ISABELLA LOVESTORY FAIT PEAU NEUVE
Depuis des années, l'auteure de la perreo-pop bâtit des univers. Aujourd'hui, elle en réduit un en cendres pour laisser place au suivant.
- Par: Amanda Breeze
- Photographie: Félicie Alessia Diaz

Pour Isabella Lovestory, chaque fin semble porter la promesse d’un nouveau départ. Elle a grandi dans les montagnes entourant Tegucigalpa, a construit une vie à Montréal, et fait aujourd’hui ses valises pour Los Angeles. En chemin, elle est devenue l’une des voix les plus irrévérencieuses de la pop, transformant le reggaeton en quelque chose de plus bruyant, de plus étrange, et presque impossible à définir.
Le mouvement façonne la vie d’Isabella depuis si longtemps qu’il ne s’accompagne plus de cérémonie. En route pour le château de Dracula via Bucarest, elle admet que les lieux défilent « comme des étoiles filantes » et que les villes finissent par ressembler à Narnia, existant quelque part entre souvenir et fantasme. Elle plaisante en disant qu’elle aimerait pouvoir se téléporter pour éviter les espaces aux « basses vibrations » comme les aéroports, mais confie adorer les longs trajets en train pour cette sensation rare où, pendant un instant, rien n’existe vraiment.
Une logique qui s’étend à son travail. La familiarité, dit-elle, est « ce qui tue la créativité ». La pression de devenir un produit ne l’a jamais vraiment intéressée. Elle préfère continuer à changer plutôt que de devenir facile à identifier. Cette philosophie résonne particulièrement aujourd’hui.

À 32 ans, Isabella parle du temps avec un détachement surprenant. Elle se détache d’anciens collaborateur·ices qui ne lui correspondent plus, fait la paix avec l’incertitude d’un nouveau déménagement, et pense moins à préserver le passé qu’à la version d’elle-même qui viendra ensuite. « Si vous voulez devenir quelqu’un de nouveau, vous devez tout laisser brûler et renaître de vos cendres comme un phénix. »

Amanda Breeze
Isabella Lovestory
Penses-tu que changer constamment de lieu modifie la façon dont tu leur donnes du sens ?
Je suis actuellement dans un train qui va de Bucarest à la Transylvanie pour visiter le château de Dracula. [Rires] Je pense qu’être un esprit libre est simplement mon destin. Mon grand-père était pêcheur au Honduras, donc j’ai le goût de l’aventure, c’est dans mes veines. Il s’est perdu en mer pendant une semaine une fois. Je pense vraiment que déménager constamment change ma perception des lieux, c’est un peu comme Narnia. J’ai des aperçus des villes comme des étoiles filantes, c’est mélancolique. Parfois, j’aimerais pouvoir me téléporter au lieu d’être dans des espaces aux « basses vibrations » comme les aéroports, mais j’apprécie vraiment les voyages en train ou en avion. J’ai l’impression que c’est l’endroit idéal pour ignorer tout le monde et méditer. Un tube où rien n’existe pendant un instant.

La familiarité te semble-t-elle parfois dangereuse sur le plan créatif ?
La familiarité et le confort dans l'art sont ce qui tue la créativité. Je pense qu’il faut toujours rester curieuse. Bien sûr, il est important de construire d’abord un langage intérieur et d’établir quels sont ton monde et tes intentions en tant qu’artiste, mais ne tombe jamais, au grand jamais, dans l’agenda marketing qui consiste à devenir un produit. C’est ce que l’industrie attend de toi pour pouvoir se faire de l’argent sur ton dos. Je pense qu’être sans peur, c’est être libre. Prendre des risques et expérimenter, c’est la meilleure chose que tu puisses faire. Pourquoi ne pas faire tout ce que tu veux à n'importe quel moment de ta vie ?
Tu es dans une période où ta vie semble s’étendre de manière très concrète. Devenir quelqu’un de nouveau exige-t-il toujours de laisser quelque chose derrière soi ?
Absolument. Je déménage bientôt à L.A. et je laisse énormément de choses en arrière. Je n’aime pas regarder dans le rétroviseur. Si tu veux devenir quelqu’un de nouveau, tu dois tout laisser brûler et renaître de tes cendres comme un phénix. La vie continue.

Fie-toi toujours à ton instinct ! T’est-il déjà arrivé d’être attirée par quelque chose sans même comprendre de quoi il s’agissait ?
J’étais à l’école des beaux-arts, à peindre et à dessiner, quand j’ai décidé sur un coup de tête d’abandonner pour devenir chanteuse. C’était une décision assez imprudente, mais au final, bien plus libératrice que de suivre les règles. J’essaie de faire confiance à mon intuition, même quand je n’ai aucune idée de ce à quoi ressemblera l’avenir. Je ne sais absolument pas ce que donnera ma vie à L.A., surtout avec le climat actuel aux États-Unis. Je pense que le secret est de rester constamment amusée et de romantiser chaque situation plutôt que de tout voir en noir. Si des extraterrestres m’enlevaient, je serais si heureuse.

J’aime l’idée de romantiser l’incertitude, mais il y a aussi une forme de solitude dans les périodes de transition, car rien ne t’appartient tout à fait, ni l’ancienne vie, ni la nouvelle. Comment gères-tu ces moments d’entre-deux ?
Ces quatre ou cinq dernières années, j'ai enchaîné deux albums et deux tournées mondiales sans répit. C'est la première fois que je me pose enfin, que j'ai le temps de créer et de suivre mes propres envies. Je me sens un peu à bout, mais aussi inarrêtable. J'ai traversé une solitude profonde, des deuils aussi bien réels que symboliques, qu'il a fallu gérer en plein chaos. Dans ces moments sombres, tu réalises vite qui est authentique et qui n'est qu'une imposture. C'est une bénédiction. Je suis habituée à la solitude, c'est la seule chose qui a été constante. Je viens tout juste de me faire tatouer un crâne avec un nœud. Memento mori. Ça fait du bien de simplement absorber la vie.

On dirait que tu t'es accommodée à cette impermanence. Est-ce que tu sais lâcher prise ?
J’ai beaucoup déménagé pendant mon enfance, j'ai été exposée à tellement de choses, que lâcher prise est devenu une seconde nature. Il y a eu tant de relations qui ont dû s'arrêter, tant de portes qui se sont fermées. En ce moment, je me détache d'anciens collaborateur·ices et d'amitiés qui ne me correspondent plus, et c'est très bien comme ça. C'est grisant de ne pas savoir ce qui nous attend. Comme le disait la poétesse Hilary Duff : « Que la pluie tombe et réveille mes rêves… »
J'avais d'ailleurs chanté cette chanson à mon spectacle de fin d'année en sixième.

Un sacré banger. En parlant de choses qui nous marquent, y a-t-il un endroit que tu as quitté mais qui te suit toujours ?
Probablement les montagnes de Tegucigalpa, là où j'ai grandi, et la magie que j'y ressentais. J’essaie toujours de garder mon cœur aussi aventureux qu’il l’était quand j’étais enfant.


Le temps devient-il moins effrayant avec l'âge ?
J'ai quelques cheveux blancs qui pointent le bout de leur nez. J'ai 32 ans. Des gens de l'industrie m'ont suggéré de mentir sur mon âge, et je trouve que c'est d'une lâcheté sans nom. Je veux atteindre les 100 ans et les assumer pleinement. Je ne cours pas après le temps. L'esprit et l'âme de Kim Gordon sont bien plus jeunes que ceux de beaucoup de musiciens dont le cerveau est grillé par TikTok. Le temps ne devrait pas être effrayant. La peur du vieillissement est une pathologie. Nous vivons une époque absurde et vampirique, et la rhinoplastie ratée de Clavicular en est la preuve.
J'imagine que cela signifie aussi savoir quand passer à autre chose. Qu'est-ce qui est le plus difficile : arriver quelque part ou savoir quand il est temps de partir ?
Savoir quand il est temps de partir. Parfois, c'est quitter un lit douillet qui fait le plus mal.
À quel moment sais-tu qu'un univers créatif a fait son temps pour toi ?
Quand il devient trop digeste.

Alors, qu'est-ce que tu pleures ?
Tout.

- Par: Amanda Breeze
- Photographie: Félicie Alessia Diaz
- Direction créative: Jaime Salgado
- Consultant en image visuelle: Marjorie Matamoros
- Directrice des mouvements: Fernanda Alvarez Larrain
- Concepteur lumière: Melodie Derderian
- Coiffure et maquillage: Carole Méthot
- Stylisme: Angelina Navas-Salgado
- Conception des décors: Natalia Solano
- Assistant décorateur: Ricardo Fuentes

