Parcours d’une jeune critique de mode

Incursion dans l’univers opulent de Rachel Tashjian, rédactrice vedette flirtant avec l’influence via sa chronique journalistique classique et son infolettre destinée à un lectorat sélect.

  • Texte: Eliza Brooke
  • Photos: Adam Powell

Lorsque nous nous rejoignons pour luncher, peu après la Saint-Valentin, la première chose que je demande à Rachel Tashjian est de me dire d’où vient sa tenue. Nous sommes alors attablées dans un restaurant français du centre-ville de Manhattan, près de son appartement. Tashjian me répond avec enthousiasme, son intérêt pour les vêtements faisant après tout partie de son travail en tant que critique de mode pour le Washington Post: sa chemise et son blouson sont d’anciennes créations de Romeo Gigli. Elle les a achetées sur Etsy, d’une dame ayant grandi dans une famille amish. «Elle a déménagé à Chicago, et la mode est devenue une façon pour elle de se rebeller contre son enfance amish, précise Tashjian. C’est génial, non?» C’est une note envoyée par la dame qui lui a fourni ce contexte.

Cette anecdote, comme j’allais l’apprendre, est du pur Tashjian: la fable de la femme qui exprime sa fabuleuse et intrigante individualité par l’entremise de vêtements sensationnels. Dans le monde de Tashjian, le magasinage est une preuve de notre existence – d’un appétit légitime pour le plaisir et la beauté – et l’on ne devrait jamais dissocier les vêtements des personnes qui les portent. Elle trouve étrange que certaines personnes sentent le besoin de justifier l’importance de la mode en la présentant comme une forme d’art, ou que d’autres ne semblent se soucier des vêtements que de la manière dont ceux-ci apparaissent sur les passerelles ou dans les magazines. «Comment la photo qu’on a prise d’une robe pendant un défilé peut-elle être ce qu’il y a de plus intéressant à son propos?, demande-t-elle. N’est-ce pas bien plus intéressant de se promener dans la rue et, “oh, mon dieu!”, voir la robe sur quelqu’un au détour d’un virage?»

Au fil de ses emplois chez Garage, GQ, puis Harper’s Bazaar, Tashjian s’est bâti une réputation de rédactrice de mode incontournable, notamment pour ses profils mettant en vedette Miuccia Prada, Donatella Versace et Simone Rocha, entre autres designers. Depuis qu’elle a intégré l’équipe du Washington Post en 2023, elle a cimenté son statut et figure parmi les critiques de mode les plus passionnantes et les plus influentes de notre époque, jouissant à 36 ans d’une notoriété comparable à celle de journalistes vétéranes comme Robin Givhan, Vanessa Friedman et Cathy Horyn. Comme toute bonne rédactrice millénariale, elle diffuse ses écrits sur plusieurs plateformes. Son infolettre intitulée Opulent Tips, accessible sur invitation seulement, lui permet de mettre en lumière son style personnel unique et d’agir à titre de «tante permissive et pleine d’expérience» qui fait découvrir à son lectorat des plaisirs terrestres comme des gants crochetés venant d’une autre époque, des éteignoirs conçus par Elsa Peretti et des clémentines imbibées de brandy. La plupart du temps, elle envoie son courriel sur une base hebdomadaire, mais interrompt la diffusion pendant les mois de la mode, ses vacances et, pour reprendre ses mots, lorsque «les neuf Muses sont indisponibles».

Tashjian aspire chaque miette de culture avec une efficacité digne d’un Dyson de prochaine génération. «Elle adore dévorer un livre, le déposer et en attaquer un autre aussitôt», me confie son mari Lloyd Wise, directeur d’Artforum. Son appétit omnivore lui est utile au Washington Post, où son poste lui demande de contextualiser la mode à l’intention d’un vaste auditoire. Son compte-rendu des tenues vues sur le tapis rouge des Oscars, par exemple, examine le perfectionnisme accablant favorisé par l’Ozempic et l’IA. «Les femmes doivent maintenant avoir l’air trop parfaites. Elles fondent devant nos yeux et semblent rajeunir avec l’âge, écrit Tashjian dans son article. Rien de tout ça n’est naturel, et rien de tout ça ne parait naturel. Si les remarques irréfléchies sur l’apparence des actrices sont plus ou moins chose du passé, il semble toutefois que nous ne disposions pas du vocabulaire nécessaire pour discuter de ce qui se passe actuellement.»

Dans nombre de ses chroniques se cache une phrase si criante de vérité qu’elle nous en coupe le souffle – il est vrai qu’on ignore la bonne façon de parler de l’influence notable de l’Ozempic sur Hollywood, ai-je pensé en lisant son texte, légèrement agacée que cette idée ne m’ait pas traversé l’esprit tandis que je regardais moi-même défiler les vedettes sur le tapis rouge. Vu la manière dont des saisies d’écran des articles de Tashjian circulent sur Instagram le lendemain de leur parution, il est évident que son langage clarifie et confirme bien des choses pour son lectorat.

«Évidemment, elle est avant tout une rédactrice et une critique de mode, mais je la vois aussi comme une critique culturelle, parce qu’elle connait beaucoup de choses sur un vaste pan de la culture contemporaine et historique», explique Ben Williams, un rédacteur qui a travaillé à ses côtés au Washington Post et à GQ, en faisant référence aux connaissances historiques de Tashjian sur à peu près tout, des grands magazines à Hollywood en passant par la société mondaine new-yorkaise et le rock’n’roll. (Dans un courriel, la designer Tory Burch ajoute ces éléments à la liste des choses faisant l’objet de la fascination de Tashjian: les films classiques, la musique de chambre, Bunny Mellon et la cuisine française traditionnelle.)

Alors que les mauvaises critiques peuvent être opaques et cérébrales au point de donner au lectorat le sentiment d’être imbécile, l’écriture de Tashjian est invitante, intrigante et truffée de phrases tellement comiques que c’est à se demander si l’autrice n’écrit pas en partie pour son simple plaisir («There was a row at The Row over the front row!»). Ses textes sont agréables à lire et donnent l’impression d’avoir appris quelque chose. L’enthousiasme de Tashjian pour la mode et la culture est si évident qu’elle peut se permettre, par exemple, d’attribuer le sobriquet de «Rowdents» [issu de rodents, qui signifie «rongeurs»] aux nombreuses marques qui imitent le style de The Row. Je doute qu’elle cherche à figurer sur les listes noires des designers, mais si je me fie à la façon dont elle m’a raconté qu’une invitation à un défilé avait mystérieusement disparu après une critique peu élogieuse, cette perspective ne l’intimide pas le moins du monde.

«Je pense que beaucoup de gens en ce moment ont peur d’avoir une opinion. C’est effectivement un peu terrifiant, étant donné la tonne de commentaires qu’on reçoit dès qu’on donne le moindrement son avis», avance Lindsey Underwood, rédactrice en chef de Tashjian au Washington Post. «Il est plus facile de rester au centre, et je pense que Rachel a des opinions claires qu’elle est capable d’exprimer sans laisser entrevoir une quelconque appréhension quant à la façon dont elles seront reçues.»

Sans compter que beaucoup de professionnel·les de la mode souhaitent entendre les critiques de Tashjian. Burch, qui a été le sujet d’un profil et de critiques par Tashjian, m’a confié qu’elle la lisait régulièrement: «Je suis toujours curieuse de connaitre le point de vue de Rachel, je prête vraiment attention à ses propos et prends en considération tout ce qu’elle a à dire.» La styliste Danielle Goldberg, qui travaille avec les actrices Ayo Edebiri et Greta Lee, affirme quant à elle être souvent d’accord avec les chroniques de Tashjian, ce qui la galvanise dans le cadre de son métier. «Ça me rassure et me donne confiance en ma propre intuition», explique-t-elle.

Le style personnel de Tashjian fascine par ailleurs beaucoup de designers. Le lendemain de notre lunch, je rencontre le directeur artistique d’une marque de vêtements populaire dans les bureaux de l’entreprise à SoHo. Pendant notre discussion, je mentionne mon entrevue avec Tashjian la veille. Son regard s’illumine soudain. Que portait-elle? Je lui parle de la tenue signée Romeo Gigli, de la façon dont, dans mon souvenir, les poignets étaient faits de bandes de tissu cramoisi et moutarde parsemées de lumineux boutons de nacre. Le directeur artistique hoche la tête pendant ma description, ravi.

Quand vient l’heure de rédiger Opulent Tips, Tashjian desserre sa cravate et met les gaz. Dans chaque édition de son infolettre, elle improvise sur ses dernières obsessions – souvent en joyeux éclats de majuscules – et offre des conseils de magasinage à l’intention de ses destinataires, qui en quête d’un pyjama, qui en quête de papier à lettres personnalisé... Elle a même fourni à une occasion une suggestion de tenue de soirée de type «costume de magicien». Ses recommandations n’ont en rien l’objectivité de Wirecutter; loin d’être méthodique et diligent, son courriel vient du fond du cœur, dans un désordre jubilant. On lit Opulent Tips pour découvrir les trésors millésimés que Tashjian a dénichés sur Etsy, pour en apprendre plus sur le design d’intérieur des années 70 et pour voir de vieilles photos de Max Vadukul pour Yohji Yamamoto.

La lecture de l’infolettre représente en elle-même une forme d’opulence. «Quand je la reçois, je veux être assise confortablement, avec une boisson chaude en main. S’il y avait un feu de foyer dans le coin, ça serait encore mieux», affirme la réalisatrice Janicza Bravo, une fidèle abonnée qui figure régulièrement sur la liste des personnes les mieux habillées de la publication. Elle a récemment été captivée par la suggestion de Tashjian d’accrocher un petit panier rempli de lavande à sa poignée de porte pour accueillir des invité·es. «C’est un exercice de gratitude, l’idée étant de retirer de la satisfaction des petites choses», souligne Bravo.

Tashjian a lancé Opulent Tips au milieu des années 2010, puis a interrompu sa publication pendant un certain temps, avant de la relancer en 2020. Contrairement à beaucoup des infolettres de magasinage qui allaient suivre, celle-ci est entièrement gratuite – le seul hic, c’est que pour s’y abonner, il faut écrire directement à Tashjian. L’infolettre compte ainsi un peu moins de 3000 abonné·es, y compris l’écrivaine et cinéaste Miranda July, le dramaturge Jeremy O. Harris, les stylistes de stars Kate Young et Danielle Goldberg, l’actrice Jodie Turner-Smith et la chanteuse Lorde. «C’est un peu scandaleux de recevoir une infolettre intitulée “Opulent Tips”, qui est cela dit gratuite, mais pas accessible à tout le monde – mais pas vraiment inaccessible non plus», a commenté July.

Tashjian affirme qu’elle serait heureuse de compter davantage d’abonné·es, mais que le processus d’envoi qu’elle a mis en place est «ridiculement laborieux». Elle envoie Opulent Tips par courriel, à l’ancienne, ce qui lui demande d’utiliser plusieurs comptes différents parce que Gmail limite les envois à 500 courriels par jour et par compte.

«Malgré tout, je me suis résignée à diriger cette infolettre comme s’il s’agissait d’une charmante auberge de campagne sans système de réservation en ligne, m’expliquera-t-elle plus tard par courriel. Les gens qui veulent vraiment y séjourner trouvent le moyen de contacter l’aubergiste!»

Malgré la facilité surnaturelle avec laquelle Tashjian analyse l’actualité culturelle, ses gouts laissent supposer qu’elle évoluerait à une autre époque. Quelque chose dans la manière dont elle mange des œufs à la coque pour déjeuner dans d’étincelants coquetiers. Dans la coiffure «bouffante» qu’elle a choisi d’arborer pour son mariage en 2022, calquée sur celle de Deeda Blair, philanthrope nonagénaire et mondaine connue pour sa chevelure bombée évoquant un casque. Dans sa propension à compléter ses tenues, généralement composées de vêtements millésimés, d’un curieux petit chapeau – pas une casquette ni un bonnet, de vrais de vrais chapeaux, qu’il m’est difficile de décrire (l’un d’eux ressemble à un beigne rembourré?) parce que presque personne ne porte de vrais chapeaux de nos jours, à l’exception de Tashjian.

Je me suis sentie un peu bête de l’imaginer en voyageuse temporelle. Tashjian a révisé quelques-uns de mes textes quand elle travaillait chez Harper’s Bazaar, et rien dans nos échanges n’aurait pu suggérer qu’elle n’était pas une utilisatrice aguerrie de Google Docs. Mais lorsque j’ai téléphoné à son mari, il m’a fait part d’une impression semblable, sans même que je lui partage la mienne.

Tashjian et Wise ont fait connaissance lors d’une fête en 2016, mais ont commencé à se fréquenter deux ans plus tard. Pendant l’une de leurs premières conversations, Tashjian a parlé à Wise de son abonnement au Colony Club, un club privé réservé aux femmes, situé sur Park Avenue. «Déjà que ce genre d’institution est plutôt désuet, elle l’évoquait comme si on était dans un vieux film – c’était comme parler à une vedette de cinéma dans un vieux film, raconte Wise. Je me souviens d’être tombé sur elle par hasard quelques semaines plus tard et de lui avoir posé une question au sujet du Colony Club. Je devais avoir une certaine intonation dans la voix parce qu’elle m’a dit: “Lloyd, es-tu en train de te moquer de moi?” C’était comme un dialogue tiré tout droit d’un film de Preston Sturges.»

De son côté, Tashjian explique que, tandis que sa famille a toujours aimé les choses d’une autre époque, c’est quand elle a commencé à sortir avec Wise, qui partage sa fascination pour les vêtements, l’art et les meubles d’autrefois, qu’elle a vraiment pu laisser libre cours à cette passion. Cela dit, précise-t-elle, si le couple voue une adoration au passé, il est résolument tourné vers l’avenir, le progrès et le modernisme.

Certes, Tashjian a commencé sa carrière de rédactrice de mode par l’entremise d’une plateforme alors à l’avant-garde de la culture millénariale: le blogue. Pendant son enfance à Wilmington, au Delaware – une ville bourgeoise célèbre pour ses liens avec la famille du Pont –, elle aimait jouer avec les vêtements et sa famille était douée pour le magasinage. (Son père, selon ses dires, peut entrer dans «le pire des magasins et en ressortir avec quelque chose de superbe».) Elle a fait ses études secondaires dans un pensionnat au New Jersey où, à l’occasion des soupers officiels bihebdomadaires, elle portait ses tenues les plus excentriques, comme une robe-tablier agrémentée de manches bouffantes, une version agrandie d’une robe portée par Molly McIntire, la poupée American Girl. Mais les vêtements griffés, tels que mis en scène dans les magazines, lui semblaient distants et inaccessibles. «J’étais d’avis que je ne vivrais jamais dans un monde où je pourrais m’offrir un sac à main à 3000$», dit-elle.

«Je ne veux pas me lier d’amitié avec les designers.»

Pendant ses études supérieures à l’Université de Pennsylvanie, Tashjian s’est mise à visiter une boutique appelée Joan Shepp, où elle questionnait la gérante à propos de différentes marques, accumulant peu à peu des connaissances. Dries Van Noten est le premier designer à avoir réellement retenu son attention: «Ç’avait un petit côté vintage, mais c’était accessible. Pragmatique, d’une certaine façon.» À la même époque, les blogues de mode commençaient à gagner en popularité, et comme Tashjian y voyait des créations de designers portées dans la vie réelle, celles-ci semblaient soudain moins lointaines. «Tavi [Gevinson] avait emprunté des vêtements de Comme des Garçons et fait une séance photo dans sa cour. J’avais trouvé ça vraiment cool. Ces vêtements sont censés être portés dans la vraie vie», ajoute-t-elle.

Tashjian a lancé son propre blogue de mode sur Tumblr en 2011, peu de temps après l’obtention de son diplôme universitaire. Il s’appelait Pizza Rulez (non, il n’existe plus, mais oui, c’est de là que vient le nom de son compte Instagram, @theprophetpizza). Tashjian y publiait des photos de ses propres tenues, mais y raillait aussi les blogues de mode, qui versaient de plus en plus dans le placement de produits. «Je m’en servais pour essayer différents styles d’écriture, dit-elle. Peu de personnes me lisaient cela dit, mais ça avait quelque chose de bien… Je publiais quelque chose, puis j’allais consulter Google Analytics et je voyais qu’une seule personne avait lu ma publication. Je me disais “ouuuh, je me demande qui ça peut être!”»

Le ton de Pizza Rulez, explique-t-elle, était semblable à celui de Opulent Tips. Le blogue avait attiré l’attention de John Jannuzzi, alors rédacteur au défunt magazine Lucky de Condé Nast, mandaté pour établir des relations avec des blogueur·ses au talent prometteur. Impressionné par le sens de l’humour hors du commun de Tashjian, il l’avait immédiatement intégré au réseau créatif du magazine. (Dans l’une de ses publications satiriques, m’a raconté Jannuzzi, Tashjian avait annoncé être la nouvelle porte-parole des «blousons».) Une collaboration à titre de rédactrice pigiste à l’irrévérencieux Four Pins, site consacré à la mode masculine, a suivi. À l’époque, Tashjian travaillait pour un cabinet-conseil, où elle s’occupait des communications, du marketing et des relations publiques. Puis, un beau jour, une tête chercheuse de Condé Nast lui a envoyé un message au sujet d’un poste au sein du service des relations publiques de Vanity Fair.

«Honnêtement, ç’a été encore mieux que d’aller dans une école de journalisme», affirme Tashjian. Son travail consistait à communiquer avec les journalistes d’autres publications pour leur faire part des plus récents reportages de Vanity Fair et, plusieurs fois par jour, elle se retrouvait dans le bureau de son patron pour parler d’articles. En cours de route, elle a non seulement appris à promouvoir des textes, mais aussi à les écrire et à les structurer. En 2017, Tashjian a décroché son premier poste de rédactrice à temps plein au magazine Garage. Puis est venu GQ, où elle a peaufiné le style fougueux et ébouriffant qu’on lui connait aujourd’hui. (Will Welch, directeur mondial de la rédaction et rédacteur en chef de l’édition américaine de GQ, a comparé l’écriture de Tashjian à l’atmosphère chargée d’adrénaline d’une course de stockcars: «Accrochez-vous bien et laissez-vous entrainer.») Puis est venu Harper’s Bazaar, où elle a travaillé sous la rédactrice en chef Samira Nasr, qu’elle considère avec admiration comme une personne qui s’y connait bien mieux qu’elle en matière de mode de luxe.

Tashjian a peut-être encore des choses à apprendre de ses mentors, mais la curiosité qui l’a poussée à interroger la gérante de Joan Shepp a fait en sorte qu’elle maitrise maintenant l’histoire de la mode. Elle peut passer des semaines, voire des mois à mijoter un sujet – elle en discute avec ses collègues, visite la boutique d’une marque pour essayer elle-même les vêtements… –, mais quand elle s’assoit pour écrire, elle produit des textes avec une vélocité et une assurance remarquables. «Elle ferme les écoutilles. Rien ne peut la distraire», affirme Wise. S’il lui adresse la parole pendant qu’elle est concentrée, ses mots ricochent sur le bouclier psychique de Tashjian sans avoir été entendus.

Comme me l’a confié Welch, Tashjian saisit instinctivement – et a élucidé pour lui – le fonctionnement actuel des médias. Avant, une rédactrice devait trimer dur dans le rude univers des blogues afin qu’elle puisse un jour avoir assez d’ancienneté pour être en droit d’écrire moins d’articles, mais sur des sujets plus ambitieux, qu’elle aurait désormais le luxe d’approfondir davantage. Si l’on en croit Welch, Tashjian incarne parfaitement la «nouvelle formule» requise pour bâtir un lectorat et connaitre du succès grâce à l’écriture. «Si vous voulez être celle dont tout le monde parle, vous devez avoir signé une bonne quantité de textes pour diverses publications, dit-il. Vous devez publier beaucoup.»

Quand Tashjian travaillait pour Garage, un magazine appartenant alors à Vice Media, certain·es de ses collègues qui venaient de Vogue disaient travailler dans l’industrie de la mode. Ce qui la choquait. «Je leur répondais que non, qu’on travaillait dans l’industrie médiatique!» relate-t-elle, une pointe d’indignation dans la voix. Alors que notre repas tire à sa fin et que nous nous préparons à aller chercher le teckel de Tashjian, Ritz, pour une promenade dans Central Park, je lui demande si elle a désormais le sentiment de faire partie du monde de la mode. «Je n’ai pas l’impression d’en faire vraiment partie, me répond-elle. Je ne veux pas me lier d’amitié avec les designers. J’ai en fait très peu d’ami·es dans l’industrie de la mode – j’entends par là de vrai·es ami·es.»

Tashjian me dit que lorsqu’elle écrit, elle pense seulement à son lectorat; les réactions potentielles des designers vis-à-vis de ses critiques n’entrent généralement pas en ligne de compte. Elle a lu beaucoup de textes sur la mode, d’hier et d’aujourd’hui, et bien qu’elle considère qu’une critique comme Horyn possède un talent pour écrire d’une façon qui semble s’adresser aux designers, Tashjian emprunte une voie différente. Si son infolettre et ses chroniques cachent une intention secrète, c’est celle d’aider les gens à mieux acheter. «C’est devenu vraiment difficile d’acheter avec discernement», affirme-t-elle, citant la qualité des produits en baisse et l’achat en ligne. Son objectif n’est pas d’inciter les gens à acheter la meilleure porcelaine qui soit, mais plutôt de les encourager à être plus exigeants envers eux-mêmes et envers les designers.

Le fait d’apprendre que Tashjian prend si rigoureusement le parti de son lectorat est, peut-être, un tantinet surprenant, même si l’on en voit la preuve en tête de chacune de ses infolettres: toute personne qui pose une question à Tashjian reçoit automatiquement le titre de «lecteur·rice et ami·e». N’en demeure pas moins que la position des critiques de mode est intimidante. Si ces personnes ne craignent pas de dire du mal du travail de designers professionnel·les, que doivent-elles penser de nous dans notre vieux manteau d’hiver? Il est donc rassurant de savoir que, bien que Tashjian examine en effet ce que l’on porte, c’est d’un œil bien plus bienveillant que ce que l’on pourrait croire. Burch m’a d’ailleurs confié que ce qu’elle aime le plus de Tashjian est sa «grande modestie».

Une réelle curiosité et une réelle ouverture d’esprit, voilà des attributs rares. Notre lunch terminé, Tashjian et moi allons à son appartement (où règne l’odeur réconfortante du rôti d’agneau que Wise prépare pour le souper), et avec Ritz en laisse, nous dirigeons vers le parc sous le soleil oblique de l’après-midi. Tandis que nous marchons dans la neige mouillée, le brave Ritz avançant en tête, nous nous mettons à parler de Miuccia Prada, qui a été le sujet d’un article de Tashjian il y a plusieurs années.

«Elle me disait: “Je vais dire quelque chose, et j’ignore si c’est vrai. Je ne sais pas si je le pense vraiment”, raconte Tashjian. Je trouve ça tellement cool, de permettre à ton esprit d’être à ce point ouvert, peu importe si l’idée qui te vient est bonne ou mauvaise.»

Prada pose beaucoup de questions et aime débattre et argumenter – pas seulement à propos de mode, mais aussi à propos des femmes, du pouvoir et de l’état du monde. Pendant leurs conversations, Tashjian a vu ses propres propos être remis en question par la designer, qui renversait ainsi bizarrement les rôles d’intervieweuse et d’interviewée. Elle me relate l’évènement avec effervescence, comme si ces échanges l’avaient revigorée, avaient affiné ses outils d’écriture.

Eliza Brooke est une rédactrice pigiste basée à Washington D.C.

  • Texte: Eliza Brooke
  • Photos: Adam Powell
  • Traduction: Camille Desrochers
  • Date: 24 mars 2025