Ce que la photographie de mode perd avec l’ia
Entretien avec Shahan Assadourian, fondateur d’Archivings, qui a passé des années à sauver des photographies de mode rares issues de magazines oubliés.
- Par: Amanda Breeze
- Images gracieusement fournies par: Shahan Assadourian, Hugo Labrecque

Par un après-midi hivernal à Montréal, Shahan Assadourian est assis dans son studio, entouré d'étagères remplies de catalogues de défilés de mode empilés à côté de magazines vieillissants, de documents épars et d'objets qui semblent avoir été sélectionnés avec soin, mais trouvés par hasard. C’est la contrepartie physique d’Archivings, mieux connu sous le nom de archivings.stacks, le compte Instagram qui a fait d’Assadourian l'un des gardiens incontournables de la photographie de défilés de mode.

Avant que le compte ne devienne une référence, Assadourian n’était qu’un jeune garçon d’une petite ville de l’Ontario, fraîchement arrivé à Toronto, où il passait la plupart de son temps dans des librairies d’occasion. Alors que la majorité des boutiques privilégiaient les romans aux périodiques, des endroits comme ABC Books proposaient quelque chose de différent : des magazines de mode et d’anciens catalogues de défilés, initialement destinés à un usage professionnel. Son premier achat fut un numéro consacré à la Semaine de la mode de Tokyo d’automne 1999, marquant le début de tout ce qui allait devenir Archivings. Les créateurs et créatrices mentionnés dans chaque article étaient en grande partie absents des archives en ligne, leur travail étant quasiment introuvable. Au début des années 2010, Assadourian commence à scanner ces pages dans les bibliothèques et à les publier sur Tumblr, animé par le désir de rendre ce contenu accessible à tout le monde. « J’étais vraiment fier de partager mes trouvailles avec ma communauté en ligne, explique-t-il, mais aussi de montrer qu'il était possible de s'informer sans passer par une institution. »
Archivings a commencé comme un passe-temps personnel avant de devenir une ressource à part entière. On le contacte pour des informations sur des collections ou des créateurs et créatrices difficilement traçables, et Assadourian fouille dans ses archives pour partager le meilleur possible. « Il y avait un attachement émotionnel… j’étais la personne qui détenait un grand secret que personne ne connaissait », confie-t-il. Il ne s’agissait pas de garder ce savoir, mais de le diffuser avec soin. « Les données brutes et les images que je découvrais étaient tellement incroyables que les gens devaient les voir. Les portes étaient toujours ouvertes. »
Avec le temps, Assadourian s’intéresse autant à la manière dont les images racontent des histoires qu’à les collectionner. À mesure que les outils d’archivage se démocratisent, sa période de recherche devient le tremplin aux projets qui sortent délibérément du flux numérique pour investir l’espace physique, rendant hommage aux images qu’il chérit depuis des années. L’un de ses projets récents s’articule autour de silhouettes grandeur nature inspirées de défilés passés, notamment ceux de Junya Watanabe à l'automne 2000 et de Miguel Adrover au printemps 2004. Le geste est simple mais chargé de sens, redonnant aux images leur corps, leur échelle et leur friction. « Quand on pense à un défilé, chaque pièce est quelque part. Le puzzle est juste séparé. Il n’y aura peut-être jamais un moment où tous ces vêtements se retrouveront entièrement réunis. Mais c’est excitant de penser que je pourrais peut-être les réunir d’une certaine manière », dit-il. « J’ai beaucoup de romantisme pour tout ça. »
Pour Assadourian, chaque scan, catalogue et page oubliée était un pas vers quelque chose de plus grand, un moyen de faire entrer le passé de la mode dans le présent, ce qui n'a fait que gagner en importance à l'ère de l'IA générative. Aujourd’hui, il explore ce qui vient après l’accumulation, en portant ce travail dans des espaces tangibles, que l’on peut toucher et habiter : « La mode, c’est comme un film d’action : il faut continuer. On ne peut pas toujours s’arrêter pour se rendre compte qu’on a fait du bon travail. C’est juste une de ces choses où l’on continue, en passant toujours à la suite. »

Amanda Breeze
Shahan Assadourian
Qu'est-ce qui t'a donné envie de commencer à collectionner et à numériser des images de mode ?
J’ai toujours eu un intérêt pour la mode, sans vraiment savoir ce que je voulais en faire. Je savais simplement que j’aimais les images, le glamour et la part de mystère que cet univers créait. Le tout premier catalogue que j’ai acheté était consacré à la Semaine de la mode de Tokyo de l'automne 1999, et ce que j’y ai découvert m’a vraiment marqué. J’ai commencé à faire des recherches sur les marques présentées dans ce catalogue et je me suis rendu compte qu’il n’y avait littéralement aucune information à leur sujet en ligne. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à scanner des pages dans les bibliothèques. Je voulais les rendre accessibles à tout le monde. J’étais un enfant de Tumblr, et j’avais vraiment envie d’offrir quelque chose d’intéressant à mon petit public, qui partageait les mêmes intérêts que moi.
C'est ainsi qu'Archivings a vu le jour.
Oui. J’ai commencé à cataloguer tous les scans que je faisais de ces créateurs et créatrices, et c’est là que j’ai créé Archivings. Je publiais tous les jours. J’avais l’impression d’être le gardien de ces magazines, de les rendre accessibles aux autres. Avec le temps, Archivings est devenu une ressource pour des personnes en dehors de ma communauté, qui me contactaient pour obtenir des informations. Je faisais de mon mieux pour retrouver des magazines correspondant à ce qu’elles cherchaient. Je suis un peu devenu chercheur par hasard. J’adorais simplement ouvrir un nouveau magazine et découvrir ce qu’il contenait.
Tu t’intéressais surtout aux années 1990 et 2000 ?
C’est surtout ce qui était accessible à l’époque. J’étais aussi curieux de périodes plus anciennes, mais il était beaucoup plus difficile de trouver une documentation fiable, notamment parce que beaucoup moins de supports avaient été produits. En réalité, j’aime toutes les décennies, mais les années 1990 m’ont particulièrement touché parce que j’avais un an à ce moment-là. Il y a quelque chose de presque attendrissant à l’idée que cette époque ait existé en même temps que moi. Comme si j’attendais de grandir pour pouvoir en profiter et comprendre ce qui s’y jouait.
Archivings est-il toujours un passe-temps ou plutôt une pratique ?
Ça a toujours fait partie de ma vie. L’intensité varie selon les périodes. Ces dernières années, j’ai moins scanné, parce que j’ai compris qu’Archivings n’était pas seulement destiné aux autres, mais aussi une forme d’éducation personnelle. C’était ma phase de recherche. À un moment, j’ai commencé à réfléchir à la manière de transformer tout ce savoir en un travail qui pourrait être regardé dans vingt ans avec la même révérence que celle que j’ai aujourd’hui pour certaines images. Pendant longtemps, je pensais que tout ce qui devait être créé l’avait déjà été, et que mon rôle était de trier ce vaste ensemble, comme un chiffonnier. Mais cette recherche m’a aidé à comprendre ce que je voulais faire ensuite : ramener les images dans le réel. Je ne dirais pas que j’ai tourné la page, parce que beaucoup de mes impulsions relèvent toujours de ce « cerveau Archivings ». Comme le projet où j’ai réalisé des silhouettes grandeur nature à partir des défilés de Junya Watanabe, automne 2000, et Miguel Adrover, 2004. Ce travail rend toujours hommage aux images qui m’obsèdent depuis des années. J’essaie de me situer entre les deux.


Quand tu revisites les premières images que tu as numérisées, qu’est-ce que tu y vois ? Une ébauche de ton goût ou quelque chose qui te parle encore aujourd’hui ?
Par moments, je me disais que ça ne pouvait pas toujours être une question de goût personnel. Objectivement, j’aurais dû scanner chaque page, puisque ce n’était pas à moi de décider ce qui allait résonner chez les autres. Mais il y avait aussi des moments où mon cerveau hyperactif me disait : « ok, je saute à la page 62, je ferai le reste plus tard ». En fin de compte, tout méritait d’être documenté, parce que rien n’existait en ligne. J’hésitais entre une approche exhaustive et une sélection plus subjective. Aujourd’hui, quand je regarde en arrière, je pense surtout à la manière dont j’aurais pu améliorer certains scans : une meilleure résolution, un cadrage plus précis.
Les défilés, les vêtements et l'aspect physique des magazines n’étaient pas vraiment destinés à exister en ligne. Qu’est-ce qui t’attire dans le papier, le relié, le fragile ?
Il y a quelque chose de très fort dans le fait de tenir un catalogue de défilé entre ses mains, parce que ces objets n’étaient pas pensés pour le grand public. C’étaient des outils professionnels, destinés à celles et ceux qui ne pouvaient pas se déplacer aux défilés, pour orienter leurs achats ou comprendre ce qui allait compter cette saison-là. On a vraiment l'impression que c'est quelque chose qui se passe en coulisses. La matérialité est incroyable, et en tant que personne qui a grandi avec Internet, les rencontres dans la vie réelle sont toujours très importantes. Internet est génial, mais il rappelle aussi ce qui manque parfois dans la vie. Et puis, il y a une forme de romantisme dans ce manque. C’est assez fascinant de sortir quelque chose du 2D pour le faire exister en 3D.
On parle souvent d’une renaissance de l’imprimé. Est-ce que tu y vois un vrai tournant ou plutôt de la nostalgie mieux commercialisée ?
Difficile à dire. Si c’est le cas, tant mieux. Mais je trouve fou à quel point les magazines sont devenus chers. S’il y avait vraiment une renaissance, avec plus d’investissements dans l’impression et des tirages plus importants, on pourrait imaginer que les coûts baissent, non ? Aujourd’hui, je vois beaucoup de magazines avec des couvertures rigides ou des centaines de pages, et je me dis : c’est juste un livre. J’aime les magazines fragiles, presque abîmés. Mais si les gens paient 30 ou 40 dollars pour un magazine, ils vont forcément le traiter comme un beau livre.
L’IA transforme la manière dont les images sont créées et diffusées. Est-ce que cela change la façon dont nous apprécions les archives physiques aujourd'hui ?
En tant que créateur d'images, je n'apprécie pas que cela nous soit retiré. J’aime savoir qui composait l’équipe derrière une image, quelles compétences étaient en jeu. Je ne sais pas si c’est le cas pour tout le monde, mais ce qui m’intéresse, c’est la mosaïque de personnes derrière le travail, et l’IA n’a pas ça. Je trouve plus beau de voir le parcours créatif des gens. Feuilleter un magazine et découvrir un ou une photographe pour la première fois, sans pouvoir trouver d’informations en ligne, c’est incroyablement mystérieux. On se demande ce qu’iel a mangé à midi sur le plateau, quelle était l’ambiance en coulisses. L'IA est triste parce que, d'une certaine manière, elle est très sophistiquée, mais elle a rendu la vie réelle plus terne pour les gens. Même en essayant d’y résister, je sens un certain cynisme s’installer, et ça enlève un peu de plaisir.
Il y a aussi la question de la réutilisation d’images sans autorisation. Est-ce que tes scans ont été repris, et comment as-tu vécu ça ?
À l’époque de Tumblr, j’utilisais un traceur d’IP, parce que tout le monde avait l’impression que des célébrités, stylistes ou designers suivaient nos comptes, avec cette peur qu’iels prennent quelque chose sans qu’on le sache. C’était difficile de savoir comment me positionner, parce que mon intention était justement d’ouvrir les portes et de partager. Mais cela signifiait aussi que ces images pouvaient arriver entre les mains de personnes qui avaient les moyens d’y accéder autrement. C’était un espace chaotique, rempli de gens très différents. Parfois, je me sentais lésé, parfois satisfait. Aujourd’hui, je suis très neutre. Je ne pense pas que ce soit toujours à moi d’avoir un avis : je documente des faits en scannant et en publiant. C’est mon travail, oui, mais ce ne sont pas mes œuvres.
Qu’est-ce qui guide ta décision quand tu choisis de partager quelque chose ?
Ce que j’admire le plus, ce sont les personnes qui font quelque chose de profondément personnel. Il y a des gens dont je n’aime pas forcément le travail d’un point de vue esthétique, mais qui suivent leur propre voie, et je trouve ça plus important que de produire quelque chose que j’aurais envie d’acheter. Quand j’ai commencé, peu de gens faisaient ça, et je suis sûr que ça paraissait étrange à beaucoup. Partager ce que je trouvais digne d’être partagé demandait une certaine audace. Ce que j’essaie de montrer, c’est que cette audace finit par payer. Peut-être pas immédiatement, peut-être dans vingt ans. Et je trouve cette idée magnifique. La graine est plantée, même si on ne voit pas tout de suite ce qu’elle va devenir. Regardez TikTok : des morceaux obscurs des années 1980 refont surface et deviennent viraux. C’est assez magique.
À quoi ressemble ton processus aujourd’hui ? Tu recherches des pièces précises ou tu te laisses guider par l’instinct ?
Si quelque chose me paraît mystérieux, je le veux. Par exemple, tomber sur un magazine dont je n’ai jamais entendu parler. Mais j’ai aussi décidé de mettre fin à ma période de recherche, pour me consacrer davantage à la création. C’est ce qui me nourrit le plus aujourd’hui. Je reviens souvent sur des images que je n’avais pas vraiment remarquées à l’époque. Je m’intéresse moins à l’aspect purement mode et davantage à la composition, ou à une personne dans la foule qui fait quelque chose d’étrange pendant que tout le monde reste sérieux. La photo de profil d'Archivings sur Instagram est celle d'un homme penché en avant lors d’un défilé, qui semble être amoureux de ce qu'il voit, et c'est essentiellement ce que je ressens. J’aime l’idée de ce rassemblement éphémère : la musique, le lieu, la sécurité, le personnel… tout ça pour quinze minutes. Et pourtant, tout tient grâce au public, aux vêtements et aux mannequins.




As-tu un scan préféré ?
Je n’ai pas vraiment de préférences ni de hiérarchie. Ce qui me touche aujourd’hui pourrait ne plus me parler demain. Ce que j’aime particulièrement, ce sont des rares vues de dos qui montrent un look vraiment cool, ou des détails inattendus, comme un zoom sur quelqu’un dans la foule. J’aime les surprises à l’intérieur d’une image. J’ai aussi Doc Pile, un projet parallèle à Archivings, où je rassemble des images sans crédit ou plus expérimentales.


Amanda Breeze est rédactrice principale chez SSENSE. Ses articles ont été publiés dans Schön!, METAL et SICKY.
- Par: Amanda Breeze
- Images gracieusement fournies par: Shahan Assadourian, Hugo Labrecque
- Date: 9 Janvier, 2026

