer la collection, elle a envoyé une mannequin à un mariage traditionnel ouzbek, pendant lequel cette dernière a participé aux festivités qui réunissaient plusieurs générations des familles des jeunes marié·es. «Les femmes ouzbèkes se mettent sur leur trente et un chaque jour, pour toutes les occasions, autant pour un mariage que pour faire les courses, continue Kim. Cette collection, bien que tempérée dans son opulence, représente bien une déclaration d’amour à ces femmes.»
Tosia Leniarska
Jenia Kim

Tu t’es récemment installée dans un nouveau studio à Tachkent, que tu as décoré avec des trucs comme un chandelier ultramoderne fait d’anciens lampadaires, tout ça sur un fond d’architecture ornementale ouzbèke. Qu’est-ce que cet environnement révèle sur la marque que tu as bâtie?
Ça peut être interprété de la façon suivante: notre marque constitue la combinaison de quelque chose d’élégant, comme les plafonds moulés à la main, et de quelque chose d’oublié, perçu comme sans importance, mais qui est par la suite réutilisé. Les vieux objets m’inspirent, en plus de me rendre nostalgique, et c’est pour les garder vivants que je les recycle.
Selon toi, qu’est-ce que ça signifie d’être coréo-soviétique? Comment est-ce que ça influence ton travail?
Les Koryo-saram se sont beaucoup déplacé·es, de la Corée à la Russie et puis de la Russie à l’Asie centrale. [Être koryo-saram], ça veut dire ne pas être tout à fait coréen·ne, russe ou ouzbèke. Je me sens un peu étrangère partout, mais en même temps, complète, parce que j’intègre en moi des fragments de cultures très différentes. À travers la créativité, j’essaie de trouver l’équilibre à l’intersection de ces trois facettes.
La plus récente collection est inspirée du style des femmes ouzbèkes. Comment le décrirais-tu à quelqu’un qui ne connait pas bien cette culture?
À mes yeux, la femme ouzbèke dégage une esthétique vive, brillante, colorée. En tant que Coréenne, c’est encore difficile pour moi de lui rendre pleinement justice, mais c’est quelque chose que j’ai voulu explorer dans cette nouvelle collection. Ici, les gens sont souvent très expressifs, iels n’ont pas peur de faire preuve d’exubérance, en quelque sorte. On le remarque surtout lors des mariages. Le karnay et la zurna – des instruments de musique traditionnels – sont très forts et retentissants, les mets, riches et copieux, les tables sont remplies de nourriture, et les robes sont colorées et foisonnent d’ornements. Je pense que c’est l’influence du climat ouzbek ensoleillé et de la connexion qu’ont les gens du pays à la terre.

Est-ce que tous ces éléments chamarrés dans tes créations sont faits à partir de tissus vintage uniques que tu réutilises? Comment déniches-tu ces matières?
Je collectionne les tissus d’occasion que je trouve dans des coffres (parfois ceux de mes employé·es) ou dans les bazars. On a aussi eu recours à des tissus de fin de série, quoiqu’en plus petites quantités. Il y a de moins en moins de tissus d’époque uniques, alors je réfléchis longuement à la façon dont je les emploie. À mes yeux, les incrustations sont comme des petits trésors cachés à l’intérieur de nos nœuds et de nos découpes. Si vous êtes en la possession de l’un de nos blousons matelassés ou un de nos sacs Bale, prêtez attention à chacun des tissus: ils sont tous très différents.
Quelles techniques traditionnelles emploies-tu?
On travaille souvent avec des brodeur·ses qui créent pour nous des broderies suzani. Je pense que le suzani est ce qui incarne le mieux la nature de la femme ouzbèke, sa couleur, son expressivité. Nos broderies sont faites à l’aide d’une technique traditionnelle à partir de mes dessins. Chaque fil est teint à la main. On emploie aussi des tissus entièrement tissés à la main sur des métiers à tisser centenaires et teints (à la main également) avec des pigments traditionnels, mais seulement quand ça nous semble opportun – ce sont des tissus sensibles à l’usure, au soleil et à l’eau, puisqu’ils ne contiennent aucun mordant chimique. On borde en outre souvent nos articles de fils de perles, de soie ou de viscose. Dans le cas de notre collection automne-hiver, les pulls molletonnés et les jupes sont bordés à la main par des artisan·es de la ville de Nourata.
Le processus de production de nos articles faits main se révèle être plutôt compliqué. Par exemple, un sac de notre collection printemps-été 2023 comprend des découpes extrêmement complexes entourées de broderies. Ce sac nécessite donc plusieurs étapes de production, toutes dans des villes différentes. On brode l’étoffe dans la ville de Marguilan, on la teint à Tachkent, et finalement on la tricote à Namangan. Elle revient ensuite à Tachkent, où on la coud et on la remplit de tissus vintage qui proviennent des quatre coins de l’Ouzbékistan. C’est parce qu’il est difficile de trouver des artisan·es au même endroit – une grande partie des savoirs artisanaux se sont retrouvés disséminés diversement à travers le pays. C’est important pour moi de démontrer au monde et à nos artisan·es que ces techniques préservées avec soin peuvent et devraient être réimaginées en fonction du contexte actuel.


De quelle façon l’influence des inspirations culturelles s’est-elle fait sentir sur la collection automne-hiver 2023?
Dans la nouvelle collection, on a intégré des robes à motifs audacieux, dans des couleurs vives, avec des découpes révélant le corps de la personne qui la porte. Le vêtement pour moi est pareil à un tableau: un manteau ou une jupe, c’est comme une peinture, les étoffes en sont les couleurs, et la découpe ovale, le cadre.
Nous avons aussi tiré notre inspiration des formes et des couleurs des miniatures timourides du quatorzième siècle, qui traditionnellement étaient les illustrations de livres représentant la vie des nobles turco-mongols. La silhouette des pantalons émule celle de ces miniatures. J’aime par ailleurs les tuniques portées, je m’en inspire pour la création de certains motifs.
Quel est un de tes projets de rêve que tu n’as pas encore eu la chance de réaliser?
Mon rêve est de fonder ce que j’appelle «The J.Kim house» (la maison J.Kim). Il s’agirait d’un espace comprenant un atelier pour y faire des expériences et une résidence pour artistes, permettant des collaborations facilitées avec des artisan·es locaux·les, sous notre direction créative. Ici, l’industrie de la mode en est à ses balbutiements – il n’existe pas encore d’industrie à proprement parler. Dans un tel contexte, ce n’est pas simple de repérer des stylistes, des photographes ou des maquilleur·ses locaux·les, surtout quand on prend en compte nos ambitions à l’échelle mondiale. Souvent, on finit par faire venir les gens sur place pour des séances de photographie à l’étranger ou par échanger avec ces personnes en ligne. Notre existence est isolée: une partie importante de mon activité consiste donc à aller sur le terrain pour tisser des liens avec des communautés culturelles uniques qui bénéficient de moins de visibilité – elles ont besoin d’être soutenues et découvertes, à l’instar de pierres précieuses.

- Entrevue: Tosia Leniarska
- Photographie: Bunyod Karimiy
- Direction créative: Jenia Kim
- Modèle: Dina Makhmudova
- Coiffure: Dilyara Muminova
- Production: Alina Misch
- Coordination de la production: Vlad Ilkevich
- Assistance à la production: Ksenia Orlova
- Postproduction: Eugeny Melnikov
- Traduction: Sophie Boily Thériault
- Date: 4 octobre 2023

