Le casse-tête des chaussettes invisibles, ou que devient-il de la mode masculine?

Une atmosphère d’angoisse planait sur la semaine de la mode masculine à Milan. Comment y échapper?

  • Texte: Robby Kelly
  • Photographe: Eva Losada

«Je pense qu’il les porte ironiquement.»

Il faisait une chaleur moite dans un bar à cocktails pour touristes au centre de Florence, le deuxième soir de Pitti Uomo. La carte de mode en question: un homme dans la vingtaine qui portait des chaussettes invisibles, l’un des vêtements les plus ridicules qui soient.

L’observatrice: une acheteuse européenne envoyée par une entreprise de commerce électronique concurrente. Nous étions en train de mener un débat interculturel sur l’homme au spritz, dont les chaussettes dépassaient à peine d’une paire de flâneurs brun clair, portés avec un short kaki et un polo rose saumon (le tout agrémenté d’un bronzage d’agriculteur, bien entendu). À mes yeux, il s’agissait d’un étudiant de première année d’une université de Nouvelle-Angleterre qui voyageait avec ses parents. Pour elle, il était un homologue astucieux de l’industrie qui, comme nous, assistait au célèbre salon de mode masculine. Le volume de la conversation aurait peut-être dû être réduit de quelques décibels.

«C’est sûr que c’est ironique», a-t-elle confirmé à son collègue.

Semaine de la mode de Milan. Photo : Eva Losada

Les gens du milieu qualifient de plus en plus souvent la semaine de la mode masculine de bouffée d’air frais. La pression est moins forte que lors des monumentales semaines de la mode féminine et de la haute couture. Certaines personnes y trouvent de meilleures fêtes, alors que d’autres apprécient la présence de célébrités plus ésotériques. En ce qui concerne les vêtements, les jeunes designers y disposent d’un peu plus de liberté pour expérimenter. La pointe d’ironie dans les tenues et l’insularité qui se dégageait de la conversation au bar ont toutefois été les premiers signes que le vent avait tourné cette année.

Ce débat et une deuxième tournée superflue de negronis allaient nous mettre dangereusement en retard pour le défilé de Marine Serre – son premier vrai défilé de mode masculine et sa première présentation en dehors de sa ville natale, Paris.

Nous avions choisi ce bar pour sa situation à proximité d’une station de taxis, mais aucun véhicule vide n’y était parvenu depuis 15 minutes. Lorsqu’un taxi est finalement arrivé, un Italien plus âgé a ouvert la porte du côté opposé à notre groupe et s’est précipité dans la voiture en même temps que nous y entrions. Après un vif échange de revendications, il a cédé à notre grande surprise et nous avons demandé au chauffeur d’écraser l’accélérateur dans les collines sinueuses qui entourent Florence.

Ce matin-là, en préparant son défilé en tant que designer invitée à Pitti Uomo, Marine Serre a décrit la joie qu’elle a éprouvée en créant sa collection de vêtements pour hommes. Depuis qu’elle a remporté le Prix LVMH pour les Jeunes Créateurs de Mode en 2017, elle navigue dans la cour des grands de la mode européenne, mais elle a prudemment fait allusion à un certain soulagement en parlant du processus de création de cette collection (le défilé comprend aussi des pièces resort pour femmes).

Son plaisir manifeste à entrer dans le giron de la mode masculine, une version de la légèreté que je m’attendais à trouver plus largement cette semaine, n’a pas été relayé plus tard dans la soirée au pub du centre-ville de Florence, devenu le point de rencontre de facto des participant·es de Pitti Uomo en provenance de Londres et de New York.

Après quelques tournées de Guinness, la politesse des discussions professionnelles est tombée. Par hasard, j’ai assisté au monologue d’un acheteur londonien qui ne mâchait pas ses mots à propos d’une nouvelle marque à la mode..

«Qu’est-ce que les gens cools de Londres portent, alors?» Il m’a regardé comme si je lui avais demandé une explication mathématique de la gravité à partir d’un trou noir.

Jacob Gallagher, WSJ. Photo : Eva Losada

«On observe des comportements de troupeau, des mouvements de masse»,

m’a expliqué Jacob Gallagher, le rédacteur de mode masculine du Wall Street Journal, plus tard, à Milan. «Et c’est bien de trouver des personnes qui nous ressemblent. Mais je pense que ça décourage les gens de se démarquer du lot.»

Habituellement relégué au second plan par rapport à son équivalent féminin, le mois de la mode masculine faisait l’objet d’une attention toute particulière cette saison et, de ce fait, d’un examen plus minutieux. L’invitation la plus attendue était celle de Dries Van Noten. Le designer belge présente sa dernière collection à la semaine de la mode masculine de Paris (et comme le tout premier défilé de Van Noten avait aussi mis en scène une collection pour hommes, cela vient encadrer poétiquement sa carrière légendaire). Le défilé Louis Vuitton de Pharrell allait vraisemblablement produire le même engouement que le précédent. Et saviez-vous que Paris se préparait également à accueillir les Jeux olympiques en ce moment? Il s’agissait d’un incontournable sujet de conversation, de consternation et d’anticipation pour ceux et celles qui voyageaient à Florence, Milan et finalement Paris.

Au cours de mon séjour d’une semaine en Italie, je me suis demandé ce qui expliquait le pessimisme ambiant. La semaine de la mode masculine était-elle comme un petit restaurant de quartier qui avait explosé sur TikTok, inondé de nouveaux adeptes qui supplantaient les gens du coin? Ou bien la scène de la mode masculine était-elle devenue trop insulaire pour son propre bien?

Pitti Uomo. Photo : Eva Losada.

J’ai avalé un Alka-Seltzer le lendemain matin, avant de rencontrer Raffaello Napoleone, l’administrateur délégué de Pitti Immagine, société mère de Pitti Uomo, le salon réputé pour la diversité de ses participant·es, allant des légendes du street style à des personnalités dont la tenue ne détonnerait pas dans une fête américaine consacrée à la Renaissance.

Napoleone est à la tête de Pitti depuis presque trois décennies et demie – un millénaire dans le milieu de la mode. Nous nous sommes rencontrés dans une petite salle de presse (le salon se tient chaque année dans une forteresse du XIVe siècle transformée en centre d’exposition). Napoleone a pleinement conscience que le salon est perçu comme l’un des évènements du calendrier de la mode où le laisser-faire règne: n’importe qui peut se procurer un billet, enfiler une tenue accrocheuse et côtoyer les initié·es. Il s’est toutefois empressé de souligner les avantages de ce que certaines personnes considèrent comme de l’irrévérence.

«Nous devons réunir les gens, m’a-t-il expliqué. La mode a probablement toujours été le thermomètre le plus sensible des changements et des besoins sociaux.»

Lawrence Schlossman et James Harris, Throwing Fits. Photo : Eva Losada.

Vêtu d’un onctueux complet crème et portant de robustes lunettes noires, il a exprimé son espoir de voir la mode masculine tendre à nouveau vers la confection, par opposition à l’époque plus décontractée de la pandémie et à l’ère prépandémique du streetwear.

«On essaie de représenter chaque étape, du mouton à la boutique. L’ensemble de la chaine d’approvisionnement de la mode est basé ici, et les gens doivent avoir la possibilité de rencontrer les artisan·es», a-t-il dit, en faisant allusion aux personnes touchées par le succès du salon qui ne figureront pas dans des vidéos sur les réseaux sociaux ou des diaporamas de mode de rue. «Cette industrie est très importante en Italie. Plus de 500 000 personnes y travaillent. Nous avons tracé une voie officielle pour soutenir le fabricant italien, en particulier dans le domaine de la mode masculine.»

À la fermeture des portes de la forteresse de Basso et de Pitti Uomo, la horde d’acheteur·ses et de journalistes s’est entassée dans les wagons de train en partance pour Milan, et la jovialité s’est de nouveau estompée.

«Aujourd’hui, si on a quelque chose à dire et qu’on sait bien le dire, on finit par trouver et créer notre propre voie», m’a dit Lawrence Schlossman, l’un des coanimateurs volubiles de Throwing Fits, un balado sur la mode pour hommes.

Nous discutions de la prévalence, ou plutôt de la pénurie, d’arbitres spécialistes de la mode masculine capables de distiller la folie qui entoure un évènement tel que Pitti Uomo. «Si la démocratisation est une bénédiction, elle peut aussi abaisser la barre à un rythme alarmant et peut-être même insoutenable. Depuis un certain temps, nous nous rapprochons des basfonds.» Je pouvais imaginer le collage de discussions indignées sur Reddit et de commentaires sournois sur Instagram dont il parlait et qui remplissaient les écrans de nos téléphones respectifs de notifications.

À Milan, j’ai rencontré Lorenzo Osti, président de C.P. Company et fils du légendaire créateur italien Massimo Osti, qui a fondé C.P. Company et Stone Island. Il m’a parlé de son article préféré de la nouvelle collection: une coquille à panneaux en GORE-TEX qui se plie et se range facilement dans une poche ou un petit sac. C’est le type de vêtement pratique et utilitaire qui plait aux plus fébriles des adeptes de la mode. Osti le porte quant à lui pour pratiquer la voile.

Puis, une petite main a tiré son pantalon. C’était le fils d’Osti, qui débordait d’énergie. Le designer n’a pas perdu une seconde, continuant à m’expliquer les subtilités de la teinture des vêtements tout en divertissant son fils. Le sourire et le discours de Lorenzo n’ont fait que s’amplifier tandis que son fils continuait à tourner autour de lui – une dynamique stimulante qui faisait peut-être écho à sa jeunesse et au travail déterminant de son père.

«Personnellement, je ne suis pas très féru de mode, mais j’aime encore la tendance gorpcore parce qu’elle apporte de la fonctionnalité aux tenues, a-t-il déclaré. J’ai toujours été éduqué dans ce sens et j’ai développé la marque avec cette idée en tête.»

Depuis des mois, les prévisionnistes de la mode pour hommes de même que les commentateurs et commentatrices en ligne tentent inlassablement de déterminer quel style succèdera à la vague du gorpcore. Les bavardages n’atteignent pas Osti; il va continuer de ranger des blousons C.P. Company dans ses poches, en randonnée ou à la mer, peu importe la prochaine tendance. Je l’ai remercié pour son temps et lui ai permis de se concentrer sur son fils. Je me suis ensuite programmé un rappel pour passer un coup de fil à mon père plus tard ce jour-là (je venais indignement de réaliser que c’était la fête des Pères en Amérique du Nord).

Semaine de la mode de Milan. Photo : Eva Losada.

Si l’on m’avait prévenu que TikTok se pencherait sur la mode masculine, je serais allé à l’école des métiers», a affirmé James Harris, l’autre coanimateur de Throwing Fits.

Harris m’a admis qu’il était complice des tendances «narcissiques à la con» dont se nourrissent les discussions en matière de mode masculine sur les réseaux sociaux. Dans cet espace, la sincérité est synonyme de ringardise et le recours à un anticonformisme ironique est le chemin le plus rapide vers le succès. Trouver la ligne entre la sincérité et l’ironie est un combat que mènent plusieurs des protagonistes les plus réfléchi·es des nouveaux médias, comme Harris.

«Peut-être que je vais aller faire du bénévolat quelque part ce weekend», dit-il, ponctuant sa rumination professionnelle. (Je me suis retenu de lui rappeler ses obligations à la semaine de la mode de Paris pendant le weekend en question.)

Parfois, même les discussions les plus positives dans la sphère de la mode à laquelle Harris fait référence semblent aliénantes. Lorsqu’une célébrité s’habille bien, ne manquez pas de vanter son ou sa styliste. Lorsque la publication d’une marque sur les réseaux sociaux devient virale, adressez vos compliments à l’équipe de marketing. Ne faites des éloges que si vous reconnaissez les grandes forces en jeu, pour indiquer que vous êtes en fait trop lucide pour être manipulé·e.

Mes pensées décousues se sont dissipées une fois que je suis entré dans la sereine salle d’exposition milanaise de Dries Van Noten. Pour la dernière collection du designer, j’ai reçu la consigne stricte de ne pas prendre de photos et de ne pas décrire les vêtements en ligne.

Il part à sa manière, ont souligné ses partenaires, ce qui constitue l’aspect positif des adieux inévitablement tristes de Van Noten; il termine sur une bonne note, ce qui n’est pas souvent le cas, même pour les designers les plus influent·es de l’histoire.

En parcourant la collection, j’ai constaté que les conversations entre les acheteur·ses et les marchand·es étaient étonnamment cavaliers: des descriptions de processus de teinture à la main étaient entrecoupées de blagues et de références qui auraient eu leur place dans un échange de textos typique sur la mode. En admiration devant les pièces, je me suis surpris à redresser inconsciemment leurs cols et leurs plis.

Collection pour hommes JW Anderson, PE25. Photo : Eva Losada.

«J’ai assisté à des festivals de musique au cours des derniers mois», a raconté Jonathan Anderson à un groupe de journalistes après avoir présenté la nouvelle collection de sa marque homonyme plus tard ce soir-là. «Bizarrement, je me demande si la mode est devenue tellement conservatrice que ce qui se passe à l’extérieur du milieu est maintenant bien plus avant-gardiste.»

Au cours des conversations que j’ai eues cette semaine-là, Anderson est souvent ressorti comme étant le designer de mode masculine le plus éminent du moment, grâce au succès fulgurant de JW Anderson et de LOEWE – succès que le créateur semble avoir obtenu en restant en contact avec les masses, comme il le décrivait à l’issue du défilé.

«Je suis allé dans un festival de musique et j’ai vu plus de gens à la mode que dans un évènement de mode, disait-il. Peut-être que les gens veulent de l’originalité, peut-être qu’ils veulent se faire mettre au défi.»

J’ai repensé au débat sur les chaussettes invisibles. Le fait qu’un groupe de spécialistes de la mode masculine (moi y compris), dont les CV seraient jugés «experts» par le grand public, ne parvenait pas à se mettre d’accord sur la laideur ou le style subversif de ce look était symbolique de l’angoisse qui régnait au sein de la communauté ambulante de la mode. Ce qui est encore plus révélateur, c’est que nous avons supposé que nous devrions être en mesure de nous prononcer de manière définitive.

«Une grande partie de la mode masculine est aujourd’hui dictée par la vie urbaine et le marché», m’a dit Gallagher plus tôt dans la semaine. «La notion d’arbitre, qu’il s’agisse d’un designer ou d’une célébrité, s’est vraiment effacée. Ce qui est passionnant pour moi, c’est que les gens s’inspirent de tous les éléments de l’histoire et des vêtements auxquels ils ont accès. Il n’y a pas de tendance dominante.»

  • Texte: Robby Kelly
  • Photographe: Eva Losada
  • Date: 19 juin 2024
  • Traduction: Liliane Daoust