Robert Eggers invoque les ténèbres

Le brillant cinéaste signe son long métrage le plus ambitieux, terrifiant et sanguinolent à ce jour: une adaptation du film d’horreur culte «Nosferatu».

  • Texte: Eliza Brooke
  • Photos: William E. Wright

Willem Dafoe déteste donner des conseils aux autres gens du métier, mais il a tout de même quelques sages paroles à la suite de sa collaboration avec le réalisateur Robert Eggers: «Soumettez-vous à l’univers».

Eggers a passé la dernière décennie à se plonger, avec ses acteur·rices et ses fans, dans des environnements saisissants et riches en détails historiques: les bois de la Nouvelle-Angleterre coloniale (The Witch), un phare fouetté par les vents salins de l’Atlantique au XIXe siècle (The Lighthouse) et des villages vikings recouverts de boue et de viscères (The Northman). De toute évidence, le réalisateur a un faible pour les lieux froids, rustiques et impitoyables – le genre d’endroit qui porte à perdre la raison ou à faire un pacte avec le diable.

«Ne luttez pas, poursuit Dafoe. Ne vous posez aucune question. Trouvez votre place dans ces circonstances.»

Ça prend du cran et de l’ambition pour imaginer ces lieux et de ces histoires, puis pour leur donner vie. Mais quand Eggers et moi nous rencontrons sur Zoom pour discuter de son quatrième long métrage, un remake du classique de 1922 de F.W. Murnau, Nosferatu: A Symphony of Horror, il semble déterminé à minimiser ses propres prétentions. C’est un jour pâle et bruineux à Londres, où vit Eggers, et il est assis dans un café du British Film Institute. «Je suis embarrassé par l’arrogance que demande la réalisation d’un tel projet, car Nosferatu , à bien des égards, a non seulement inventé les films d’horreur, mais également de nombreux aspects du cinéma tout court, lance-t-il, cachant ses yeux derrière sa main. Mais bien qu’il s’agisse d’un remake, considérant mon historique personnel avec le récit, je pense que ce film est tout aussi personnel que The Witch pour moi.»

Elle-même une adaptation non autorisée du Dracula de Bram Stoker, le Nosferatu de Murnau, œuvre expressionniste allemande, a marqué un moment important dans la lignée des vampires cinématographiques avec ses ombres rampantes et son monstre aux longs doigts crochus. Le film a influencé de nombreuses œuvres, du Nosferatu the Vampyre de Werner Herzog à l’adaptation de la minisérie Salem’s Lot en 1979, en passant par la comédie télévisée What We Do in the Shadows et le vidéoclip de «Baticano» de Bad Bunny. Eggers considère que l’histoire de vampire classique fait partie intégrante de son parcours en tant que cinéaste.

Comme l’a raconté Eggers au réalisateur de Hereditary, Ari Aster, dans un épisode de The A24 Podcast, c’est à l’école primaire, dans le New Hampshire, qu’il est tombé pour la première fois sur une photo de Max Schreck – l’acteur principal du film de Murnau– dans un livre sur les vampires. Cette image l’a alors conduit au club vidéo, à 45 minutes de sa maison, où on a commandé une copie de Nosferatu rien que pour lui. «J’ai usé cette VHS jusqu’à la corde », a dit Eggers à Aster. Pendant sa dernière année à l’école secondaire, où il se démarquait déjà par son talent et son perfectionnisme, il a coréalisé et joué dans une adaptation théâtrale du film muet qu’un metteur en scène local, impressionné par la pièce, a invité Eggers et ses collaborateurs à la mettre en scène dans son théâtre.

La version de Nosferatu qui fera son entrée dans les salles de cinéma le jour de Noël – blasphème! – est en préparation depuis près de dix ans. À l’origine, Eggers voulait en faire la suite de The Witch, son premier film sorti en 2015, mais en a retardé la production en raison de «divergences créatives» (il n’a pas voulu donner plus de détails). Avec le recul, il affirme être ravi que Nosferatu ait pris autant de temps, ce qui lui a permis de murir en tant que cinéaste et d’acquérir les outils pour concrétiser sa vision. Eggers a souvent dit n’être réellement devenu réalisateur qu’avec The Northman, une saga titanesque contenant de longues séquences de combat lourdement chorégraphiées. «J’ai toujours prétendu être réalisateur, me dit-il, mais maintenant, je sais comment faire le travail.»

Le Nosferatu d’Eggers est un festin gothique mettant en vedette Bill Skarsgård dans le rôle du vampire Comte Orlok et Lily-Rose Depp dans le rôle d’Ellen Hutter, une jeune femme avec laquelle Orlok partage un lien puissant. (Nicholas Hoult, Emma Corrin, Aaron Taylor-Johnson et Dafoe complètent la distribution.) Avec ses personnages et son histoire familiers, il s’agit du film le plus ouvertement commercial d’Eggers, qui le considère aussi comme son projet le plus ambitieux en carrière.

Pour créer l’univers tentaculaire de Nosferatu, Eggers et le concepteur de production Craig Lathrop ont supervisé la construction de 60 décors en République tchèque, du château transylvanien d’Orlok à un village roumain, en passant par la ville portuaire allemande fictive de Wisborg. Selon Lathrop, s’il n’est pas inhabituel pour un film d’avoir autant de décors, ceux-ci s’appuient généralement sur des lieux trouvés dans le monde réel. Pour Nosferatu, l’équipe de Craig Lathrop a bâti l’entièreté des décors, accordant une attention minutieuse aux détails réalistes et à l’exactitude historique. (Ils ont envisagé d’utiliser plusieurs vrais châteaux pour la maison décrépite d’Orlok, mais comme ceux-ci étaient des destinations touristiques, ils se sont avérés trop salubres pour les besoins du film.) «Craig a un don exceptionnel pour créer des rendus très réalistes, affirme Eggers. Souvent, un décor sera magnifique lorsqu’on l’éclaire, mais sans l’éclairage, on pourra deviner qu’il s’agit d’un décor. Ceux de Craig ne sont pas comme ça.»

Eggers (à gauche) sur le plateau de Nosferatu. Photo : Aidan Monaghan. Avec l’aimable autorisation de Focus Features.

Comme pour tous les films d’Eggers, la structure sous-jacente de Nosferatu représente l’équivalent de plusieurs thèses de recherche et d’écriture. Skarsgård et Linda Muir, la costumière de longue date d’Eggers, ont utilisé le même mot pour décrire le réalisateur: minutieux. «Tout, chaque détail, est soigneusement recherché, écrit Skarsgård dans un courriel. Il est une véritable encyclopédie ambulante de son propre film». Eggers ajoute que malgré une étagère sans cesse plus remplie de livres qu’il aimerait lire pour le plaisir, il a tendance à consacrer tout son temps de lecture au projet sur lequel il travaille en ce moment. «Ce qui est un peu nul», admet-il.

Tôt dans le processus d’écriture de Nosferatu, dans le but de bien cerner ce qui rendait sa version de l’histoire digne d’être racontée, Eggers a écrit une nouvelle dans laquelle il a étoffé les personnages, leur histoire et leurs liaisons. «Elle contient de nombreuses scènes qui, je le savais d’emblée, ne figureraient jamais dans le film, mais qui constitueraient le tissu conjonctif qui me permettrait de tout comprendre de l’histoire», dit-il. Il a également écrit une biographie d’Orlok, qu’il a donnée à Skarsgård avant son audition. (Ni la nouvelle ni la biographie ne sont destinées au grand public, s’empresse de préciser Eggers.) Le cinéaste a également étudié le Dracula de Stoker et le Nosferatu de Murnau afin de développer une mythologie du vampire qui réponde à ses propres normes rigoureuses, combinant la métaphysique paracelsienne, le folklore roumain et les croyances occultes d’Albin Grau, le producteur et chef décorateur de Murnau.

Afin de distinguer sa version de Nosferatu des précédentes, Eggers aborde le film du point de vue d’Ellen Hutter. Pour incarner la jeune femme tourmentée, il a pensé à l’énigmatique Depp, qu’il avait vue dans le film Wolf en 2021. Lorsqu’iels se sont rencontrés pour discuter du rôle, me dit-il, «elle faisait d’emblée référence à des films que j’allais lui envoyer pour qu’elle les regarde. Elle était déjà au courant de tout». Depp s’est d’ailleurs jetée à corps perdu dans les répétitions, s’entrainant avec la chorégraphe Marie-Gabrielle Rotie pour se préparer à de nombreux épisodes de possession «hystérique». «Les gens vont être choqués de voir à quel point elle est incroyable et par l’intensité de sa performance», promet le réalisateur.

Si Eggers est un nerd, ses collaborateur·rices le sont aussi. Quand Muir a mis la main sur un manuel d’instruction sur les vêtements féminins publié en 1838, l’année où se déroule Nosferatu, elle se souvient d’avoir presque crié de joie. «C’était comme ouvrir un coffre aux trésors», me dit-elle. Pour le costume d’Orlok, elle s’est lancée dans des recherches sur les comtes hongrois entre 1560 et 1580. Elle a déniché un chapeau Kalpak, des mules en cuir rouge à talons métalliques et une cape si lourde aux manches si longues qu’elle a dû l’équiper d’un système de harnais à ouverture rapide pour accommoder Skarsgård, suffoquait déjà sous ses prothèses.

On sent bien qu’Eggers et son équipe se motivent mutuellement, poussés par le désir d’atteindre un niveau de finesse historique de plus en plus élevé. Muir a décrit le réalisateur et elle-même, lorsqu’iels ont vu leur travail achevé ensemble, comme «deux enfants dans un magasin de bonbons». «Il nous met au défi, lance Lathrop. Il faut bien connaitre notre métier… On veut lui apporter des objets anciens en disant: “C’est ce qui était utilisé dans le temps. C’est fou, non?” Et c’est presque certain qu’il répondra alors: “Oh, mon Dieu, c’est génial. Comment est-ce que je pourrais l’utiliser?”»

Les spectateurs qui découvrent l’univers de Nosferatu pour la première fois ne pourront pas saisir tous les détails. Ils ne verront sans doute pas, par exemple, la cage à oiseaux animatronique datant des années 1830 que Lathrop a placée dans une maison habitée par une famille avec deux fillettes. «Ce n’est pas vraiment important dans l’histoire,» dit-il à propos de l’étrange objet gazouillant. Mais ces éléments apparemment insignifiants – les fleurs en soie dans les cheveux de Depp et Corrin, les briques sculptées à la main qui jalonnent les rues de Wisborg, la calligraphie allemande éparpillée sur le bureau d’un agent immobilier – sont au service du cauchemar créé par Eggers. «Si l’auditoire regarde une scène dont l’existence lui semble plausible, il lui sera sans doute plus facile de croire que l’horreur, ou les personnages très fantastiques du scénario, aient pu exister eux aussi», déclare Muir.

Et finalement, il y a le cauchemar lui-même. Skarsgård était censé jouer dans The Northman, qui met en vedette son frère Alexander, mais a dû abandonner le projet après les essais photo. Pendant le casting de Nosferatu, Eggers a pensé au jeune Skarsgård, qu’il avait récemment vu dans le rôle du clown Pennywise dans It Chapter Two. «Je me souviens d’une scène dans laquelle il [le clown] joue un homme d’âge moyen, pas un clown effrayant, et où se dégageaient de lui une lourdeur et une noirceur remarquables, raconte Eggers. Je me suis dit: “C’est intéressant. Je pense qu’il pourrait vraiment faire l’affaire.”»

Inspiré par «les films d’Europe de l’Est avec des hommes supramasculins dotés d’une voix particulière», Eggers a mis Skarsgård en contact avec la chanteuse d’opéra Ásgerður Júníusdottir, qui a enseigné à l’acteur à baisser sa voix d’une octave complète. Skarsgård a ainsi appris à trouver le bon placement dans sa poitrine, et élaboré une série d’exercices destinée à réchauffer sa voix et détendre ses muscles. «On a tendance à se crisper autour du cou, des épaules et de la gorge, explique l’acteur dans un courriel, ce qui a pour effet de resserrer la voix et de la rendre plus aigüe. C’est pourquoi elle est toujours plus grave le matin. J’ai tellement travaillé ma voix que je n’ai jamais été totalement satisfait pendant le tournage. Je savais que j’avais fait des progrès durant les enregistrements préparatoires. Mais je suis devenu cohérent. Et c’est surtout ça qui compte.»

L’apparence d’Orlok demeurera secrète jusqu’à la sortie du film, mais ce qu’on sait, c’est que Skarsgård s’est presque entièrement transformé. «Si vous connaissez très bien les yeux de Bill, dit Eggers, vous le reconnaitrez peut-être sous son costume.»

Enfant, Eggers était obsédé par les déguisements: Batman, le capitaine Crochet, Abraham Lincoln, les cowboys, etc. Il se plaisait à acheter des costumes d’Halloween empaquetés et à modifier ceux-ci pour en faire quelque chose de plus digne de sa vision. «Je portais souvent des déguisements à l’école, dit-il, jusqu’à ce qu’on me tabasse pour ça, en fait.» Le jour de notre appel, Eggers porte une veste noire Arc’teryx, une casquette noire et une poignée de chevalières. «Dernièrement, parce que j’ai plus de 40 ans et que je ne peux pas faire ce que je veux, et parce que j’essaie d’être en forme, ou quelque chose qui s’en approche, j’ai adopté un style gorpcore qui est essentiellement la façon dont je m’habille sur le plateau,» affirme le cinéaste avec une généreuse pointe d’autodérision. Les tissus techniques sont bien adaptés aux environnements dans lesquels il tourne ses films, souvent crasseux, où il fait soit très chaud, soit très froid. Mais en tant que «hipster vieillissant et gothique-adjacent» autoproclamé, Eggers ne porte que du noir.

En lui demandant quelles périodes de l’histoire de la mode l’intéressaient, je m’attendais à ce qu’il évoque les premières créations de Yohji Yamamoto ou d’Ann Demeulemeester, célèbres pour leur utilisation de sa couleur de prédilection. Sans aucune hésitation, il m’a lancé que, s’il n’en tenait qu’à lui, il porterait un complet de type sack suit édouardien et un col amidonné. «Il s’en dégage une impression de formalité et de rigueur, mais on est aussi censé le porter pour travailler», explique-t-il à propos de ce style de vêtement masculin ample du début du vingtième siècle. Eggers avoue s’en tenir aux vêtements contemporains pour ne pas avoir l’air de se donner en spectacle. Mais, plusieurs semaines plus tard, une remarque de Dafoe sur l’amour du réalisateur pour l’histoire a fait remonter le sack suit à la surface de mon esprit.

«Quand on dit qu’il fait beaucoup de recherches, ce n’est pas parce qu’il est un bon garçon, lance Dafoe, la voix crépitante de tendresse. C’est parce qu’il se sent connecté à cet univers. Il vit dans cet univers. Il a l’impression que ces récits, le passé, l’histoire nous disent comment vivre; encore aujourd’hui.»

Eliza Brooke est une journaliste indépendante qui écrit sur le divertissement, la mode et la culture. Elle vit à Washington, DC.

  • Texte: Eliza Brooke
  • Photos: William E. Wright
  • Date: 22 novembre 2024