Imaginer un monde bienveillant avec SC103

Les designers de mode Claire McKinney et Sophie Andes-Gascon nous parlent de leur rafraîchissante démarche artistique.

  • Entrevue: Romany Williams
  • Photographie: Tom Kneller
  • Stylisme: Zoey Radford Scott

Qu’est-ce qui caractérise un rapport fusionnel? Eh bien, Claire McKinney et Sophie Andes-Gascon finissent les phrases de l’autre, ont toutes les deux des frères et chacune est très proche de sa mère. Elles vivent également ensemble et forment le duo derrière SC103, une griffe new-yorkaise en plein essor qui vise à pallier le climat algorithmique de la mode contemporaine. «On a encore l’impression que c’est notre petit secret», explique Andes-Gascon, malgré la popularité croissante de leurs articles auprès de tendanceuses comme Chioma Nnadi, la rédactrice en chef de Vogue.com, et la styliste Zoey Radford Scott… Et le fait que Maryam Nassir Zadeh et Susan Cianciolo, deux célèbres designers de New York, les aient prises sous leurs ailes et continuent, à ce jour, de les épauler dans leur démarche.

McKinney et Andes-Gascon ont fondé la marque SC103 – nommée en l’honneur de l’appartement qu’elles ont partagé à leur sortie de l’université – après s’être rencontrées au Pratt Institute, situé à Brooklyn, et avoir découvert qu’elles entretenaient le même rapport intuitif et organique à la mode. Inspirée par son enfance dans l’Oregon rural, McKinney privilégie les étoffes lourdes, notamment le denim, tandis qu’Andes-Gascon, dont la famille réside au Brésil, raffole des pratiques artisanales comme le tissage, le matelassage et le crochet. Les collections de SC103 évoquent une certaine fantaisie, comme en témoignent les nombreuses petites breloques cousues à même les articles qui les composent. Dans ma tête, je peux d’ailleurs entendre la personne qui porte leurs vêtements pendant qu’elle se fraie un chemin sur le trottoir. Je pense aussi aux pies, attirées par ce tout qui brille – en ce sens, une subtile thématique métallique revient souvent dans les gammes de la griffe. Sinon, le travail des créatrices semble grandement influencé par la nature. On pourrait croire que leurs morceaux ont été exposés au soleil pendant un certain temps, puis mouillés par la pluie, pour ensuite sécher à nouveau et accumuler la poussière. De toute évidence, les morceaux de SC103 ont du vécu, non pas qu’ils arborent ces effets usés artificiels auxquels nous avons malheureusement l’habitude, mais que leur aspect élimé semble naturel et crédible. La démarche commune de McKinney et Gascon est profondément autobiographique, plus que référentielle. Malgré tout, pour une raison qui m’échappe, je m’imagine quand même Fiona Apple comme porte-étendard par excellence de leur griffe.

J’ai discuté avec McKinney et Andes-Gascon alors qu’elles voyageaient à Paris. En dépit de notre vidéoconférence, du décalage horaire et du changement de décor, elles semblaient manifestement sereines. On a parlé de la manière dont leurs créations reflètent leur vision, et de la croissance tout en douceur de SC103.

Le modèle porte: robe SC103 et pantalon SC103. Sur l’image du haut, le modèle (à gauche) porte: blouson SC103 et short SC103. Le modèle (à droite) porte: blouson SC103 et short SC103.

Le modèle porte: t-shirt SC103, foulard SC103 et bonnet SC103.

Romany Williams

Claire McKinney (CM) et Sophie Andes-Gascon (SAG)

GENÈSE

Vous souvenez-vous de la première fois où vous avez fabriqué des choses avec vos mains?

CM: Enfant, je m’intéressais à la confection de chaussures. J’appréciais la praticité, le fait qu’on puisse fabriquer quelque chose pour soi. Je traçais le contour des pieds de mes voisin·e·s sur du carton, puis y mettais du ruban adhésif pour créer des sandales. C’est devenu ma petite entreprise commerciale, je les échangeais avec les gens.

SAG: J’habillais mon frère et, comme il est plus jeune que moi, ça avait un petit côté poupée. On enduisait ses ongles de vernis et on lui appliquait du rouge à lèvres. Le vêtir et voir ces choses sur lui me captivait. Puis j’ai commencé à me déguiser moi-même en transformant l’allure de mon physique, en modifiant ma silhouette et en me créant un nouveau langage corporel. Une bonne copine de ma mère qui est artiste a fait notre initiation à la peinture; on dessinait nos rêves. Ensuite, à 14 ans, mon père m’a appris à utiliser une machine à coudre. Je cousais dans la cuisine pendant que mes parents préparaient à manger. Ma mère invitait ses amies à la maison et elles achetaient mes œuvres, comme des t-shirts éclaboussés de peinture et des choses bizarrement boutonnées.

CM: Mon père travaillait dans les domaines de la construction et de l’architecture, et je me souviens que j’étais très intriguée par les matériaux industriels comme le ruban adhésif et les instruments de plomberie. Ces objets que je trouvais en fouinant dans le garage me semblaient des versions améliorées des fournitures artistiques. Dès mon plus jeune âge, je me disais déjà: «Je n’aime pas les trucs pour les mômes». Je souhaitais me servir des vraies choses, jusqu’au moindre outil. Je me rappelle avoir demandé à ma mère, en maternelle, comment utiliser un exacto. Je pense que les aspects métalliques qui caractérisent nos collections nous viennent de nos expériences d’enfance avec ces matériaux.

«Si on devait imaginer un monde où SC103 occupait une place plus importante, on espère qu’il traduirait davantage de douceur.»

Le modèle (à gauche) porte: blouson SC103 et short SC103. Le modèle (à droite) porte: blouson SC103 et short SC103.

DÉMARCHE

SC103 n’en est qu’à ses débuts, mais on a l’impression que votre marque a déjà une vieille âme. La spiritualité joue-t-elle un rôle dans votre métier?

SAG: Je ne dirais pas qu’on en parle de cette manière, mais si une personne observait attentivement et à notre insu la façon dont on travaille, elle pourrait avoir cette impression-là.

CM: Surtout en ce qui concerne le processus de création. On occupe peut-être le même espace, mais notre travail demeure, en quelque sorte, une expérience solo, un moment sacré. On ne se distrait pas l’une et l’autre quand on bosse.

SAG: On habite ensemble depuis longtemps, mais on travaille chacune de notre côté. On dispose toutes les deux de notre petit studio respectif qu’on aménage à notre façon.

En ce qui concerne vos collections, vous entendez-vous sur un thème particulier avant de vous lancer?

CM: La plupart du temps, on se surprend mutuellement, du genre: «Regarde ce que j’ai fabriqué!» On ne discute pas beaucoup des thématiques au préalable. Les idées auxquelles on réfléchit chacune de notre côté finissent toujours par se rejoindre d’une manière étrange et intéressante.

SAG: Pour nos vêtements, ça tourne généralement autour du processus de fabrication, de ce dont on a eu besoin pour les confectionner, des matériaux qu’on a utilisés et de la raison pour laquelle on les a choisis, de l’endroit où nous les avons conçus, de ce qui se passait dans notre vie et celles de nos familles à ce moment-là. Pour nous, c’est comme une capsule temporelle.

CM: On s’entend d’abord sur les textures et les couleurs qui nous plaisent. On va dans les friperies, puis on commence à identifier différentes textures et combinaisons de nuances.

SAG: On travaille toujours sur nos étoffes existantes de manière à les rendre chaleureuses, à leur insuffler de la vie et à leur ajouter notre touche personnelle. Elles sont toutes uniques et traitées avec soin.

Pourquoi cet aspect-là en particulier?

CM: Enfant, je détestais les vêtements qui provoquent des démangeaisons et je découpais souvent les étiquettes. J’avais besoin d’adoucir le tout. Je portais beaucoup de morceaux d’occasion.

SAG: Si on devait imaginer un monde où SC103 occupait une place plus importante, on espère qu’il traduirait davantage de douceur; la frontière qui sépare les vêtements et la nature s’y montrerait moins brutale, plus harmonieuse. En plissant les yeux, on devrait même pouvoir penser qu’ils se fondent dans le paysage, tout comme dans la garde-robe des gens, parmi les morceaux qui s’y trouvent déjà.

On sent une réelle symbiose entre les vêtements de SC103 et le monde; vos pièces ont un caractère viscéral, salin, blanchi, usé et froissé. Quelle relation entretenez-vous avec la nature?

CM: J’ai grandi près de Portland, dans l’Oregon. On ne partait jamais en camping et on ne passait pas beaucoup de temps de qualité en plein air. Cela dit, je viens d’une famille d’agriculteur·rice·s et de personnes qui entretiennent un rapport vraiment intime avec la nature, quoique plus industriel. On n’en parlait pas de manière sentimentale, elle nous permettait simplement de survivre.

SAG: C’est de là que nous vient notre sensibilité. Je suis née au Canada, mais on a déménagé à Manaus, au Brésil, quand j’avais six mois. J’y ai vécu jusqu’à mes six ans; toute la famille de ma mère vient de là-bas. On a ensuite déménagé à Washington, mais j’ai continué à passer mes étés au Brésil et j’y retourne encore une fois par année. Mon père était biologiste et la famille de ma mère est originaire de l’Amazonie.

Le modèle porte: chemise SC103.

SACS À MAILLONS

Comment vos sacs à maillons ont-ils vu le jour?

CM: On a présenté la version originale de cette pièce lors de notre premier défilé, en septembre 2019. C’est notre premier article qui a été commandé en grande quantité. Ça nous a pris un an pour trouver la technique de confection adéquate – et encore plus longtemps pour déterminer quels étaient les bons poids pour le cuir et les moyens pour en faire un meilleur produit. Ça continue de progresser. On lui a imaginé plusieurs formes d’ailleurs utilisées pour toutes sortes de choses différentes, telles que des tabourets et des chapeaux bob. J’aime le fait que ça implique certaines contraintes mathématiques. Ce n’est pas comme de la couture, ça ressemble plutôt à un genre de casse-tête évolutif.

SAG: On adore le fait que ces sacs ne soient pas cousus ou collés, et qu’on puisse ainsi facilement les démonter et les réutiliser pour créer de nouvelles choses. On préparait un défilé quand on a commencé à le concevoir; c’était l’un des rares articles parmi notre collection qu’on pouvait façonner ensemble, autour d’une table. Sa fabrication est donc devenue une occasion de se rassembler, une cérémonie à part entière en quelque sorte. Cet article combine à merveille la fonctionnalité et le fait main; il représente parfaitement tout ce qui caractérise notre griffe. D’ailleurs, on continue de confectionner tous nos sacs dans notre studio et d’assurer un contrôle complet sur le processus; on les produit à longueur d’année, que ce soit pour nos proches ou des commandes. On les aime encore plus une fois qu’ils ont accumulé du vécu. Nos sacs vieux de trois ans affichent des marques d’usure; leurs sangles se sont étirées à force de transporter des livres de bibliothèque et des bouteilles d’eau.

AVENIR

Comment abordez-vous la croissance de votre entreprise?

CM: On accorde une importance particulière au processus de production, qui s’est toujours déroulé dans notre studio. J’entretiens des rapports étroits avec plusieurs personnes qui travaillent dans le Garment District de New York; continuer à collaborer avec elles et à développer nos liens d’affaires là-bas me semblait aller de soi, tant que c’est à une échelle gérable pour nous.

SAG: On a investi dans un nouvel espace de studio qui nous a permis de commencer à opérer une petite «usine», comme on aime l’appeler. Auparavant, on produisait nos sacs dans notre appartement, à même le plancher du salon, alors ça représente un grand progrès.

Dans tout ça, comment prenez-vous soin de vous?

SAG: En voyant nos proches et nos familles, en prenant du recul et en faisant preuve de gratitude. On se promène beaucoup. Je prends souvent des douches et des bains.

CM: On a la capacité de mettre le travail de côté et d’entretenir notre amitié, dans les bons et les mauvais moments. Enfin, j’ose croire que c’est réellement le cas. C’est tellement nouveau pour nous; on reçoit tout ça comme un véritable cadeau.

Le modèle (à gauche) porte: t-shirt SC103, jean SC103 et ceinture SC103. Le modèle (à droite) porte: t-shirt SC103, jean SC103 et ceinture SC103.

Romany Williams est rédactrice principale chez SSENSE.

  • Date: 12 décembre 2022
  • Entrevue: Romany Williams
  • Photographie: Tom Kneller
  • Stylisme: Zoey Radford Scott
  • Traduction: Francis Rose