Libérez votre papi intérieur dans le paradis secret de la friperie à Séoul

Une exploration de la mode de rue – la vraie – dans le plus grand marché aux puces de la capitale sud-coréenne, l’un des lieux favoris de Kiko Kostadinov et une oasis d’authenticité hors de l’emprise des médias sociaux.

  • Texte et photos: Hong Sukwoo

Même à son niveau le plus extrême, la mode de rue dans les grandes villes du monde suit généralement les tendances. Mais les ainé·e·s qu’on rencontre au marché aux puces de Dongmyo, à Séoul, dégagent une tout autre vibe – un style si rafraichissant et inattendu qu’il en est quasiment révolutionnaire. Imaginez des hanboks assortis à des chapeaux de cowboy, des montres mécaniques avec des jeans semi-évasés et des chemises à carreaux avec des t-shirts fluo. C’est un défilé hétéroclite de vêtements de pêche, de chasse, de randonnée et de jogging, tous portés par des vieillards qui ont du charisme à revendre.

J’ai découvert Dongmyo au début des années 2000, alors que j’étais un jeune étudiant obsédé par la mode à l’Université de Chung-Ang. À l’époque, j’ai commencé par fréquenter les boutiques vintage du complexe commercial de Dongdaemun, puis le labyrinthe de magasins de seconde main du marché de Gwangjang, aujourd’hui très populaire auprès des touristes. La mode seconde main avait elle aussi ses tendances, mais voir sans cesse les mêmes t-shirts et les mêmes coupe-vents est vite devenu lassant. C’est sur mon trajet quotidien en autobus, entre la maison et l’école, que Dongmyo a capté mon attention pour la toute première fois.

Si vous évoluez au sein de l’industrie, croyez être au fait des courants actuels et avez l’impression que la mode est coincée dans une routine ennuyeuse, Dongmyo aurait tôt fait de bousculer vos perceptions. Il ne s’agit pas que d’un endroit où l’on peut acheter des choses, mais d’une incarnation vivante de la façon dont les personnes âgées brisent les stéréotypes. Ce lieu parvient à déconstruire nos idées préconçues sur le style, et c’est exactement ce qui est arrivé à Kiko Kostadinov.

Designer avant-gardiste connu pour sa subversion des vêtements de travail fonctionnels, Kostadinov a visité Dongmyo en 2018 et l’a qualifié de «meilleure rue au monde» sur son profil Instagram, mettant en valeur les extravagants grands-pères locaux. Il n’exagérait pas. Des vêtements de sport aux fringues décontractées, des habits de travail aux morceaux utilitaires en passant par une approche légèrement décalée des vêtements coréens traditionnels, Dongmyo regorge de looks que vous ne verrez nulle part ailleurs. Chang Sukjong, ancien rédacteur en chef de Cracker Your Wardrobe, l’un des premiers magazines coréens de mode de rue, est un habitué de Dongmyo depuis des décennies. «Pour les réalisateur·ice·s ou les stylistes à l’œil aiguisé, le style des personnes âgées de Dongmyo pourrait être une grande source d’inspiration, affirme-t-il. J’aimerais que davantage d’artistes de talent découvrent ce charme distinctif que seul Dongmyo possède.»

Dongmyo, 2011. Image du haut: Dongmyo, 2008.

Dongmyo, 2007.

Dongmyo, 2008.

Dongmyo, 2007.

Dongmyo (東廟), qui désigne à la fois le quartier et sa station de métro sur les lignes 1 et 6, tire son origine du sanctuaire du même nom dédié à Guan Yu, célèbre général de la période des Trois Royaumes de Chine. Construit en 1601, le sanctuaire est aujourd’hui entouré de centaines de vendeur·ses d’articles d’occasion formant l’un des marchés aux puces les plus vastes et visuellement spectaculaires de Séoul. C’est un lieu où l’influence de la mode traditionnelle parait lointaine, laissant place à une expression brute et authentique du style – ce que certaines personnes pourraient appeler la «vraie» mode de rue des ainé·es de Séoul.

Dans ce royaume des années 50, 60, 70 et au-delà, les journalier·ères trouveront des vêtements de travail abordables pour seulement mille wons (quelques dollars); les mères économes dénicheront de quoi habiller toute la famille. Et pour les plus jeunes qui ont eu vent de la tendance? Un excitant mélange de vêtements rétro colorés, d’accessoires et d’objets décoratifs. Ces derniers temps, le nombre de jeunes qui le fréquentent a sensiblement augmenté, et c’est tant mieux: le fait que davantage de personnes adoptent la mode recyclée signifie une appréciation grandissante des styles durables. Kim Dohee, directeur de la création chez XLIM, parcours aussi Dongmyo à la recherche des trésors qui s’y cachent. «Je ne manque jamais de visiter les magasins militaires vintage de Dongmyo, dit-il. Ils sont abordables et on peut y négocier les prix. Le marché aux puces constitue, en quelque sorte, une communauté pour les adeptes de la mode de la génération plus âgée. Une impression de bravoure et d’énergie se dégage souvent de leurs tenues.»

Dongmyo, 2008.

Dongmyo, 2008.

En tant que journaliste de mode vivant à Séoul depuis des décennies, je me souviens de l’époque où aucune boutique de la ville ne vendait de baskets de l’armée allemande vintage. Naturellement, à Dongmyo, je suis tombé sur une paire de baskets allemandes usées, du temps où Hedi Slimane était encore chez Dior Homme. J’y ai aussi déniché un blouson en denim Jean Paul Gaultier datant du milieu ou de la fin des années 90 pour quelques milliers de wons après avoir marchandé avec le vendeur d’un certain âge, et ce, bien avant que Gaultier ne prenne sa retraite. J’ai même extirpé une chemise CELINE signée Phoebe Philo de l’une des immenses piles de vêtements. Et j’ai mis la main sur une édition coréenne en deux volumes de l’autobiographie de Malcolm X, publiée dans les années 70 et jamais réimprimée depuis, ainsi que sur un vase d’un artiste inconnu. Tous deux se trouvent encore aujourd’hui dans mon atelier.

Après d’innombrables virées à Dongmyo, armé de mes bons vieux sacs en plastique noirs – ces accessoires de magasinage presque emblématiques – débordant de vêtements et de babioles de seconde main, je suis devenu de plus en plus attiré par le style vestimentaire des vieilles personnes. Depuis le lancement de mon blogue de mode de rue yourboyhood.com, en 2006, j’ai non seulement photographié près de 1000 jeunes, mais j’ai aussi pris des centaines de photos de grands-mères et grands-pères de Dongmyo.

Dongmyo, 2008.

Dans une ville où le cout de la vie est comparable à celui des autres métropoles mondiales, Dongmyo reste un refuge pour les petits budgets. Pour moins de cinq dollars, on peut acquérir un t-shirt, un jean, une veste cintrée ou une paire de baskets usagées d’une marque inconnue. Si, en semaine, Dongmyo accueille environ 300 kiosques, on en dénombre plus de 600 le weekend, alors qu’ils envahissent des pâtés de maisons entiers avec leur chaos tentaculaire.

Dongmyo, 2024.

Dongmyo, 2024.

Dongmyo bouscule également les structures commerciales qui nous sont familières. Ces dernières années, le marché a gagné en popularité auprès de la jeunesse coréenne. Davantage de boutiques vintage ont donc vu le jour pour répondre aux besoins de cette nouvelle clientèle, mais le cœur de Dongmyo demeure un marché en plein air – beau temps, mauvais temps, sauf pendant la mousson ou en cas de neige abondante. Chaque matin, des camions arrivent et déchargent des montagnes de vêtements et de babioles sur les gigantesques tapis recouvrant les rues et les trottoirs. Il n’y a pas de frontières claires entre les boutiques; les gens fouillent dans les piles de vêtements en espérant y découvrir des trésors cachés. Bien que quelques commerçants acceptent désormais les virements bancaires, l’argent liquide demeure le principal moyen d’échange.

En 2007, j’ai fait découvrir le marché au designer Gaspard Yurkievich, alors en visite à Séoul. Tandis que nous déambulions dans les allées étroites au coucher du soleil, j’ai réalisé qu’il s’agissait là du vrai Séoul, le genre de joyau caché qui ne figure pas dans les guides de voyages.

Dongmyo, 2008.

Dongmyo, 2007.

Less (Kim Tae Kyun), une photographe que j’ai rencontrée récemment, m’a fait remarquer que le marché semblait en pleine croissance, et c’est vrai. Tout est plus abondant, de meilleure qualité et plus varié qu’il y a dix ans. Dongmyo est devenu un lieu de rencontre hétéroclite où les histoires personnelles d’innombrables individus convergent pour former un lieu symbolique du Séoul d’aujourd’hui. Au centre du chaos, vous trouverez des rues étranges, des ainé·es à l’allure excentrique et un cycle de vie où tout, des vêtements de marque à la nourriture de rue, afflue continuellement vers ce vaste marché aux puces. Dans une ville en perpétuelle évolution, caractérisée par sa mode élégante et ses philosophies raffinées, Dongmyo demeure inchangé. Il s’agit de l’un des derniers véritables lieux d’aventure à Séoul – pour peu que vous ayez la volonté de l’explorer.

Hong Sukwoo est un journaliste de mode basé à Séoul, le directeur de The NAVY Lab et le co-fondateur de la plateforme durable TEXGOROUND®.

  • Texte et photos: Hong Sukwoo
  • Traduction: Gabrielle Lisa Collard
  • Date: 26 septembre 2024