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VAQUERA
punkifie Paris
Patric DiCaprio et Bryn Taubensee élèvent leurs créations subversives vers de nouveaux sommets en équilibrant rébellion artistique et sens des affaires.
- Texte: Alex Kessler
- Photographie: Thaddé Comar

Qu’est-ce que le «punk» de nos jours? Certainement pas des épingles de sureté et des blousons déchirés – ces clichés éculés. Le punk, c’est être transgressif, provoquer, réécrire les règles, exactement comme le fait VAQUERA, la célèbre marque indépendante pilotée par Patric DiCaprio et Bryn Taubensee, depuis le premier jour. «VAQUERA est punk, mais pas selon la définition classique du terme, explique Taubensee. Pour nous, ça veut dire observer le monde, être en désaccord avec lui, et réagir de façon artistique – et non pas plaquer des chaines sur du cuir noir.» DiCaprio ajoute: «Ça repose sur de nouvelles formes de subversion.»
Depuis son lancement en 2013, VAQUERA – qui signifie «cowgirl» en espagnol – rompt avec la tradition. Ce qui avait commencé comme un collectif comptant quatre membres – DiCaprio, Taubensee, Claire Sully et David Moses – s’est transformé en une équipe de deux. En 2022, avec le soutien de Dover Street Market et de Comme des Garçons, ce duo a fait le pari de transférer ses activités de New York à Paris, où ses défilés sont désormais des évènements incontournables, parce qu’ils proposent un mélange d’énergie brute et de concepts avant-gardistes que viennent équilibrer des créations conçues pour être portées dans la vraie vie. «Je continue d’admirer l’esprit punk de Patric et Bryn, qui sort du lot à Paris encore plus qu’il ne le ferait à New York», confie Nicole Phelps, directrice mondiale de Vogue Runway et de Vogue Business. «En même temps, le duo fait de superbes pièces maitresses, comme des jeans sans pareil et des t-shirts impertinents.»
Julia Fox, adepte de longue date de la marque, connait pertinemment la valeur de celle-ci. «Chaque fois qu’on me complimente sur une tenue, je porte du VAQUERA», dit-elle. L’une de ses tenues favorites? Un ensemble en cuir blanc à effet usé assorti d’une coiffure blonde à la Marylin et d’un chapeau de matelot, porté pour assister à un match des Knicks – qui aurait eu l’air ridicule sur n’importe qui d’autre.
Alors que DiCaprio et Taubensee se préparaient à leur défilé printemps-été 2025, je suis allé les rencontrer au siège social parisien de Dover Street Market, où les essayages allaient bon train. Nous avons discuté de leur transition du milieu underground new-yorkais aux ligues majeures de Paris, et de leur marginalité transgressive dont la mode a désespérément besoin.

Alex Kessler
Bryn Taubensee et Patric DiCaprio
Comment vous êtes-vous rencontré·es, et êtes-vous ami·es dans la vraie vie?
DiCaprio: On s’est rencontré·es à l’époque où on assistait la styliste Avena Gallagher – notre fée marraine de la mode. Bryn faisait du bien meilleur boulot que moi… Je me disais: «C’est qui cette fille trop cool, talentueuse et toujours bien mise?» J’avais déjà fondé VAQUERA depuis environ un an, et c’était tellement épuisant de faire ça tout seul, alors j’ai texté Bryn un jour pour lui demander si elle voudrait collaborer avec moi.
Taubensee: J’ai reçu le texto alors que j’étais à une fête pour mon anniversaire! C’était une belle occasion. On est ami·es, et on passe beaucoup de temps ensemble, pratiquement tout notre temps. Ça ne fonctionnerait pas si on ne s’entendait pas bien. On aime ce qu’on fait et on s’aime l’un·e l’autre – l’ambiance est familiale.
Pourquoi avez-vous déménagé à New York pour travailler en mode?
DiCaprio: Je viens de l’Alabama, Bryn, de l’Indiana – deux endroits pas très portés sur la mode. J’avais cette vision fantasmée de New York dans laquelle je débarquais en ville et tous mes rêves se réalisaient. On a été déçu·es par l’industrie et son obsession du profit.
Taubensee: Pour les gens qui ne sont pas de New York, la ville parait tellement attirante de l’extérieur. Mais tout le monde qui y habite ne cherche qu’à gagner sa vie, l’expression artistique est loin d’être au centre des préoccupations.

La philosophie de VAQUERA a-t-elle évolué depuis la naissance de la marque?
DiCaprio: Il y a bien dû y avoir un million de versions de VAQUERA. Mais on aime le chaos, la passion, semer la pagaille. On cherche à créer des vêtements à partir de nos émotions et de notre imagination. On s’est toujours senti·es en marge de ce monde, donc on crée notre propre réalité idéale et on s’unit à des gens qui voient le monde comme nous.
Taubensee: Ça ressemblait davantage à un projet personnel quand on a commencé, et on se remémore souvent avec nostalgie notre époque «clubhouse», pendant laquelle on ne cherchait qu’à s’amuser et créer ce qui nous chantait chacun·e de notre côté sans réfléchir à une direction globale pour les collections. À un certain moment, on s’est rendu compte qu’on voulait développer la marque sur le plan commercial. Mais son essence demeure la même.
Sans soutien financier, il est couteux et pratiquement impossible de garder une marque en vie – comment y êtes-vous parvenu·es?
Taubensee: On se démenait constamment… On avait un autre boulot. Je travaillais pour un service de traiteur et Patric travaillait dans une friperie.
DiCaprio: On ne vient pas de familles fortunées. On a fait affaire avec un faux investisseur à un certain moment qui a tenté de nous arnaquer et qui a fini en prison… On a traversé différentes épreuves. Mais on a ensuite reçu le soutien de Dover Street Market et de Comme des Garçons, ce qui nous a permis de laisser nos emplois d’appoint et de nous concentrer sur VAQUERA. Ça nous a aidé·es à créer une structure et à assoir la légitimité de la marque – ç’a été vraiment déterminant. Et grâce à Dover Street Market, on a eu l’occasion de commencer à présenter nos collections à Paris sans frôler la faillite.


Et vous déménagez maintenant à Paris.
Taubensee: Ouais, on prévoit déménager complètement l’année prochaine. On en parle depuis des années et ça se concrétise enfin. Tout ce qu’on fait à New York, c’est travailler dans notre studio, et la ville se fait de moins en moins inspirante et de plus en plus chère.
DiCaprio: Paris nous donne la chance de présenter nos collections d’une manière qui cadre mieux avec la marque, comme si on était dans les années 90. C’est aussi vraiment chouette ici, en dehors de la semaine de la mode, et on a beaucoup d’ami·es, donc c’est facile socialement.
Pourquoi la marque a-t-elle sa place à Paris, selon vous?
DiCaprio: On a l’impression de jouer dans les ligues majeures et ça nous ouvre au reste du monde au-delà d’Instagram. On est une entreprise, il s’agit de notre projet artistique, donc c’est important pour nous que ce soit pris au sérieux.
Taubensee: Nos ventes s’améliorent. Et notre présence ici nous a permis d’élargir notre public d’une façon qu’on n’aurait jamais osé imaginer. On voit d’ailleurs plus de gens porter du VAQUERA à Paris qu’on n’en voit à New York.

Comment c’est, d’être des Américain·es qui travaillent en mode à Paris?
Taubensee: On est à Paris et la ville nous inspire, mais on se sent davantage américain·es ici. C’est quelque chose qu’on aborde souvent et on a bâti des collections entières sur le sujet.
DiCaprio: Le rêve américain fera toujours partie de notre processus créatif, tout comme la tension étrange qui existe depuis toujours aux États-Unis, même quand on conçoit nos collections à Paris.
Parlez-moi du défilé printemps-été 2025 et des influences qui le sous-tendent.
DiCaprio: On a commencé à utiliser le terme «nouveaux basiques» – on crée des pièces faciles à porter, vendues à un prix raisonnable, et conçues pour être portées encore et encore. Il ne s’agit pas de faire une robe impossible qui ne sera portée qu’une fois. On vise à créer des pièces qui évoquent beaucoup d’émotions et qui présentent des coupes incroyables, mais qui se portent sept jours par semaine, et qui ne trainent pas au sol et ne se déchirent pas non plus.
Taubensee: Le fil narratif de cette saison tourne autour d’une fille qui incarne le «nouveau punk» – elle a des parents aisés, alors elle leur chipe sans cesse leurs pièces Hermès ou Ralph Lauren, qu’elles découpent pour les porter à sa façon.

Y a-t-il des éléments de la collection qui vous réjouissent particulièrement?
Taubensee: On a conçu un tissu sur mesure cette saison, ce qu’on ne fait pas souvent; c’est une version rehaussée d’un imprimé à motifs de chaines tiré d’un foulard des années 80, qu’on a appliqué sur des robes et des jupes au volume généreux, ainsi que sur des maillots de bain en élasthanne, qu’on est d’ailleurs en train de décliner sous forme de collection capsule en collaboration avec SSENSE.
DiCaprio: On se lance aussi dans les lunettes cette saison – on a fait des lunettes de soleil qui sont très réussies. On a aussi fait quelques chaussures, que j’ai essayées pour la première fois il y a une trentaine de minutes et que je porte encore en ce moment. Notre gamme de créations en denim est également géniale. Le problème qu’on a rencontré par le passé, c’est qu’on sentait qu’on devait toujours réinventer la roue. Cette saison-ci, on met les codes de notre marque à l’honneur en tâchant de les renouveler, mais sans nécessairement repartir à zéro. On a fait des réunions avant de commencer la collection pour discuter des façons de restructurer notre entreprise afin de nous faciliter les choses, et d’avoir des visées commerciales sans devenir des vendu·es.
Faire de l’argent, c’est bien, mais faire des vêtements que les gens peuvent vraiment porter, ça compte aussi.
Taubensee: Exactement, et je pense qu’il nous a fallu beaucoup de temps pour en prendre conscience. Pendant un moment, notre attitude se résumait plutôt à: la mode peut aller se faire foutre, tout le monde peut aller se faire foutre, c’est trop stupide.
DiCaprio: Mais maintenant, on voit que le fait de faire des vêtements commerciaux n’équivaut pas nécessairement à faire des t-shirts et des jeans dénués de toute créativité. D’une certaine manière, aborder les choses de façon plus commerciale cette saison, ce que nous avons réussi avec brio selon moi, est la chose la plus punk qu’on aurait pu faire – le public ne s’attend pas à ça de nous.
Verser dans l’excès pour attirer l’attention est embarrassant de toute façon.
DiCaprio: C’est tellement énervant. Je vois tellement de ces défilés tape-à-l’œil qui en fin de compte font plutôt ringards. Je pense que c’est bien, quand on commence, d’essayer de faire des trucs un peu fous et d’avoir du plaisir – on l’a certainement fait – mais on est ailleurs aujourd’hui.
Taubensee: On a évité de forcer quoi que ce soit cette saison, comme créer un look saisissant que tout le monde allait partager sur les réseaux. Si on ne le sent pas, on ne le force pas.



Qui avez-vous adoré voir porter vos créations au fil des années?
Taubensee: Rihanna demeure sans contredit notre préférée. On a su par diverses sources qu’elle a un réel intérêt pour notre marque. C’est fou parce qu’elle représente une source d’inspiration pour nous depuis plus d’une décennie, donc savoir qu’on l’a aussi influencée est tout simplement délirant.
DiCaprio: Elle est entrée un jour dans la boutique Opening Ceremony et a choisi une robe bizarre de style toge que j’ai créée pour la collection printemps 2017 et qui est pratiquement impossible à porter. C’est génial quand un·e styliste habille quelqu’un avec nos vêtements, mais quand une star comme Rihanna va en boutique et choisit elle-même une de nos pièces… ça, c’est tout un honneur.
Où allez-vous dans Paris pendant vos journées de congé?
DiCaprio: On adore aller sur les marches du Sacré-Cœur dans Montmartre. Tu devrais y aller, c’est magnifique. Tu vas peut-être te faire piquer ton téléphone ou je ne sais quoi, et c’est hyper touristique, mais ça surplombe toute la ville et c’est tellement beau. Les gens vont prendre leurs photos de mariage là-bas, et il y a toujours des gars qui jouent des reprises de Coldplay à la guitare. Mais c’est chouette de s’assoir dans les marches avec une bière et de regarder les gens.
Taubensee: Il y a quelque chose dans la musique et l’ambiance un peu cucu qui rend tout ça vraiment cool et agréable. On adore aller là.
- Texte: Alex Kessler
- Photographie: Thaddé Comar
- Assistance photo: Théophile Parat
- Traduction: Camille Desrochers
- Date: 18 octobre 2024

