Le roi du tricot

Naomi Skwarna discute
avec Sam Barsky, tricoteur
prolifique et avant-gardiste.

  • Entrevue: Naomi Skwarna
  • Illustrations: Gavin Park

Depuis plus de vingt ans, Sam Barsky, tricoteur né à Baltimore, se fond dans ses paysages préférés, un tricot pittoresque à la fois. En 1999, Barsky, surnommé «The Sweater Guy», a convaincu trois gentilles dames, à qui il avait acheté du fil de laine dans un marché aux puces, de lui apprendre à tricoter. Depuis, il crée environ un chandail par mois. Devenu célèbre en 2017 grâce à une publication virale sur Imgur, Barsky diffuse désormais des photos et des vidéos de lui-même arborant ses créations sur Instagram et TikTok, au grand bonheur de ses quelque 320 000 abonné·e·s. Il se met en scène dans toutes sortes de lieux revêtant une reproduction légèrement plus pixellisée de son environnement sur un tricot maison aux couleurs vives, souvent paré de symboles mythiques de l’iconographie américaine. Sa collection comporte des chandails à l’effigie du Magicien d’Oz et d’autres affichant une planche d’anatomie humaine, les gratte-ciel emblématiques de Chicago, le monument de Stonehenge ou le groupe fictif California Raisins. Il en porte un tous les jours, sans exception.

Que ce soient les tricots qui imitent la vie ou la vie qui imite les tricots, les gens raffolent du «monde-à-porter» de Barsky. Ses chandails, c’est son art et son métier, mais c’est aussi le fil qui le relie à d’autres tricoteur·euse·s et voyageur·euse·s – des personnes qui admirent sa capacité à reproduire des lieux marquants, qui prennent plaisir à partager avec lui leurs souvenirs d’un endroit ou qui cherchent à acheter ses créations. Mais Barsky ne les vend pas, et il ne prend pas de commandes. En revanche, il a reproduit un certain nombre de ses designs sur des t-shirts – mon préféré est le «Sweater of Sweaters».

Les tricots en jacquard intarsia ornés de paysages qui étaient omniprésents dans les années 80 sont récemment redevenus populaires, faisant leur apparition dans différentes collections de mode comme celles d’Acne Studios, d’Andersson Bell, de Dries Van Noten, de Gabriela Hearst, de Stella McCartney et de STORY mfg. Ces chandails n’ont peut-être pas la singularité de ceux de Barsky, qui évoquent les cartes postales, mais ils semblent tous répondre à une même soif d’ailleurs, même si ce n’est que pour se rendre au bout d’une pelote de laine.

Barsky rejoint notre appel Zoom de sa voiture, alors qu’il se prépare pour le Maryland Sheep and Wool Festival – un des plus importants festivals consacrés à la laine, qui attire des tricoteur·euse·s de partout aux États-Unis. Vêtu d’un chandail décoré de champignons, il me montre avec joie quelques-uns des 156 tricots qu’il a créés à ce jour.

Naomi Skwarna

Sam Barsky

Vous n’employez pas de patrons pour créer vos chandails, alors comment les motifs sont-ils conçus? Est-ce que vous dessinez ou regardez des photographies en travaillant?

Si c’est pour tricoter un lieu existant, j’examine souvent des photos pour bien absorber les détails visuels. Mais je ne reproduis pas la photo telle quelle. Je reprends simplement les éléments importants et j’improvise le reste à mesure. Je dispose les choses de façon approximative, juste assez fidèlement pour qu’on comprenne de quoi il s’agit. J’emploie aussi des variétés de laine qui rappellent certaines formes et textures, comme la laine chinée, qui évoque un ciel étoilé.

[Barsky me montre le chandail qu’il est en train de tricoter.]

Ça, c’est un village près d’ici, Ellicott City. Il y a une grosse enseigne qui porte le nom du village à son entrée, sur un pont.

C’est magnifique, et ce pont est vraiment cool! Est-ce qu’il y a une variété de fil ou de fibre que vous affectionnez particulièrement?

Il y en a plusieurs. Pour des raisons pratiques, je porte le plus souvent du coton parce qu’il fait généralement assez chaud. Mais j’utilise de la laine aussi. Le tricot que je porte en ce moment est en alpaga.

Plusieurs de vos tricots ont des manches courtes, ce qui est inhabituel. Pourquoi avez-vous commencé à tricoter de tels chandails?

Les premiers chandails que j’ai tricotés étaient à manches longues, mais je me suis vite rendu compte que si je voulais en porter l’été, il faudrait que je trouve une autre solution. J’avais remarqué depuis longtemps que les femmes portaient des tricots à manches courtes, mais je n’avais jamais vu un homme en porter. Alors j’ai eu l’idée d’en tricoter. La première fois, je me suis demandé si j’aurais l’air étrange. Puis je suis sorti et j’ai reçu de nombreux compliments.

Portez-vous vos tricots tous les jours?

Oui. Je n’ai rien d’autre à porter! Les gens veulent acheter mes chandails et ne comprennent pas pourquoi je ne les vends pas. J’ai même dû refuser 6000$, l’autre jour, de la part d’une personne qui voulait me passer une commande.

Quel est votre contexte idéal pour tricoter?

Dans un groupe, avec d’autres adeptes du tricot.

L’aspect social semble être essentiel pour vous.

Le stéréotype [sur le tricot], c’est une personne assise seule sur un sofa, près d’un feu de foyer ou devant la télé. Il m’est arrivé de le faire ainsi, mais je me sens beaucoup plus motivé quand je peux me réunir avec d’autres.

Depuis que vous tricotez et publicisez votre travail, avez-vous l’impression que davantage d’hommes s’intéressent au tricot?

Il n’y a pas beaucoup d’hommes dans les groupes de tricot que je fréquente. Je sais qu’il y a des groupes entièrement masculins, mais pas dans ma région. Beaucoup d’hommes tricotent, mais peu d’entre eux l’admettent ouvertement.

Avez-vous l’ambition de faire croître l’aspect commercial de votre travail? Si oui, qu’est-ce que cela impliquerait pour vous?

J’ai l’intention de transformer au moins la moitié de mes tricots en t-shirts à vendre, et d’autres sortes de vêtements, comme des robes et des leggings. Peut-être aussi des accessoires, comme des tasses à café, des coussins et des fourre-tout. Mon objectif est de vendre un jour au moins un million de t-shirts. Si 0,01% de la population des cinq pays où j’ai le plus de clientèle en achetait un, mon but serait atteint.

Dans plusieurs des photos que vous publiez de vous et de votre épouse, Deborah, vous portez l’un de vos chandails, une paire de shorts et un sac banane. S’agit-il de votre tenue de tous les jours?

Le tricot, c’est le principal. Un chandail qui correspond à mon activité du jour. Pas toujours, mais la plupart du temps, je porte un de mes tricots et des shorts. Les shorts, c’est plus confortable que les pantalons, et le sac banane, je trouve ça commode. J’ai des paires de shorts identiques dans des couleurs différentes, chacune assortie à un tricot.

La mode est-elle importante pour vous? Ou vous préoccupez-vous davantage du confort et de la satisfaction de porter vos fabrications?

Je ne m’intéresse pas particulièrement aux chaussures et aux chaussettes. Essentiellement, je porte seulement des bas blancs pour que ce soit plus simple, et j’ai les mêmes souliers noirs, des espadrilles qui ressemblent à des chaussures de ville. Comme ça, je n’ai pas besoin d’avoir plusieurs paires. Je peux les porter tous les jours.

Ces derniers temps, les tricots en jacquard intarsia sont devenus de plus en plus omniprésents dans le domaine de la mode. Que pensez-vous des chandails pittoresques en tant que tendance vestimentaire?

Je m’en réjouis! Je suis content qu’ils circulent. Je ne sais pas si [les designers] s’inspirent de moi ou non, mais ce n’est pas ce qui compte réellement. Si ça vient de moi, tant mieux. Je ne crains pas la compétition parce que je ne me sens en concurrence avec personne.

Vous aimez simplement tricoter des chandails, c’est évident!

Et d’autres choses aussi. Les foulards, les châles, tout ça…

Savez-vous quel sera votre prochain chandail après celui d’Ellicott City?

J’ai quelques petits contrats à l’horizon qui me demanderont de voyager, alors je vais créer des chandails représentant ces lieux-là. Je pense aussi au pont de Brooklyn, que j’aimerais tricoter prochainement. Et aux Finger Lakes, dans l’État de New York. Les parcs nationaux de l’Ouest aussi – j’en ai fait quelques-uns, mais il m’en reste beaucoup à tricoter.

Naomi Skwarna vit à Toronto, au Canada.

  • Entrevue: Naomi Skwarna
  • Illustrations: Gavin Park
  • Traduction: Luba Markovskaia
  • Date: 3 août 2022