La danse
en livres

La collection The Row
automne-hiver 2021
vue par Reginald Moore.

  • Entrevue: Durga Chew-Bose
  • Photographie: Thomas McCarty

Plus que jamais, la nouvelle collection masculine de The Row présente une vision flexible, affûtée et variée de l’élégance. Les lignes sont mouvantes. Les coupes favorisent le confort. La palette de couleurs est uniformément soustractive et riche. Les manteaux sont amples et enveloppants et leurs proportions – des épaules larges aux ourlets fuselés – accueillent la personne qui les revêt. Toutes ces pièces séduisantes se prêtent aussi bien aux déplacements qu’aux moments de détente.

Sous le charme de ces vêtements, nous avons demandé à l’un de nos collectionneurs de livres préférés de puiser dans ses archives pour sélectionner des documents qui reflètent le sens du contrôle intemporel de la griffe. Naturellement, un thème a émergé de cet exercice: la danse. Du chorégraphe et activiste avant-gardiste Alvin Ailey à la matriarche de la danse moderne Martha Graham, nous présentons ici une histoire tantôt littéraire, tantôt personnelle de cet art de la scène, avec des images par le photographe Thomas McCarty et des ensembles conçus par le styliste Jason Rider.

«Ma passion pour la lecture est née du fait que je suis enfant unique», dit Reginald Moore, le collectionneur de livres basé à Chattanooga dont le compte Instagram est en quelque sorte devenu une archive numérique de son remarquable projet de plusieurs décennies. «Ma mère est une grande lectrice, elle aussi. Il y a toujours eu des livres autour de moi. Mon père me donnait de l’argent pour en acheter et ma mère s’assurait que j’en prenne soin.»

Au début de sa vingtaine, Moore, qui a grandi à Charleston, se rendait souvent à Chattanooga pour visiter une librairie de livres rares, où il a découvert une foule de trésors de la littérature sud-américaine («Faulkner et ce genre de trucs», dit-il). C’est aussi là qu’il a appris à repérer les éditions originales des livres d’après le processus de catalogage de chaque maison. Sa passion, dit-il, ne fait que grandir depuis.

Toutefois, la collection de Moore ne se limite pas aux livres. Cartes postales, vinyles, documents annexes de la Criterion Collection, magazines (contemporains et de collection) et revues littéraires constituent une part importante de ses archives. Il détient notamment un numéro du magazine Jazz datant de 1965 dans lequel est publié un essai par Amiri Baraka, alors connu sous le nom de LeRoi Lones, au sujet d’Archie Shepp et de John Coltrane. Moore possède aussi le numéro d’avril 1971 d’Harper’s Bazaar mettant en vedette China Machado photographiée par Bill King. Ce n’est pas tout. Au fil des années, il a acquis des poèmes de Sonia Sanchez accompagnés d’œuvres par Emory Douglas; des numéros vintage du magazine Show comportant des articles par James Baldwin; des odes à Edna Lewis; des souvenirs de David Wojnarowicz; et des affiches signées Roy DeCarava.

Son travail de conservation est prodigieux et tient compte de certaines tendances relatives à l’édition, au design et aux personnalités qui font les couvertures. Par exemple, dans l’une de ses publications récentes sur Instagram, Moore a rassemblé différentes couvertures de magazine sur lesquelles figure Moses Sumney. Dans une autre, il a documenté l’ascension de Michaela Coel. Il a également rendu honneur à Agnès Varda en publiant deux de ses couvertures du magazine Interview parues à cinquante années d’intervalle. Bien qu’il soit adepte des médias imprimés, ses projets de recherche ne sont pas seulement nostalgiques, mais aussi exhaustifs et singulièrement à propos. Il demeure ouvert et spontané et se réjouit autant devant les nouvelles plumes que les visionnaires qui ont tracé leur chemin.

Durant notre entretien au téléphone, Moore me dit qu’il voit sa collection comme une «bibliothèque de travail», signifiant qu’il lit réellement les milliers de livres qu’il a accumulés.

Durga Chew-Bose

Reginald Moore

Tu en as combien, environ?

En 2005, ma cousine est venue chez moi. Elle était enceinte et n’avait rien à faire, alors elle a compté mes livres. Le compte final était d’environ 4000. Mais aujourd’hui, ce serait vraiment difficile à dire. Il y en a trop. Je suis à court d’espace.

De quel·le auteur·e ou de quel genre possèdes-tu le plus d’exemplaires?

James Baldwin, Toni Morrison et, disons, Fran Lebowitz. J’ai l’épreuve non corrigée, l’édition originale autographiée, l’édition britannique et la version brochée de chaque livre.

Parmi les livres de ta collection, qui possède le style le plus aisé dans son portrait d’auteur·e?

Ça doit être Sontag, qui a déjà dit ne pas aimer se faire photographier, mais en la voyant, c’est évident que c’est faux. Truman Capote avait aussi d’excellents portraits capturés par [Henri] Cartier-Bresson.

La première fois qu’on s’est parlé, tu as dit quelque chose d’intéressant par rapport aux odeurs que tu associes à certain·e·s photographes. Peux-tu préciser ta pensée? Que sentent les photos de Peter Hujar, par exemple?

Le gruau. Et je ne veux pas dire qu’elles sont fades. C’est dans la simplicité. Une simplicité nourrissante.

Collier Schorr?

Ses photos sont très riches, comme du glaçage. Du glaçage sur un biscuit au sucre.

John Edmonds?

Les couleurs de John sont brunes et terreuses, un peu comme des noix, et c’est probablement pour cette raison que ses œuvres me rappellent la cannelle et la muscade.

Irving Penn?

Un bol bien froid et rafraîchissant de quelque chose qui sort du frigo.

Tyler Mitchell?

Un punch aux fruits. Ses images ont un côté sucré.

En vedette dans cette image: pull The Row. Image précédente : Le modèle porte une chemise The Row, un col roulé The Row et un jean The Row.

Le modèle porte un pull The Row, un pantalon The Row et un trench The Row.

The Fred Astaire Dance Book par Lyle Kenyon Engel

Fred Astaire a toujours plu à ma famille parce que mon grand-père maternel a fait la cour à ma grand-mère en lui chantant une de ses chansons. Mon grand-père était un homme très maigre et élancé, alors ma famille l’a toujours comparé à Fred Astaire, même s’il ne savait pas danser.

Es-tu un bon danseur?

Heu, non. [Rires] Mais, tu sais, j’aime lire au sujet de choses que je ne pourrais jamais faire. Je ne serai jamais un bon danseur, chanteur ou acteur.

(Quelques semaines après notre conversation, Reginald m’a envoyé une photo de son grand-père, Arthur Charles «AC» Browder. Dans le portrait, AC est debout sur ce qui m’a l’air d’un pont et porte un canotier en paille, tout comme celui de Fred; il le lève même comme Fred. C’est une très belle photo. Le genre de souvenir de famille qui commémore le lieu d’origine de quelqu’un – au-delà de son héritage – et qui rappelle la légèreté du premier amour.)

En vedette dans cette image: chemise The Row et jean The Row.

Revelations: The Autobiography of Alvin Ailey par A. Peter Bailey

Quand j’avais 16 ans, je suis allé à New York pour voir Alvin Ailey, mais à l’époque, j’étais obsédé par Robbie Williams et je suis allé le voir, lui aussi, à TRL, l’émission de Carson Daly. On était à l’extérieur et on avait tellement hâte de le voir… maintenant que j’y pense, cette histoire n’a rien à voir avec la danse! En tout cas, un homme à l’extérieur nous a dit qu’il connaissait Robbie Williams et je l’ai cru parce qu’il avait un accent britannique. Ça y est, mon histoire sur Alvin Ailey est devenue une histoire sur Robbie Williams!

En vedette dans cette image: trench The Row.

Judith Jamison, Aspects of a Dancer par Olga Maynard

Je me souviens que PBS diffusait souvent un vieil extrait de Judith dansant la chorégraphie de «Cry» et que je suis devenu obsédé par elle. Tout d’abord, j’adorais ses cheveux courts. Elle ressemblait aux gens que je connaissais, mais elle faisait des choses que ces gens ne pourraient jamais faire. Sérieusement, que serait la vie extérieure ou intérieure de la danse sans Judith Jamison? Je me rappelle aussi que l’un de ces livres contenait une histoire à propos de Judith: elle avait essayé de préparer un macaroni au fromage à la façon de sa mère, mais elle n’y arrivait pas. Peux-tu croire qu’une anecdote sur le macaroni au fromage est ce qui m’a le plus marqué dans un livre de Judith Jamison?

En vedette dans cette image: trench The Row.

Le modèle porte une chemise The Row et un trench The Row.

Private Domain: An Autobiography par Paul Taylor

Quand on parle de danse, son nom est toujours dans nos pensées, mais jamais au bout de notre langue.

Blood Memory par Martha Graham

J’ai probablement découvert Martha Graham à travers Madonna. Je suis presque certain que Madonna était habillée comme Martha Graham, enveloppée de tissu noir, dans les pages d’un numéro d’Harper’s Bazaar. Mais j’ai tellement de souvenirs en lien avec Martha. Une fois, j’étais sorti pour souper. Ce n’était pas un restaurant chic, parce qu’une télé était allumée en arrière-plan. J’y ai jeté un coup d’œil et j’ai vu que Jeopardy était en ondes, et la question à l’écran portait sur Martha Graham. Je me souviens avoir vu un extrait d’elle qui dansait et m’être dit: «Wow!» Personne ne bougeait comme elle. C’était de toute beauté.

  • Entrevue: Durga Chew-Bose
  • Photographie: Thomas McCarty
  • Stylisme: Jason Rider (M+A World Group)
  • Modèle: Dwyer Halliburton (Ricky Michiels)
  • Coiffure: Nero (Camera Club)
  • Maquillage: Sena Murahashi
  • Traduction: Liliane Daoust
  • Date: 29 septembre 2021