Martine Rose: une nouvelle gamme
marquée par la grandiloquence

La designer britannique a participé au festival de mode masculine Pitti Immagine Uomo,
en Italie; elle nous parle de la beauté,
de la sensualité et du prestige
qui caractérisent sa nouvelle collection.

  • Texte: Steff Yotka
  • Images gracieusement fournies par: Eva Losada

«Je trouve la beauté là où ce n’est pas facile de la trouver, dans les trucs qu’on peut facilement rejeter», m’explique Martine Rose. Il pourrait sembler difficile de tomber sur quelque chose d’ordinaire à Florence, en Italie, où Rose a présenté, jeudi soir, sa collection automne 2023 au festival bisannuel de mode masculine Pitti Immagine Uomo. Or, la créatrice se distingue par sa grande curiosité. «Le quotidien me fascine, et je vois vraiment la beauté dans les objets et les gens de tous les jours, poursuit-elle. J’aime les références superposées et superposables.»

Plutôt que de participer à l’événement Pitti Immagine Uomo et de tomber dans les clichés italiens, Martine Rose a jeté son dévolu sur les détails étranges et extraordinaires qui définissent la culture du pays où elle s’est rendue, tout en les retravaillant selon sa perspective classiquement britannique. «Même si j’élaborais déjà la collection avant qu’on m’invite [à exposer au Pitti Immagine Uomo], une fois là-bas, la mode tailleur a bien sûr commencé à m’influencer, mais je n’ai pas modifié la gamme en fonction de Pitti Uomo ou de l’Italie pour autant», me confie-t-elle. La créatrice a plutôt laissé son arrivée dans un pays qui se définit en outre par les excentricités de la famille Médicis «guider son sentiment».

Ce sentiment constitue une première dans le multivers de Martine Rose: la grandiloquence. Pas au sens érotique et illicite, comme en témoignait son dernier défilé, où l’on a pu apercevoir ses blousons en latex, ni au sens sain et enfantin, tel que l’évoquait l’une de ses précédentes présentations organisées dans un cul-de-sac du petit quartier londonien de Chalk Farm. En ce sens, force est de constater que, jeudi soir, le public a apprécié son penchant pour la grandiloquence, lequel s’est manifesté dans un style italien des plus campés et prestigieux.

Martine Rose a mis en scène cette notion de grandiloquence en agrandissant à l’aide de miroirs sur les murs les statues en marbre qui décorent la loggia financée par les Médicis où a eu lieu l’événement. Une trame sonore constituée de morceaux rétro que l’on entend dans les boîtes italiennes a également soutenu sa nouvelle proposition, faisant sourire et danser le public pendant que les modèles défilaient. Une excitation palpable et vibrante régnait d’ailleurs dans l’air tandis que les passant·e·s des environs s’accrochaient aux garde-corps métalliques pour admirer l’exquise collection de vêtements en peau retournée, de cravates de style «papa branché» et de maillots de sport moulants présentée par Martine Rose. «Je crois que l’aspect grandiloquent de la gamme et l’atmosphère que dégage cet espace lui confèrent un certain effet de grandeur», explique-t-elle.

Cette impression résulte non seulement de l’envergure de l’événement, mais aussi de la minutie dont fait preuve Rose en matière de conception. Plutôt que de caractériser sa gamme par un seul style facilement identifiable, elle a réussi à explorer différentes obsessions, idées et coupes avec une aisance remarquable.

Les créations de Martine Rose pour Pitti Uomo sont extraordinaires – de celles qui vous font palpiter d’excitation – justement en raison de leur caractère en apparence aléatoire. Il n’y a que dans ses défilés que l’on peut trouver un blouson sur mesure à épaules cigarette agencé à des bottes rondes en caoutchouc qui ressemblent presque à des chaussures de clown. Seule Rose peut conjuguer à merveille un manteau rose bonbon qui évoque le style de Cam’ron à des blouses et des jupes longues de type «corpo» parmi les plus minces et soyeuses. Des objets «faciles à rejeter» deviennent, entre ses mains, des accessoires immédiatement convoités: des pinces à vélo réfléchissantes transformées en boucles d’oreilles, ou encore des sacs à bandoulière fabriqués en cuir blanc irisé qui scintillent sous les projecteurs.

La créatrice parvient à transformer même le plus banal des essentiels, le jean, en un morceau qui vaut son pesant d’or en matière de style. Pour la nouvelle saison, Rose a traité le denim avec des effets délavés et à moustache, selon l’esthétique incontournable du début des années 80; ses pièces sont pourvues de tailles si audacieusement basses que les modèles auraient eu les fesses à l’air s’ils et si elles n’avaient pas porté leur chemise décontractée dans leur pantalon. «Très, très coquin», avance-t-elle en souriant. «Je tenais à communiquer une sensation d’érotisme et d’insolence poussée à l’extrême.»

La rigueur dont fait preuve Martine Rose en matière de fabrication sert de contrepoids au caractère érotique de ses morceaux. Les épaules exagérées de ses vêtements – qu’elle a créées en entoilant et en ouatant leurs empiècements et leurs manches pour obtenir des formes excentriques – sont inspirées, selon elle, des coupes mal ajustées des tenues de poupées. Ailleurs, les franges que l’on voit pendre aux manches de ses pièces et à ses chemises ne sont pas des appliqués, mais bien des surplus d’étoffes qu’elle a récupérés et déchiquetés en minces lanières. «C’est amusant à porter», dit-elle à propos de ces détails ingénieusement assemblés. «Et à regarder.»

On ne peut pas s’étonner que le monde de la mode porte une attention aussi soutenue aux vêtements de Martine Rose. La veille du défilé, Skepta a publié une série de tweets qui laissaient entendre que la créatrice devrait succéder à Virgil Abloh chez Louis Vuitton; une rumeur qui court d’ailleurs dans le milieu depuis la mort prématurée du célèbre designer américain en 2021. À ce sujet, Rose se montre discrète. Bien qu’elle mérite absolument ce poste, surtout en regard de la présentation de jeudi soir qui a constitué un véritable tour de force, il est évident qu’elle ne dépend pas de la grande scène de la mode pour conférer grandiloquence et beauté à ses vêtements.

  • Texte: Steff Yotka
  • Images gracieusement fournies par: Eva Losada
  • Traduction: Francis Rose
  • Date: 13 janvier 2023