Une ultime collection qui continue de faire sensation
Vingt ans plus tard, la dernière collection de Tom Ford pour Gucci demeure son opus le plus sensuel.
- Texte: Liana Satenstein

Deux décennies se sont écoulées depuis l’ultime défilé de Tom Ford pour Gucci – le point culminant d’un parcours marqué par un torrent de séduction et de sensualité servies dans une abondance de fourrure. Après sa nomination au poste de directeur artistique en 1994, Ford a redéfini la griffe italienne, la transformant à son image au moyen d’un hédonisme à la facture impeccable. Le sexe était vendeur, et le luxe-façon-Ford, aussi.
L’essence du défilé automne-hiver 2004 de Ford – et peut-être même de l’entièreté du règne de ce dernier chez Gucci – peut être exprimée par un superbe manteau qui languit sur 1stDibs, rangé pour l’heure dans la penderie d’un vendeur aux abords de St. Petersburg, en Floride. Regardez-moi cette construction – étages multiples, épaules fortes – et ces matières – fourrure, cuir. Le morceau a peu à voir avec le minimalisme chic qui caractérise les créations de Ford du milieu et de la fin des années 90 pour Gucci. Le dos est recouvert d’un cuir d’un noir profond et lustré. D’immenses bandes de cuir foncé courent sous les bras et sur les flancs pour créer l’illusion d’une taille de guêpe. Col montant. Large ceinture de style obi. Cascade de fourrures de renard noires engendrant, dans leur chute, une jupe. Ce manteau exige qu’on s’y engouffre; qu’on se laisse engloutir par les 18000$ qu’il en a coûtés.

Sur l’image du haut: défilé Gucci automne-hiver 2004. Photo: Patrick Hertzog/AFP via Getty Images. Sur l’image de gauche: défilé Gucci automne-hiver 2004. Photo: Patrick Hertzog/AFP via Getty Images. Sur l’image de droite: Tom Ford fait un dernier tour de piste à la fin du défilé Gucci automne-hiver 2004. Photo: Patrick Hertzog/AFP via Getty Images.
C’est la mannequin russe Natasha Poly qui l’avait porté lors du défilé de Ford, martelant d’un pas sauvage le tapis sinueux étendu pour l’occasion sur une passerelle d’un noir luisant. Les pièces de la collection automne-hiver 2004 étaient dangereusement cintrées, coupées à la perfection. Les matières étaient riches. Les constructions, opulentes. La Suédoise Adina Fohlin avait ouvert le bal vêtue d’un superbe tailleur aubergine à la taille dramatiquement pincée de laquelle florissait une basque vigoureuse. La Russe Eugenia Volodina s’était quant à elle transformée en Bond girl, défilant dans un blouson en fourrure bordé de python et cintré de façon presque suffocante par une ceinture (aussi en python) ainsi qu’une jupe en gros-grain d’une blancheur nuptiale se terminant par de larges bandes bougeant au rythme de ses mouvements.
Ford est célèbre pour avoir ravivé une Gucci moribonde, la faisant passer de poussiéreuse entreprise familiale de maroquinerie générant un maigre 200 millions de dollars par année à géante de l’industrie valant 3,2 milliards de dollars, et ce, grâce à un marketing d’enfer et à des vêtements toujours à la hauteur de ses prétentions. Vous souvenez-vous de la publicité largement bannie montrant une Carmen Kass portant un kimono en satin signé Ford bien ouvert sur sa poitrine? Kass y tirait sa culotte vers le bas pour révéler un «G» méticuleusement rasé à même sa toison pubienne. Des années plus tard, le designer a confié à GQ avoir dû tailler les poils émergeant du sillon interfessier d’un mannequin qu’il avait habillé d’un simple string. Effronté, ce Ford.
Le créateur n’a pas toujours eu cette audace. Natif du Texas, Ford n’était qu’un adolescent timide (selon ses propres dires) lorsqu’il s’est installé à New York en 1979 pour suivre un programme d’art à NYU, études qu’il a abandonnées après s’être lié d’amitié avec le gratin du Studio 54, notamment Andy Warhol, se délectant ainsi des derniers instants du disco; une période déterminante qui allait fortement influencer son travail. «Je m’ennuyais du minimalisme visuel et de la richesse de cette période: la fin des années 70 a été très minimaliste. Cela dit, tout ce qu’on touchait à la fin des années 70... tout était très sensuel», raconte-t-il à Hamish Bowles, de Vogue, dans un épisode du balado In Vogue. «Il y avait de la soie, de la fourrure, du velours, et je me languissais de ces textures.»

De gauche à droite: Taylor Swift en Gucci aux Golden Globes en 2024 — un clin d’œil au look 32, peut-être. Photo: Jon Kopaloff/WireImage via Getty Images. Marija Vujovic portant la célèbre robe verte à paillettes, ledit look 32 du défilé Gucci automne-hiver 2004. Photo: Davide Maestri/WWD/Penske Media via Getty Images. La mannequin britannique Adwoa Aboah portant le look 32 aux GQ Men of the Year Awards en 2019. Photo: Ricky Vigil M/GC Images via Getty Images.
Ford, qui voulait devenir designer, est parvenu à décrocher, moyennant quelques douces paroles, un poste d’assistant à la conception auprès de Cathy Hardwick avant de trouver une place chez Perry Ellis, où Marc Jacobs occupait alors le rôle de président. En 1990, Dawn Mello, qui était à l’époque directrice artistique de Gucci, a décelé le potentiel de Ford et l’a embauché dans son équipe. Puis Ford a doucement gravi les échelons. En 1994, Mello a quitté Gucci pour Bergdorf Goodman, et Ford a peu après été nommé directeur artistique de la maison, présentant sa première collection à l’automne 1995 en envoyant Kate Moss et Amber Valletta se pavaner sur la passerelle dans des pantalons en velours moulants et aux jambes évasées ainsi que de somptueux chemisiers en satin. Quelques mois plus tard, Madonna revêtait le troisième look porté par Moss lors du défilé (un haut d’un bleu électrisant) pour accepter son prix lors des MTV Video Music Awards.
Gucci suscitait l’engouement. À tel point que Gucci Group – le regroupement moral derrière la maison – faisait en 1999 l’acquisition d’Yves Saint Laurent et confiait à Ford la direction artistique de cette autre griffe. Saint Laurent voyait d’un très mauvais œil la reprise de sa marque par Ford, mais le Texan a eu le dessus. «À l’époque, tout ce que je touchais fonctionnait», a confié à GQ un Ford toujours aussi lucide face à lui-même.
Tout ce battage publicitaire, tout ce travail, toutes ces acquisitions... qui se soldent par la démission de Ford en raison de sérieux désaccords avec François Pinault, lequel prenait peu à peu possession de Gucci Group pour l’intégrer à sa firme Pinault-Printemps-Redoute, ou PPR. Cathy Horyn tirait la mésentente au clair dans un article pour le New York Times en octobre 2003. «Pinault-Printemps-Redoute, qui détient 68% des parts de Gucci et s’est engagée à acheter le reste de l’entreprise d’ici le printemps prochain, insiste pour avoir son mot à dire sur la gestion», écrivait-elle, ajoutant plus loin que la rédactrice en chef de Vogue, Anna Wintour, avait déclaré que le départ de Ford serait «une catastrophe». Ford a toujours maintenu que le désaccord n’était pas de nature monétaire et qu’il découlait plutôt d’un désir personnel de conserver le contrôle sur ce qu’il avait créé et développé. PPR, aujourd’hui Kering, n’a pas plié, souhaitant avoir le contrôle sur Gucci Group.
Il vaut de rappeler que Ford et son homme de confiance Domenico De Sole, avocat italien qui deviendra plus tard président et chef de la direction de Gucci Group, ont aidé PPR à faire l’acquisition du Balenciaga de l’époque Nicolas Ghesquière, de Stella McCartney et de Bottega Veneta. Ford, qui se voyait comme un «designer commercial», mettait le grappin sur les griffes qu’il admirait.
Ford et De Sole ne voulant pas lâcher le morceau, ils ont décidé de partir, bouleversant l’industrie tout entière. «Ça impliquait de vastes répercussions. Il se retirait de Gucci Group», se rappelle Mark Holgate, directeur de l’actualité mode pour Vogue. «C’était comme si Tom Ford se retirait du monde de la mode.»
C’est donc sans surprise que le dernier défilé de Ford a été monumental. Tous les grands noms ont répondu à l’appel. Carine Roitfeld, rédactrice en chef de Vogue France s’est occupée du stylisme. Pat McGrath s’est chargée du maquillage, usant de khôl pour cerner les yeux des mannequins d’un fard comme délavé par la sueur, évoquant de longs ébats festifs. La direction capillaire d’Orlando Pita tranchait avec ces regards lascifs, l’artiste ayant créé des chevelures plaquées sur les têtes, séparées par une raie brutale, puis nouées en un chignon formidablement serré. («Comme la queue de cheval l’a été pour Helmut Lang, ce [chignon] est devenu une marque distinctive des looks de Tom Ford», me confie Pita.) En somme, les minois étaient luisants, chics et férocement sensuels.
Une pluie de pétales de roses a marqué la fin du spectacle présenté à l’Hotel Diana, à Rome, où Ford organisait ses défilés depuis longtemps. Les critiques ont fait l’éloge de la collection avec une verve si sulfureuse qu’on aurait cru lire les descriptions d’un roman sentimental figurant Fabio en couverture. «C’est une énergie purement sexuelle qui a ondulé sous les projecteurs jusqu’au passage de la toute dernière mannequin, vêtue d’une robe blanche en jersey dont les plis fluides ondoyaient sur les courbes de son corps», pouvait-on lire sous la plume de la critique de mode Robin Givhan, dans le Washington Post. «Il n’y a aucun doute sur l’identité de la femme Gucci: elle est l’incarnation de la sexualité libre et assumée, briquée jusqu’au lustre et bouillonnant d’une force prédatrice», écrivait pour sa part Sarah Mower, critique pour Vogue.

Sur cette image: Beyoncé portant une tenue de la collection Gucci automne-hiver 2004 dans le vidéoclip de la chanson Lose My Breath. Photo: M. Caulfield/WireImage pour Columbia Records via Getty Images.
De nos jours, la direction artistique des grandes marques s’apparente à une perpétuelle partie de chaises musicales; les annonces de départ de designers s’enchaînent sur Instagram. Mais le départ de Ford a provoqué une véritable onde de choc dans l’industrie – c’était une première en son genre. «Il nous semblait inconcevable qu’une décennie de Tom Ford puisse prendre fin, parce qu’on n’avait pas l’habitude de ce roulement de designers, dit Mark Holgate. Et c’était un double coup dur parce qu’il quittait aussi Saint Laurent.»
Et quelle meilleure façon de faire ses adieux qu’avec un défilé somptueux à l’excès et de la fourrure à profusion? L’événement s’accompagnait en outre d’une tension chargée d’émotion, autant visuelle que politique. Ford n’avait invité personne de PPR (pas plus qu’à son dernier défilé pour Yves Saint Laurent). En mars 2004, Lynn Hirschberg mentionnait dans un article pour le New York Times habilement intitulé «Arrivederci, Gucci» que la chanson Free d’Ultra Naté résonnait dans la salle au moment où Ford a foulé la passerelle pour un ultime salut. Les paroles de la chanson en disaient long: «Cause you’re free / To do what you want to do / You’ve got to live your life / Do what you want to do.» [Tu es libre / De faire ce qui te plaît / Vis ta vie / Fais ce qui te plaît]. Un hymne à la liberté drapé d’insolence!
Lors du défilé, Ford a rejoué ses plus grands succès. Bien que son départ ait paru abrupt, on pourrait croire qu’il s’était préparé à ce moment tout au long de son mandat chez Gucci: ses fougueux préliminaires faits de looks perchés sur des talons hauts ne pouvaient que conduire à un dénouement explosif. Cette fois, pas de personnages féminins épisodiques comme la riche hippie, la gothique langoureuse ou la noctambule des années 70. La fille Gucci était devenue une femme à part entière: une hypnotisante glamazon pleine d’assurance dont la garde-robe contient tout un attirail de pièces prêtes à être dégainées.
«Je reviens sans cesse au mot “inconcevable”, mais c’est vraiment ce qu’on ressentait, souligne Mark Holgate. Son langage pour Gucci était devenu beaucoup plus construit, plus séduisant, plus raffiné. D’une certaine manière, c’était une ode à sa conception du glamour, qui était cinématographique, très soignée, très orchestrée, vraiment réglée au quart de tour.» C’est avec la collection automne-hiver 2004 que le style Ford-Gucci a atteint son palpitant paroxysme. Les vestons en velours bleu de 1995, davantage échancrés, accompagnaient désormais d’aguichants pantalons ornés de broderies tourbillonnantes et de brillants. Les longues robes blanches à la Halston agrémentées de découpes à la hanche de la collection automne-hiver 1996 étaient maintenant retenues par une scintillante ferrure à mors.
«C’est une collection importante parce qu’elle marque la dernière fois qu’un designer a osé proposer un hédonisme aussi chic et chargé de sexualité, et cette dimension hédoniste et sensuelle provenait de Ford lui-même.»
On trouve un superbe blouson en suède aubergine et prune sur Recess, un petit site spécialisé dans la revente. La pièce arbore un col haut serrant le cou. Une bande en python entoure le biceps, souligne le coude et termine sa course à la naissance de l’avant-bras, s’enroulant langoureusement autour d’artères vitales. Les pinces inversées à la taille donnent l’impression que le corps se rétracte sur lui-même. Le blouson est si bien construit qu’il rendrait flatteuse la silhouette d’une tomate.
Pour les adeptes et les collectionneur·euses de Gucci, les détails qui caractérisent la dernière collection de Ford demeurent incomparables. Justin Friedman, qui dirige le populaire et nostalgique compte Instagram @tomfordforgucci, note à quel point la construction de ces vêtements est extraordinaire. «Ils sont devenus plus travaillés», explique Friedman (il importe de souligner que Ford lui-même a utilisé le terme «travaillées» pour décrire ses collections, et ses adeptes le reprennent aujourd’hui). «Ses créations affichaient davantage de détails, c’était délibéré, poursuit-il. Ce n’était plus seulement la tenue qui était détaillée au possible, plus seulement la confection non plus: tout à coup, il y avait des panneaux en organza superposés sur du satin avec des pampilles.»
Neil Leonard, ex-designer et collectionneur de pièces Gucci et YSL, est derrière le compte Instagram @lab2022. Il a acheté des pièces Gucci signées Tom Ford sur les conseils de Dawn Mello elle-même. Leonard m’a fait parvenir une photo d’un veston à rayures fines simple comme tout tiré de la collection automne-hiver 1996, puis une autre d’Eugenia Volodina portant le blouson prune entrecoupé de bandes de velours. «Je me suis dit que c’était une bonne façon d’examiner le chemin qu’il a parcouru en moins de dix ans, l’évolution de son état d’esprit face au design, explique Leonard. Il est passé de concepts très, très simples à ce blouson violet... qui doit avoir au moins 500 plis, coutures et bandes de velours intégrées.»
Au-delà des combinaisons de matériaux et des constructions complexes, Ford avait créé son propre univers utopique où le talon pointu était toujours de mise; il dictait les règles du jeu, on ne faisait que jouer – ou aspirait à entrer dans le jeu. Orlando Pita, qui a collaboré avec Ford pendant ses dernières saisons, avait réussi à saisir la philosophie du designer. «C’était toujours plaisant de composer des looks avec Tom: parfois on regardait des photos d’anciennes collections et parfois on discutait simplement du type de femme qui devrait porter telle coiffure de telle façon, explique-t-il. Il m’avait dit: “Je veux que les gens apportent ces photos à leur salon et demandent exactement cette coiffure”.»

De gauche à droite: Tracee Ellis Ross au Legends Ball d’Oprah Winfrey en mai 2005, portant la robe dans laquelle Grenville avait défilé. Photo: Frederick M. Brown via Getty Images. Georgina Grenville au défilé Gucci automne-hiver 2004. Photo: Davide Maestri/WWD/Penske Media via Getty Images. Bella Hadid portant une tenue de la collection Gucci automne-hiver 1996 au Festival de Cannes en 2022. Photo: Vittorio Zunino Celotto via Getty Images.
Qu’un look suscite l’envie de le recréer, voilà peut-être la plus belle marque de succès. L’exploit consiste à donner à quiconque l’envie de vivre le rêve qu’on lui propose. Ford y est arrivé: les rédacteur·ices en chef voulaient ses créations. «Je me rappelle avoir croisé Candy Pratts Price [ancienne rédactrice en chef de Vogue] tout juste après un défilé, vêtue de l’un des manteaux de la collection qu’on venait de présenter, et lui avoir demandé: “Comment as-tu pu l’avoir si rapidement?” raconte Pita. Elle m’avait répondu: “J’ai dit à Tom qu’il me le fallait absolument. Je crois qu’il faut que je lui rapporte, par contre”.»
La collection était représentative du caractère obsessionnel de Ford. Il a toujours admis être le premier à se fustiger avant que d’autres en aient l’occasion; un symptôme de sa rigoureuse attention aux détails. «Il revisitait son passé, mais je pense qu’il le faisait de façon à présenter une certaine continuité et à exprimer clairement sa vision de Gucci, ajoute Holgate. Tous les grands succès étaient là, mais en version exacerbée.»
Pendant l’ère Ford, Gucci a vraiment été le prolongement de Ford lui-même. «C’est une collection importante parce qu’elle marque la dernière fois qu’un designer a osé proposer un hédonisme aussi chic et chargé de sexualité, et cette dimension hédoniste et sensuelle provenait de Ford lui-même, dit Friedman. Il le savait. Il le vivait. C’était vrai. Et je crois que ç’a été la dernière fois où l’on a pu observer autant de sexualité et de fantasmes ouvertement assouvis à cet échelon de l’industrie.» Et maintenant, où le sexe est-il passé? On ne voit plus rien qui pourrait se comparer à cet étalage de nudité. Peut-être est-ce parce que la chose n’est désormais plus inhérente aux défilés; ou peut-être fait-elle défaut aux designers d’aujourd’hui. Pour sa part, Ford demeure sexy, encore à ce jour. À 62 ans, il exsude toujours un charme érotique à l’esthétique léchée, une assurance détachée. D’élégantes touffes de poils sur la poitrine, une mâchoire exceptionnelle, une peau qu’on dirait faite en Kevlar et qui donne envie de connaître l’adresse de son dermatologue. Ford était Gucci au même titre que Gucci était Ford. «J’ai littéralement envoyé mes propres sofas afin qu’on produise des modèles identiques pour meubler les boutiques», avait-il confié à GQ.
En 2004, nombreuses étaient les personnes, y compris Ford, qui pensaient que ce dernier allait quitter la mode pour toujours. On sait aujourd’hui qu’il a fait un retour fracassant en 2006 avec De Sole pour lancer TOM FORD, première percée dans l’univers des produits de beauté. Les nouveaux parfums TOM FORD étaient fidèles à l’esprit du designer: Black Orchid, avec ses notes fruitées et chocolatées, est censé évoquer l’odeur d’un entrejambe mâle. Le prêt-à-porter masculin a suivi plus tard, en 2007, puis en 2010, Ford a retenu les services de Beyoncé et Julianne Moore pour présenter sa première collection féminine à la saison printemps-été 2011, dans sa boutique de Madison Avenue. Ce n’est que 20 ans plus tard que Ford a véritablement tout arrêté: en 2023, il a vendu TOM FORD à Estée Lauder pour la somme faramineuse de 2,8 milliards de dollars.
À l’instar de Ford, les collections du designer n’ont pas d’âge. La semaine dernière, j’avais rendez-vous avec une femme qui dirige les relations publiques pour une marque américaine de produits d’art de vivre abordables. Elle est entrée dans le restaurant nonchalamment vêtue d’un haut gris à manches longues avec imprimé python provenant de la collection printemps-été 2000 de Gucci. Elle m’a plus tard envoyé une photo prise devant un miroir avec le pantalon assorti. Tout simplement canon. De fringante experte en relations publiques, elle s’est métamorphosée en une bombe sexuelle grâce à la tenue élégamment inquiétante de Ford et à ses imprimés reptiliens. Ce n’est pas pour rien que les célébrités qui revêtent les tenues de Gucci imaginées par Ford continuent de défrayer l’actualité mode. En 2021, Rihanna a fait saliver l’internet tout entier après avoir été photographiée dans une librairie d’aéroport portant un pantalon à bordures en plumes de la collection printemps-été 1999. En 2021, Kylie a fait les manchettes lorsqu’elle a enfilé une petite robe moulante de la collection printemps-été 2000 dans laquelle Jacquetta Wheeler avait jadis défilé. Et comment oublier Kim Kardashian qui, en 2018, a pris la pose dans un string Gucci orné de l’emblème en «G» de la collection printemps-été 1997, entraînant dans la foulée une hausse des prix de l’ensemble des pièces Gucci signées Ford?
Qu’advient-il de Gucci aujourd’hui? On retrouve dans chaque collection un soupçon ou une interprétation de l’œuvre de Ford. Alessandro Michele, qui avait travaillé sous la direction de Ford, a proposé sa version du complet en velours rouge de l’automne 1996 endossé à l’époque par nulle autre que Gwyneth Paltrow. Le plus récent successeur à la barre de Gucci, Sabato De Sarno, a quant à lui interprété une spécialité de Ford dans sa première collection pour la maison: un haut blanc sans manches incrusté de cristaux tiré de la collection printemps-été 1999.
Mais peut-on qualifier ces nouvelles créations de sexy? La vraie question demeure: créera-t-on jamais des vêtements aussi dégoulinants de sensualité que ceux de Ford? Crus mais chics. Débridés mais sans un fil qui dépasse. Et produira-t-on jamais un autre manteau fait de fourrures et de peaux de reptiles ayant le pouvoir de transformer n’importe quelle femme en épouse d’oligarque grâce à un judicieux cintrage? Peut-être pas. La sensualité façon Ford est un concept que lui seul maîtrise. Heureusement, le manteau en question existe toujours.
Liana Satenstein est une rédactrice de mode basée à Brooklyn. Elle a travaillé pour Vogue pendant près de neuf ans, écrivant sur une multitude de sujets, des tendances en Europe de l’Est à la résurgence du sac City de Balenciaga. Elle aide aussi les gens à faire de l’ordre dans leur garde-robe.
- Texte: Liana Satenstein
- Traduction: Camille Desrochers
- Date: 23 février 2024

