Griff, par elle-même

L’étoile montante britannique parle de sa musique, de ses vêtements faits maison et de ce que ça représente de partir en tournée avec Dua Lipa.

  • Texte: Natalie Maher
  • Photographie: Tyrell Hampton

La pop star préférée de votre pop star préférée est assise dans un autocar, en train de prendre des appels depuis un stationnement quelconque. Une routine bien rodée pour Griff – autrice-compositrice-interprète anglaise de 24 ans et figure improbable des stades –, qui passe la plupart de son temps à tuer les heures entre deux villes.

Depuis qu’elle a remporté en 2021 le Brit Award de l’Espoir de l’année, elle a assuré les premières parties de Taylor Swift au Wembley Stadium, de Dua Lipa sur la tournée Future Nostalgia, de huit soirs de la tournée +–=÷× d’Ed Sheeran, et de quelques représentations européennes récentes de Coldplay. Au moment de notre entretien, elle venait tout juste de terminer la tournée Short and Sweet de Sabrina Carpenter, menée de front avec sa propre tournée solo.

Griff est une force discrète dans la récente frénésie des pop stars en orbite parallèle. L’été 2024 a vu paraitre Vertigo, son premier album – un projet hymnique presque entièrement autoproduit. L’album entremêle synthétiseurs vaporeux d’inspiration années 80, envolées vocales étincelantes et répliques acérées: «vous disiez avoir besoin d’espace, eh bien allez-y, astronaute», chante-t-elle dans Astronaut, un morceau où Chris Martin de Coldplay signe la partie piano. (La pièce-titre a même mérité un «love this» bien senti dans une story Instagram de Taylor Swift, force de frappe s’il en est.) C’est un projet pop capable de vous faire hocher la tête, même si vous comptez parmi les sceptiques les plus endurci·es.

Quand nous avons parlé plus tôt cette année, Griff s’excusait de ne pas être dans son assiette, mettant ça sur le compte de l’automne européen et de sa météo éternellement capricieuse. Mais son agenda n’y est sans doute pas étranger. En plein après-midi, on la trouve le plus souvent en route vers une séance de balance de son, vêtue d’un survêtement Ganni ou d’un pantalon Molly Goddard («c’est confortable, mais il y a des volants, alors ça me met quand même de bonne humeur»), toujours avec un «bon tricot» déniché «genre dans un marché aux puces ou quelque chose du genre». Le style quotidien de Griff a cette aisance branchée qui fait envie: ensemble de survêtement relevé par une touche de romantisme – imaginez Dua Lipa, mais en vacances moins souvent.

Car la Griff que vous croisez chaque matin dans le bus n’est pas celle qui monte sur scène. En quelques heures, elle descend dans son propre terrier et en ressort dans un univers de romantisme médiéval luxuriant (volants, manches bouffantes, pastels et jupons), de sensibilité britannique mâtinée d’un brin d’académisme (chaussettes hautes, flâneurs impeccables), et de malice Gen Z (jeux de transparences emmêlées et soutiens-gorge apparents scintillant de reflets métalliques).

Variée sans être aléatoire, cette esthétique prend racine dans le fait que l’artiste fabrique elle-même la plupart de ses vêtements, tout comme elle produit sa musique. Vertigo s’inspire de ce sentiment d’inversion, marqué par un motif de spirale omniprésent: dans les commentaires des fans, transposé sur ses cuisses par des collants Maison Soksi bleu sarcelle ornés de vortex, ou encore dans la boucle parfaite qu’elle forme avec une mèche frontale plaquée en spirale sur son front – comme une Betty Boop version 2025. Dans le brouhaha incessant qui entoure les cycles de tendances et le consumérisme, il y a quelque chose de profondément réjouissant à voir une vingtenaire aborder tout ça avec la lucidité et la détermination de Griff.

Natalie Maher

Griff

J’ai vu que tu avais tweeté, la dernière fois que tu étais aux États-Unis, à quel point certaines choses t’avaient surprise, comme les autobus scolaires jaunes ou l’existence de la crème à café. Quand tu voyages à travers différents pays en tournée, arrives-tu à percevoir les différences de style ou est-ce difficile à voir depuis l’autocar?

Oh non, on les perçoit très bien. J’essaie de sortir dès que c’est possible, et on sent vraiment les différences de style. New York est sans doute ce qui se rapproche le plus de Londres, mais même là, le style est différent.

Y a-t-il un endroit en particulier, lors de tes tournées, où tu as trouvé les styles un peu délirants?

J’ai l’impression que plus on s’enfonce dans les États-Unis profonds, plus le style devient pratique, utilitaire, disons… pour rester diplomate.

Une réponse très politiquement correcte.

[Rires] Oui. Et puis, j’ai l’impression que sur la côte Ouest, les gens s’habillent vraiment pour le soleil, leur mode de vie tourne autour du soleil. Pour moi, ce n’est pas très utile d’avoir un chapeau mou, parce qu’au Royaume-Uni, il fait toujours mauvais. Donc oui, je dirais que la grande différence vient surtout du climat.

D’accord. Donc si tu es plus souvent en Californie, tu vas devoir t’acheter un tel chapeau.

Exactement. Je pense aussi que les vêtements sport sont beaucoup plus présents aux États-Unis, parce que vous avez des bars avec d’immenses écrans où l’on projette une multitude de matchs en même temps. Ça se traduit dans le style, autant masculin que féminin.

C’est vrai, parce que la tendance des maillots a un côté international, mais aux États-Unis, elle est passablement associée à une certaine idée de machisme.

Honnêtement, au Royaume-Uni, quand on essaie de reprendre le style des maillots de sport, ça fait un peu faux et on dirait de la pacotille. Bien sûr, on en vend dans nos rues commerçantes, mais ce n’est pas très convaincant.

Je ne me souviens plus exactement où nous étions, peut-être à Dallas, mais pendant la tournée Short and Sweet, le personnel de la salle ou l’équipe de sécurité m’a offert un maillot incroyable. J’essaie de me rappeler de quelle équipe il s’agissait. Mais tout à coup je me suis dit: «Ah, voilà à quoi ressemble un vrai maillot sportif. Je comprends maintenant.»

As-tu toujours été aussi passionnée de vêtements?

J’étais la seule fille à la maison en grandissant, alors mon tout premier souvenir lié au style, c’est d’avoir trouvé là une façon de m’occuper. Je m’amusais à transformer des draps en robes en les enroulant sur moi. C’est une manière assez triste de se divertir quand on est enfant.

Mais je crois que j’ai toujours adoré l’idée de pouvoir créer des choses. Vers 15 ou 16 ans, j’ai décidé de suivre des cours de textile à l’école. C’est là que j’ai appris à coudre.

Je me souviens qu’il y a eu un déclic: j’ai commencé à vraiment aimer regarder les discussions du panel de SHOWstudio, et il y avait quelques chaines YouTube qui diffusaient en direct tous les défilés à Paris ou à Londres. Ça devait être à la fin de mon adolescence. Je suis devenue complètement fascinée par les défilés et par l’idée de créer.

As-tu assisté récemment à des défilés qui t’ont particulièrement marquée, soit en ligne ou en personne?

Cette année a été tellement consacrée aux tournées que j’ai un peu décroché. J’essaie de suivre au mieux ce qui se passe dans le monde de la mode. Avec ma styliste, on s’envoie toujours des petits extraits et on se dit: «Oh, ça, c’était génial.» J’ai l’impression qu’on aime particulièrement les défilés Simone Rocha – c’est toujours magnifique.

En début d’année, je suis aussi allée à mon tout premier défilé de haute couture chez Chanel, ce qui était complètement dingue. Je n’avais jamais assisté à un tel défilé. Il y a un tout autre niveau de décadence qu’on ressent dans la salle, quand on est si proche des vêtements. C’était une expérience incroyable à vivre.

Et les défilés de Chanel… leur budget est tout simplement démesuré.

C’est ridicule. Complètement fou. J’adore à quel point c’est excessif. Le lieu est somptueux. La musique est dramatique. Les robes… elles doivent probablement peser plus lourd que les mannequins elles-mêmes.

Et quand tu cherches ton inspiration stylistique, quel est ton terrain de jeu préféré? Tu es plutôt Pinterest? Instagram? Cinéma ou magazines? Où trouves-tu ce qui t’inspire?

Je crois que mon gout est très influencé par les films et les choses que j’ai vus enfant. Je me souviens toujours de La Mélodie du bonheur. Il y a cette scène où elle déchire les rideaux pour en faire des vêtements aux enfants. Je pense que ça a vraiment marqué mon style à mes débuts.

Aujourd’hui, c’est surtout en faisant défiler Instagram. Beaucoup de gens disent qu’avec TikTok, ils ont construit leur page «Pour toi» brique par brique, mais moi, je ressens ça avec ma page découverte sur Instagram. Il n’y a pas de mèmes: c’est uniquement de la mode, du design. Donc pour les vêtements, je vais beaucoup sur Instagram, parce que c’est le meilleur moyen de découvrir de jeunes designers. Ensuite, j’utilise Pinterest pour des idées plus larges, plus visuelles – des œuvres d’art, des scénographies, ce genre de choses.

Y a-t-il des films stylés que tu as vus récemment et qui t’ont fait le même effet que La Mélodie du bonheur?

Oh, bonne question. Le premier qui me vient à l’esprit est super cliché, pas du tout pointu ou branché. Mais The Devil Wears Prada a vraiment eu cet effet-là. Bon, ça ne compte peut-être pas comme un film récent par contre.

Ce n’est peut-être pas récent, mais ce n’est certainement pas ringard. Les classiques le sont pour une raison. Quel est ton vêtement préféré en ce moment dans ta garde-robe?

J’ai une robe Laura Ashley que j’adore. En fait, je raffole des robes vintage Laura Ashley en général. Leur coupe est tellement belle, avec une taille en V. J’ai une drôle d’obsession pour les vieilles robes vintage. Ma garde-robe en regorge.

Y a-t-il quelque chose sur ta liste de souhaits en ce moment?

En fait, je ne fais jamais vraiment de listes de souhaits. C’est la première fois, à l’âge adulte, que je peux enfin penser à m’offrir de belles choses. Mais j’ai du mal à fantasmer.

Ces temps-ci, c’est plutôt orienté beauté ou soins capillaires. J’en suis vraiment tombée amoureuse. À Londres, il y a une coiffeuse qui s’appelle Charlotte Mensah, elle a une magnifique marque de produits capillaires. Quand on a les cheveux texturés afro, il faut une vie entière pour tester et trouver ce qui fonctionne.

Je comprends. On n’a pas toujours envie de mettre 80 dollars dans un shampoing pour soi-même.

Exactement. Mais j’adorerais qu’on m’en fasse cadeau. En ce moment, en tournée, notre quotidien, c’est de se laver dans des douches de salles de concert, souvent dégoutantes. Alors je me dis qu’il faudrait que je m’offre un shampoing vraiment haut de gamme, juste pour créer le contraste. Un gel douche à cent livres sterling, rien que pour le plaisir, tu vois?

Oui, du genre tu fermes les yeux…

Et je pourrais presque croire que je suis au Ritz-Carlton ou quelque chose comme ça.

Puisque tu as assuré les premières parties de Taylor Swift, Dua Lipa, Ed Sheeran, Coldplay, et que tu viens de terminer une tournée avec Sabrina Carpenter… as-tu eu l’impression d’absorber un peu de leur esthétique au fil des concerts?

Je ne peux pas dire que Chris ou Ed – même si je les adore – aient vraiment influencé mon style. Si c’est le cas, ce n’était sans doute pas une bonne chose. [Rires] Pour eux, c’était t-shirts et pantalons tout le temps.
Avec Dua, en revanche, c’était vraiment marquant, parce que c’était ma première vraie tournée après la COVID. Et elle est toujours irréprochable. Vraiment toujours. C’était génial de la voir pendant trois mois. Chaque fois qu’on la croise, sa tenue est incroyable. Moi, j’avais tendance à me dire: «Ok, je vais m’habiller pour les moments où on va me voir; et pour les jours sans concert, peu importe.» Mais avec Dua, j’ai vraiment apprécié de voir qu’elle était toujours parfaite, toujours splendide. Je crois que c’est elle qui m’a le plus influencée en matière de style.
Et puis j’ai aussi fait la première partie de Florence, et je trouve qu’elle a une façon tellement naturelle de s’habiller à sa manière. C’est à la fois aérien, fantaisiste et sans effort, tu vois?

Oui. Et j’imagine que même les jours de repos, Florence Welch doit sembler aussi mystique qu’on l’imagine.

C’est absolument le cas. Elle dégage une aura. Honnêtement, même en survêtement adidas, elle aurait l’air de sortir d’un monde féérique.

Avec Sabrina Carpenter, tu as surement vu cette mer de fans en robes-cœur pendant la tournée Short and Sweet. Une autre tendance culturelle qui refait surface, c’est ce regain d’enthousiasme des fans qui s’habillent pour les concerts. Est-ce que tu as vu des looks inspirés par Vertigo?

Oui, j’en ai vu, et c’est vraiment spécial. C’est adorable, parce que je n’impose rien. J’ai vu des artistes le faire, proposer un tableau inspirationnel complet, mais moi je préfère dire: «Venez comme vous êtes.» Et pourtant, les gens arrivent avec la spirale dans les cheveux comme je le fais.
Hier soir, par exemple, on m’a offert un pull orné d’une immense spirale. Il y a aussi toujours de superbes manucures, et j’adore ça. Les gens trouvent des façons magnifiques de broder la spirale un peu partout, c’est génial. Quand je regarde la foule, je me dis: «Tout le monde a vraiment fait un effort.» Et ça ajoute un sentiment d’unité dans la salle.

Et concernant le motif en spirale, est-ce qu’il y avait, dès le départ, une vision esthétique claire pour cet album, ou est-ce que ça s’est construit plus naturellement?

Je crois qu’à un moment, l’an dernier, je suis partie quelques jours avec des ami·es et des directeur·rices artistiques avec qui je travaille. On a pris deux ou trois jours pour écouter la musique et essayer de lui donner une traduction visuelle.
C’est là qu’on a trouvé le titre de l’album, Vertigo, et le nom est allé de pair avec le motif. On a commencé à travailler sur des visuels qui étaient tous volontairement retournés ou désorientés, comme si l’orientation des choses n’était jamais tout à fait la bonne. L’idée, c’était vraiment de renforcer ce sentiment de vertige et de mouvement.

Je sais que tu fabriques plusieurs de tes vêtements toi-même et que tu produis aussi une grande partie de ta musique. Est-ce que tu perçois des similitudes entre ces deux processus?

Oui. Je trouve ça tellement satisfaisant de pouvoir créer quelque chose à partir de rien. Là, par exemple, il pourrait ne rien y avoir, mais si pendant deux heures on s’asseyait avec du tissu – ou avec une guitare – on obtiendrait quelque chose au bout du compte. Ça ressemble presque à un petit superpouvoir qu’on a tous et toutes, d’une certaine façon.

Ce qui me plait, c’est le fait d’avoir un contrôle total sur ce qui en ressort. Je crois que, plus profondément, c’est à cette sensation que je suis accro. Et j’aime aussi que le processus oblige à beaucoup d’introspection et de fouilles intérieures. Il faut comprendre ce qu’on aime, cerner son propre gout. On réalise par exemple que tel accord nous fait du bien, ou on revient toujours vers tel outil ou vers la toile de coton, parce que cette combinaison nous procure quelque chose. Dans les deux cas, on se sent vraiment en prise avec soi-même à travers ce travail de création.

Et parmi tes looks récents, y en a-t-il un que tu préfères – que ce soit dans le cadre de la tournée ou en dehors?

Je suis vraiment fière des tenues de scène qu’on a créées et dessinées. Je me suis beaucoup intéressée aux jupons et aux cages. J’ai voulu les détourner, parce que normalement on porte les cages sous les robes pour donner du volume, mais pour la tournée, on les a mises par-dessus. Ça donnait une impression déconstruite que j’adore. J’aime vraiment toutes ces formes qu’on a travaillées.
J’ai aussi adoré la tenue que j’ai portée à l’Alexandra Palace. Et puis il y a toujours la robe que j’avais faite pour les Brit Awards, il y a quelques années déjà. Je ne sais toujours pas trop quoi penser de la robe que j’ai réalisée pour le concert avec Taylor Swift à Wembley, mais c’est fait, tant pis.
C’est le risque, en fait. Tu crées quelque chose, tu l’assumes, et après tu dois vivre avec, en te demandant: «Est-ce que je l’aime vraiment? Probablement pas.» Alors, disons que je la classe dans la catégorie «discutable». Mais aujourd’hui, ça reste nostalgique pour moi, et c’est devenu une mémoire forte. Je vivrai avec. C’est un peu comme pour ta robe de bal de finissant·es: avec le recul, tu te dis que tu l’aurais sans doute faite autrement, mais c’est attendrissant de l’avoir portée.

Natalie Maher est journaliste et recherchiste juridique basée à New York.

  • Texte: Natalie Maher
  • Photographie: Tyrell Hampton
  • Modèle: Griff
  • Direction créative: Samantha Adler
  • Production: The Avenue Production
  • Distribution: Papergirl
  • Assistance photo: Elliott Gunn
  • Retouche: picturehouse + thesmalldarkroom
  • Date: 29 aout 2025