Que se passe-t-il
avec la Semaine de
la mode de New York?

L’industrie est en mode survie. Augmentation du cout de la vie, délabrement des infrastructures, rythme effréné du cycle médiatique – qu’adviendra-t-il des designers?

  • Texte: Dora Boras

Pupilles dilatées, joues en feu, pression artérielle élevée, esprit embrouillé, agitation. Stress traumatique ou simple réaction à la Semaine de la mode de New York?

Le grand cabinet-conseil américain McKinsey & Company a récemment rapporté que New York se trouve à la croisée des chemins en tant que capitale de la mode, ce secteur économique de la ville peinant encore à se remettre de la pandémie. Pour citer André Leon Talley dans le documentaire The September Issue paru en 2009: «Le tableau est sombre aux États-Unis depuis un moment. Il y a une pénurie de beauté, chérie.» À l’heure actuelle, il semble y avoir une pénurie de beaucoup de choses.

Les grandes marques américaines de jadis étant absentes du calendrier officiel du CFDA, force est de constater que les piliers sur lesquels s’érigeait autrefois l’empire de la mode new-yorkais ont été renversés. Ajoutons à cela la disparition graduelle des magasins physiques et l’évolution rapide du commerce en ligne, et l’on doit admettre que la Semaine de la mode de New York est en plein bouleversement. Est-ce suffisant d’avoir toutes les bonnes personnes – toutes ces it girls à l’attitude froide et détachée; cette star de l’électropop en complet noir – en première rangée?

«Je ne crois pas que je pourrais faire ailleurs ce que je fais ici. New York me tue et me garde en vie», affirme Ramona Beattie, résidente new-yorkaise et designer de Shame, nouvelle coqueluche de la scène new school qui transforme l’indie sleaze en indie slutty depuis son lancement en 2022. «Je pense que beaucoup de designers partagent ce sentiment. Je me considère chanceuse d’être ici même si je dois me fendre en quatre pour payer le loyer», ajoute-t-elle.

Dans sa salle d’exposition, Beattie me montre des suspensoirs faits de languettes de canettes et des clous décoratifs en bois délicatement cousus sur un blouson en filet. Lors du deuxième défilé de Shame, qui a eu lieu une semaine plus tôt, The Dare était assis en première rangée, et la légendaire Leilah Weinraub ainsi que la rédactrice en chef du magazine Interview Taylore Scarabelli ont foulé la passerelle, cette dernière dans le look numéro deux: une chemise blanche à la coupe impeccable portée sur un suspensoir noir. Si elle n’est pas officiellement inscrite au calendrier du CFDA, Shame a pourtant tout d’une jeune griffe en pleine ascension: son interprétation léchée de la perversion et de l’irrévérence est provocatrice, indéniablement de son époque et endossée par ces personnes dont les gouts dictent ce qui est cool ou non à New York. Je me fais la remarque que je dois acheter des lunettes de soleil plus grosses et plus noires et fumer davantage.

«New York me tue et me garde en vie.»

Sur cette image et sur l’image du haut: Shame printemps-été 2025. (Photo: Lauren Davis.)

«Je crois qu’il y a quelque chose de très vulgaire à propos de New York et des États-Unis en général et j’adore ça, Beattie précise plus tard par courriel. C’est très présent dans la philosophie de ma marque; même quand un ensemble est propre, je veux qu’il évoque un petit quelque chose de vicieux. Je ne suis pas fan des États-Unis, mais j’en suis assurément un produit et j’aime émettre une critique par l’intermédiaire de mes créations.»

Pour Colleen Allen, une séance de spiritisme est en cours dans un studio de Canal Street. «Le rythme de New York fait en sorte que rien ne stagne ici», dit Allen, qui présentait sa deuxième collection. «J’aime avoir la possibilité d’aller voir des expositions dans des musées et des galeries ou un spectacle à l’opéra ou au philarmonique. Chaque communauté créative et chaque quartier offrent une expérience et une perspective différentes.» La ville, bien qu’exigeante, est beaucoup plus jeune que ses homologues de la mode européens, ce qui, selon Allen, permet une perception moins rigide de la place qui revient à chaque griffe et donne finalement une meilleure visibilité aux marques émergentes. «Le concept de système hiérarchique est moins présent ici, ce qui laisse place à un discours diversifié», dit-elle.

Originaire de Chicago, Allen a perfectionné ses compétences au sein de l’équipe du prêt-à-porter masculin chez The Row, et crée maintenant des vêtements qui mêlent l’antique et le contemporain pour sa marque homonyme. «Il y a à New York une communauté qui est d’un tel soutien, j’en suis tellement reconnaissante, dit-elle. Je produis toute la collection ici. C’est important pour moi de soutenir la communauté locale et ça me permet de m’impliquer sur place tout au long du processus de confection.»

Shame printemps-été 2025. (Photo: Lauren Davis.)

Colleen Allen printemps-été 2025. (Photo: Annie Powers.)

La prochaine génération de grandes marques new-yorkaise explore également différentes façons de présenter ses collections. La griffe bienaimée Eckhaus Latta s’est ainsi détournée du défilé traditionnel à l’occasion de la semaine de la mode, offrant plutôt un souper en l’honneur des ami·es de la marque et invitant ses hôtes à revêtir des pièces de ses anciennes collections.

«Les gens aiment critiquer [la mode new-yorkaise], une attitude plutôt malsaine à mon avis», me dit Mike Eckhaus quelques jours après le souper. «Quelque chose s’est produit au cours des 20 dernières années, avec l’arrivée de Style.com, tout est numérisé, et Instagram, les gens interagissent avec ce qui est publié sur cette plateforme de manière tellement instantanée qu’on a l’impression d’avoir un mois de la mode plus qu’une semaine de la mode. On n’utilisait pas ce terme il y a 20 ans. New York présente une réalité tout autre que celle de Londres, Paris ou Milan. Elle est plus malléable, plus changeante; je pense que ça laisse place à une offre différente, et que ça permet à différents types de talents d’avoir une couverture médiatique et de participer au discours, et c’est moins basé sur des structures ou une tradition comme c’est le cas à Paris par exemple.»

«Les gens aiment critiquer [la mode new-yorkaise], une attitude plutôt malsaine à mon avis.»

Eckhaus Latta printemps-été 2025. (Photo: Tyler Matther Oyler.)

Eckhaus Latta printemps-été 2025. (Photo: Tyler Matther Oyler.)

Le défilé printemps-été 2025 de Willy Chavarria était l’un des évènements à ne pas rater au calendrier de cette année. Tandis qu’un grand nombre des designers de la nouvelle garde new-yorkaise ont choisi de participer autrement à la semaine de la mode, la production de Chavarria a fait la part belle à la magie du spectacle. «Le défilé est le moyen idéal de dévoiler une collection parce qu’il communique l’intention par l’intermédiaire de sons, de musique, d’odeurs, d’un éclairage, et bien sûr par l’intermédiaire des personnes qui portent les créations, dit-il. C’est un moment tellement magique pour moi. Je peux raconter l’histoire exactement comme je veux qu’elle soit vécue. Et c’est ce qui jette les bases de l’avenir de la saison.» Les vêtements de travail efflorescents de Chavarria sont reconnaissables entre tous et reflètent une ténacité et une détermination typiquement new-yorkaises. «New York est éprouvante. Sur tous les plans», dit-il. Ce dévouement acharné est un aspect du caractère inimitable de New York, lequel transcende les frontières de la métropole. «Le cool new-yorkais est inégalé dans le monde, et je vois des marques d’ailleurs tenter de l’imiter.»

WILLY CHAVARRIA printemps-été 2025. (Photo: Eddy Aoki.)

WILLY CHAVARRIA printemps-été 2025. (Photo: Kevin Alexander.)

Pour Chavarria, le sentiment de communauté qui accompagne la semaine de la mode représente sa grande force, et figurer au calendrier officiel est pour lui un honneur qu’il chérit. «J’aime figurer au calendrier parce que ça me permet de faire partie de la mode new-yorkaise, un milieu auquel j’espère contribuer grandement, dit-il. L’énergie qui anime New York est sans pareille. Il y a quelque chose d’exceptionnel à saisir pendant cette période où l’ensemble des designers présentent leurs propres collections. C’est fantastique.»

En plus du soutien spirituel qu’apporte le fait de prendre part à la semaine de la mode, Chavarria affirme que cette participation est également nécessaire aux affaires. «En fin de compte, j’ai pris conscience que pour prospérer en mode, il fallait faire partie du système dans lequel on se soutient les un·s les autres.»

Évoquant une force tranquille au milieu du tourbillon de la mode new-yorkaise, Claire McKinney et Sophie Andes-Gascon, le duo derrière la marque conceptuelle et ésotérique SC103, atteignent un état d’esprit supérieur dans le chaos de la ville. Les designers, qui ont présenté leur collection printemps-été 2025 lors d’un défilé hors calendrier une semaine auparavant, font face à la turbulence avec un optimisme plein de douceur, citant la communauté et les partenariats comme leurs points d’ancrage. «On a l’impression que notre public et l’industrie nous invitent à explorer d’autres façons de présenter nos collections, qu’on pense aux défilés, aux carnets de mode, aux défilés en galerie ou aux ventes en studio, écrivent-elles par courriel. On a souvent l’impression que la seule chose qui limite les options est le temps que nous avons pendant l’année, mais heureusement on est deux et on s’encourage mutuellement! La façon très positive dont le public a accueilli les différents formats qu’on a utilisés pour présenter notre travail nous stimule. La formule du défilé et la tradition que ça évoque sont inspirantes, dans le sens où ça ressemble souvent à un rêve d’enfant qui se réalise.»

SC103 printemps-été 2025. (Photo: Adam Powell.)

SC103 printemps-été 2025. (Photo: Adam Powell.)

La relation étroite qu’entretiennent McKinney et Andes-Gason avec leurs partenaires du Garment District laisse entrevoir toute la volonté qui entre dans le processus de confection de la marque. «Le plus grand défi est de trouver l’espace et le temps pour simplement être, respirer et regarder les détails de plus près. On se tourne vers la nature et les vrais moments de repos pour y arriver, en fermant le studio pendant un certain temps en été.» En résumé, la solution parait simple: il faut se mettre au vert. Voyez-le comme un rappel d’envoyer une lettre au maire Eric Adams pour lui demander de sauver le jardin d’Elizabeth Street.

Bien que l’accès à des talents, à des fournisseurs et à des distributeurs demeure un attrait majeur pour les designers, la hausse du cout de la vie dans la ville a entrainé la fermeture d’importants magasins de tissus et d’accessoires. Lors de soirées et entre les présentations, j’ai souvent entendu des initié·es déplorer la fermeture de ces établissements clés. Selon McKinsey & Company, la confection et l’approvisionnement à New York ont été largement décentralisés du Garment District, autrefois prospère, et relocalisés à l’étranger pour réduire les couts de production.

SC103 printemps-été 2025. (Photo: Adam Powell.)

Eckhaus Latta printemps-été 2025. (Photo: Tyler Matther Oyler.)

Dans le monde de la mode new-yorkais, le fait de devoir se débrouiller représente la principale source de motivation. Qui a besoin d’une qualité de vie quand on peut travailler de façon acharnée? La ville se fractionne sous le poids du stress et de la précarité, engendrant deux réalités parallèles. En cette période de transition, alors que les designers qui ont émergé à la fin des années 2010 deviennent l’establishment et que la prochaine génération de créatrices et de créateurs repousse les limites de son autonomie et de son influence avec un brin de rébellion, la nouvelle identité de New York attend de se faire connaitre. La ville peut sembler accablante, mais les résultats sont indéniablement attrayants. Il n’y a rien qui ne tourne pas rond chez la mode new-yorkaise, du moins rien qu’une petite prescription ne saurait corriger.

WILLY CHAVARRIA printemps-été 2025. (Photo: Kevin Alexander.)

Shame printemps-été 2025. (Photo: Lauren Davis.)

  • Texte: Dora Boras
  • Date: 19 septembre 2024