Brick, le nouveau symbole du désir de déconnexion

Ce petit objet qui bloque les réseaux sociaux est devenu l’accessoire le plus convoité de l’année.

  • Par: Kate Lindsay

Cette année, on mise sur la friction. On fait une détox numérique. On vit en mode analogique, on lit des livres et des magazines. S'il y a bien un signe qui montre que les réseaux sociaux ont abîmé nos cerveaux, c'est qu'on a dû réinventer la vie réelle encore et encore pour essayer de s'en détacher. Les produits censés accompagner cette quête ne manquent pas : téléphones basiques, Light Phones, applications de réduction du temps d’écran comme Opal, pour n’en citer que quelques-uns, tous portés par des utilisateurs et utilisatrices qui consacrent leurs dernières minutes en ligne à documenter leur nouvelle discipline.

Mais un outil en particulier a su capitaliser sur ce moment bien plus que les autres. Un dispositif en plastique de cinq centimètres sur cinq, devenu un véritable symbole de statut social pour ceux et celles qui aspirent à se déconnecter : Brick, un petit carré de plastique qui oblige à le toucher avec son téléphone pour accéder aux réseaux sociaux.

Ce dispositif est devenu une sorte de Labubu pour les personnes disposant d'un compte Roth IRA. Créé en 2023 par Zach Nasgowitz et TJ Driver, deux fondateurs de la génération Z, ce gadget à 59 dollars a fait les gros titres avec des articles tels que « I Bricked My Phone for 2 Weeks. My Brain Feels Much Better ». Ses utilisateurs et utilisatrices se vantent familièrement d'être « bricked » ou même « bricked up ». « Je me rends compte que chaque fois que je dis « j'ai bloqué mon téléphone », explique Lexi Merritt, une utilisatrice de 31 ans originaire de Washington, je propage en quelque sorte la bonne parole. »

En réalité, Brick s’est répandu comme n’importe quelle autre tendance : en ligne. La marque a refusé de communiquer ses chiffres de vente, mais Nasgowitz déclare avoir constaté une « très forte augmentation » à l'approche de 2026. Il a ajouté que la plupart des personnes qui utilisent Brick ont entre 20 et 35 ans — et parlent ouvertement de leur usage.

Des créateurs et créatrices comme Jaci Marie Smith incitent désormais leurs abonné·es à acheter un produit susceptible, paradoxalement, de leur faire perdre des followers. Même des utilisateurs et utilisatrices ordinaires, notamment sur des plateformes plus axées sur l’écrit comme Substack, publient suffisamment de photos et de témoignages autour de Brick pour que Megan Trincot, 32 ans, basée à Chicago et refroidie par son prix de 60 dollars, ait tout de même réussi à suivre la tendance en fabriquant sa propre version à l’aide d’une balise NFC et de l’application Foqos.

Sans surprise, cet évangélisme en ligne a déplu à certaines personnes. « Je pense que si les gens étaient vraiment satisfaits de BRICK, ils n’auraient pas besoin de se connecter juste pour publier une photo de celui-ci », a écrit l’écrivaine Kaitlin Phillips sur Substack Notes. Mikala Jamison, de son côté, a adoré Brick dès sa première utilisation. Mais alors que d'autres trouvaient le fait de devoir se déplacer physiquement pour débloquer leur téléphone suffisamment « humiliant » pour être dissuasif, la jeune femme de 31 ans estime que c'était tout simplement trop facile. « Je voulais quelque chose de beaucoup plus punitif », explique-t-elle. Elle paie désormais pour l'application Freedom à la place. (9 $ ou 40 $ par an.)

Sarah Wood Gonzalez, 29 ans, reconnaît que Brick n’est efficace que dans la mesure où l’on choisit de l’utiliser. Dans un monde idéal, l’outil saurait bloquer son téléphone juste avant qu’elle ne se connecte. « Parfois, je tombe dans un engrenage en ligne et je perds un temps fou, avant de relever la tête en me disant : « Wow, j’aurais dû bloquer mon téléphone. » », explique-t-elle.

Résultat : ces déclarations de déconnexion s’accompagnent souvent d’accusations de « présence en ligne performative », tandis que Vogue qualifie le fait de se débrancher de nouvelle « monnaie de luxe ».

« Je trouve ça assez ironique d’être en train de doomscroller et de ne voir que des vidéos de personnes expliquant à quel point elles sont plus heureuses depuis qu’elles ne sont jamais sur leur téléphone », observe Lexi Merritt. « On est tous et toutes dans le même bateau ici ! »

Il est logique que les anciennes habitudes de publication aient la vie dure. Se déconnecter, c’est se retirer de la place publique et renoncer à cette attention qui, depuis une quinzaine d’années, constitue la preuve la plus tangible de notre existence. Ce qui rend Brick particulièrement intéressant, c’est que, à l’image des albums photo ou des DVD que l’on recommence à convoiter, il est tangible. C'est l'incarnation physique d'un mode de vie qui, autrement, passerait inaperçu. Une sorte de médaille symbolique pour nos efforts.

Beaucoup d’entre nous ont atteint une forme d’épuisement numérique, nourrie par des plateformes saturées et un flux incessant de cycles de tendances, consommées puis abandonnées à un rythme toujours plus rapide. Investir dans des tendances émergentes peut sembler risqué, voire inutile. Rien ne permet d’affirmer que Brick échappera à ce schéma. Mais au fond, ce n’est pas Brick que l’on recherche réellement. C’est la vie que l’on projette à travers ce petit objet : une vie où les heures ne disparaissent plus dans des marathons de vidéos courtes, ni dans des débats sans fin sur les « bonnes raisons » de réduire son temps d’écran. Ne plus être au fait des dernières polémiques TikTok ou de la brain rot du moment devient alors non seulement une forme d’élégance, mais aussi un soulagement.

Reste à savoir si Brick incarne une simple tendance ou s’il annonce quelque chose de plus durable. Corriger réellement nos temps d’écran excessifs demandera plus que de la seule discipline individuelle. Tant que l’industrie du divertissement, de l’information, du commerce et des relations sociales reposera majoritairement sur les réseaux sociaux, se déconnecter entièrement restera un sacrifice considérable. Un changement plus profond exigera un ralentissement progressif, en arrière-plan. Le long processus de retrait numérique n’est pas inévitable, mais il demeure possible, à condition d’être suffisamment constant·es pour amener, peu à peu, les conditions extérieures à évoluer avec nous, brique par brique.

Kate Lindsay est une écrivaine spécialisée dans la culture Internet. Elle co-anime ICYMI, un podcast de Slate consacré à la vie en ligne.

  • Par: Kate Lindsay