L’abécédaire de Balenciaga

Tout ce qu’il faut savoir sur cette maison de couture centenaire célèbre pour ses silhouettes avant-gardistes et son humour effronté.

  • Texte: Dominic Cadogan

Paris, juin 2016.

Le milieu de la mode assiste aux débuts très attendus du designer Demna pour la collection masculine de Balenciaga. Parmi les looks présentés en ouverture de son défilé, on peut découvrir un veston marron carré aux épaules exagérées (style quart-arrière) qui réinterprète un concept inachevé prétendument tiré des archives de la griffe, créé à l’origine par son fondateur, Cristóbal Balenciaga. Le fait que Demna l’ait récupéré symbolisait une forme de passation et annonçait la venue d’un nouveau directeur artistique au sein de la marque, près de 50 ans après le départ de Cristóbal Balenciaga.

Au début du mois de mars 2025, la société mère Kering a annoncé que Demna quitterait Balenciaga pour assumer un nouveau rôle à la barre de Gucci. Son départ marque la fin d’une époque. Chez Balenciaga, Demna a honoré le canon esthétique de la maison tout en poursuivant résolument sa propre vision, à l’instar de Nicolas Ghesquière, qui a occupé le poste de directeur artistique de 1997 à 2012. (Ce sont ces trois-là – Balenciaga, Ghesquière et Demna – qui se distinguent le plus parmi les six directeurs artistiques qui ont traversé l’histoire de la marque.) Connu pour son attitude irrévérencieuse, Demna a fait preuve d’audace et d’humour en nous livrant des créations étonnantes – pensons à ses cabas confectionnés avec des sacs de poubelle – et en suscitant plus d’une controverse chaque saison. Cela dit, son travail a toujours soulevé des questions essentielles: qu’est-ce que le luxe?; quel est le but de la mode?

Ces réflexions traduisent une volonté de repousser sans cesse les limites, une mission chère à Balenciaga depuis toujours et pas seulement depuis l’arrivée du Géorgien mononyme. Cette visée traverse en effet le temps et nourrit les collections de la griffe depuis sa fondation en 1919 par l’Espagnol Cristóbal Balenciaga. Le designer Raf Simons a même baptisé Demna, après avoir découvert sa première collection, «le designer le plus moderne du moment». Les attentes seront énormes envers la personne qui lui succédera.

Voici tout ce que vous devez savoir à propos de Balenciaga, de A à Z.

Le veston exagéré, printemps-été 2017. Photo: Giovanni Giannoni/WWD/Penske Media, Getty Images. Image du haut: Photo par Taylor Hill/Getty Images.

ARISTOCRATIE

La clientèle de Balenciaga comprend depuis toujours l’élite hollywoodienne. Au cours du 20e siècle, des vedettes comme Elizabeth Taylor, Grace Kelly, Marlene Dietrich, Lauren Bacall, Audrey Hepburn et Ava Gardner ont compté parmi les adeptes des créations de Cristóbal. La mondaine Mona von Bismarck possédait, dit-on, une collection de vêtements Balenciaga uniquement conçus pour le jardinage, tandis que l’héritière du milieu pétrolier texan Claudia Heard de Osborne – qui louait une suite au Ritz de Paris pour entreposer sa garde-robe de haute couture – a demandé qu’on l’enterre habillée dans une tenue Balenciaga. Et bien sûr, n’oublions pas Jackie Kennedy, dont les habitudes de magasinage auraient provoqué des tensions entre elle et le président, lequel craignait que la plupart des Américain·es trouvent ses gouts trop extravagants.

Aujourd’hui, peu de choses ont changé. On retrouvait au premier rang des défilés de Demna une foule de célébrités, de Lindsay Lohan à Katy Perry, en passant par Bill Skarsgård et Kyle MacLachlan. La liste actuelle des ambassadeur·ices de la griffe comprend d’ailleurs deux actrices oscarisées, Nicole Kidman et Michelle Yeoh.

BIARRITZ, FRANCE

Né le 21 janvier 1895 dans un petit village de pêcheurs de la région basque de l’Espagne, Cristóbal Balenciaga a été élevé par sa mère, une couturière. À l’âge de six ans, il fabriquait déjà des manteaux pour son chat, et à 12 ans, il avait quitté l’école pour se consacrer à plein temps à son futur métier dans son atelier.

Cristóbal Balenciaga en 1927. Photo: Roger Viollet, Getty Images.

Vers cette époque, le jeune designer a rencontré les riches dames d’Espagne, dont sa future mécène, Blanca Carrillo de Albornoz y Elío, la marquise de Casa Torres, qui l’a plus tard envoyé à Biarritz pour étudier le style des Français·es. Cette ville a laissé une empreinte profonde sur Balenciaga, qui admirait l’aisance et le naturel avec laquelle les femmes s’habillaient là-bas: leurs robes chics et amples ont effectivement influencé son approche idiosyncrasique de la couture, au point qu’il travaillait directement avec les étoffes au lieu de commencer par des croquis.

COCON

Balenciaga maitrisait parfaitement les silhouettes, et sa robe cocon emblématique, lancée pour la première fois en 1947, prouve à quel point le créateur savait jouer avec les formes, tout comme ses manteaux et ses blousons dont les épaules élargies lui permettaient d’attirer le regard ailleurs que sur la taille.

À l’occasion du 20e anniversaire de sa griffe, le designer a présenté son iconique robe sac, dont la forme faisait entièrement disparaitre la partie médiane du corps de la personne qui la portait. Ce morceau aux proportions radicales se situait aux antipodes des coupes en forme de sablier de la collection «New Look» de Christian Dior. Dans un court métrage filmé à l’époque, on peut voir des passant·es s’extasier devant une femme qui se promène à Paris habillée avec cette tenue volumineuse. Le quotidien The Daily Mirror avait pour sa part déclaré: «Il est difficile d’être sexy dans un sac!»

DEMNA

Demna. Photo: Dimitrios Kambouris/Getty Images.

L’innovation a toujours défini l’esthétique de Balenciaga sous la direction de Demna. Cela se voyait dans ses propositions singulières, telles que les hanches surdimensionnées de son veston Hourglass ou son usage fréquent d’effets trompe-l’œil. Fidèle à son approche irrévérencieuse, le designer proposait des chaussures et des silhouettes aux proportions titanesques. Qui d’autre pourrait transformer un tapis de voiture en jupe, ou ajouter des plateformes à des sabots Crocs?

Demna a annoncé en 2021 le retour de la haute couture chez Balenciaga après cinq ans de collections de prêt-à-porter. Le styliste savait marier sa sensibilité streetwear aux codes stricts de la façon tailleur et, lors de ses défilés, les apparences s’avéraient souvent trompeuses, comme le prouvent ses jeans qui constituaient en fait des toiles minutieusement peintes à la main pendant deux mois, ou sa robe blindée, digne de l’armure de Jeanne d’Arc, imprimée en 3D avant son moulage dans du chrome. «Disposer d’un tel outil constitue un véritable luxe pour une personne créative, a d’ailleurs déclaré le designer au magazine Wallpaper*. Ça me permet d’expérimenter et d’avoir le temps d’essayer autre chose si ça ne marche pas.»

Le look qui a clos le 53e défilé de la marque en juillet 2024 illustrait bien la vision de Demna. Le designer a effectivement créé une tenue semblable à un véritable malström de nylon noir – mesurant 47 mètres et enroulée à la main autour du modèle 30 minutes avant le début de la présentation –, conçue pour être portée une seule fois avant qu’elle ne se défasse. La couture à l’état pur, donc.

EISA

Balenciaga a ouvert sa première maison de couture à San Sebastián, en Espagne, en 1917. Mais avant d’utiliser son propre nom, il avait opté pour «Eisa», une version abrégée du nom de jeune fille de sa mère, Eizaguirre.

FLAIR AÉRONAUTIQUE

Uniformes de vol en 1969. Photo: KEYSTONE-FRANCE/Gamma-Rapho via Getty Image.

Préférant la couture, Balenciaga n’a fait qu’une seule incursion dans le prêt-à-porter au cours de sa carrière. En 1968, avant qu’il prenne sa retraite, Air France lui a confié le mandat de concevoir les habits d’hiver de son personnel, à l’instar de Marc Bohan chez Dior, qui avait créé des uniformes pour la compagnie aérienne en 1962.

Perfectionniste à l’extrême, Balenciaga a insisté sur la nécessité de procéder à des essayages individuels pour éviter de réaliser des pièces mal ajustées, ce qui a donné lieu à une gamme de 1300 vêtements. Le look aéronautique épuré qui en a résulté comprenait un tailleur muni de poches à rabat, une jupe assortie, un blouson bleu marine à taille haute et un chapeau à visière orné d’un logo brodé.

En 1971, le designer a proposé deux tenues supplémentaires, dont un ensemble estival en bleu ou rose doté d’un fermoir à nouer de type kimono et accessoirisé d’un nœud de chapelier et de gants blancs chics.

GHESQUIÈRE, NICOLAS

Après le départ sans cérémonie de Josephus Thimister en 1997, Nicolas Ghesquière, qui avait rejoint Balenciaga trois ans auparavant à l’âge de 22 ans, a pris sa place comme directeur artistique.

Ghesquière a repensé les codes esthétiques de Balenciaga pour imaginer des vêtements modernes et étonnamment futuristes. On a ainsi pu découvrir des morceaux surprenants à travers ses collections, notamment des visières dignes de Darth Vader (printemps-été 2012), des leggings scintillants comme C-3PO (printemps-été 2007), des pulls en néoprène spongieux de style spatial (printemps-été 2012) et des chaussures à talons épais semblables à des blocs Lego (automne-hiver 2007).

En 2012, après son défilé printemps-été 2013 – une présentation élégante et sportive mettant en vedette des ensembles en tweed bouclé, des bandeaux entrecroisés et des volants espagnols minimalistes –, Ghesquière a annoncé qu’il quittait Balenciaga après 15 ans comme directeur artistique.

Son départ brusque a suscité une onde de choc et, des années plus tard, le designer a fini par révéler qu’il se sentait «seul» au sein de la griffe alors même qu’elle connaissait une forte croissance. «Une frustration n’attendait pas l’autre au cours des deux ou trois dernières années», avait-il déclaré dans l’article principal du premier numéro du magazine System. «C’est vraiment ce manque de culture qui me dérangeait à la fin. Les gens d’affaires boudaient les pièces les plus réussies que l’on créait pour les défilés.»

HIATUS

Cristóbal Balenciaga a annoncé la fermeture de sa griffe en mai 1968, à la surprise de son personnel et de l’ensemble de l’industrie. «La haute couture est mortellement blessée», avait-il affirmé, déplorant les difficultés à concevoir des vêtements chics et le fait qu’il ne lui reste plus personne à habiller. Tel qu’on peut le lire dans D.V., la biographie de Diana Vreeland publiée en 1984, Mona von Bismarck se serait enfermée dans sa villa de Capri pendant trois jours après avoir appris la nouvelle.

Après son départ en retraite à Altea, en Espagne, où il passait son temps à peindre, Balenciaga a accepté un dernier mandat: dessiner la robe de mariée de Carmen Martínez-Bordiú, la fille de sa cliente de longue date Carmen Franco y Polo. Cette robe a par ailleurs constitué son chant du cygne; quinze jours après la noce, Balenciaga est décédé d’une crise cardiaque soudaine.

La griffe est demeurée fermée de 1968 jusqu’à son rachat par Jacques Konckier – du groupe Jacques Bogart – en 1986. Elle a ensuite repris du service sous la houlette du designer français Michel Goma.

IT BAGS

Parmi les sacs emblématiques de Balenciaga, citons le modèle Hourglass et ses lignes épurées et anguleuses, le Bazar et ses rayures audacieuses, ainsi que Le Cagole dont la forme rappelle un croissant. Cependant, aucun de ces accessoires n’a suscité autant d’intérêt chez les adeptes de mode que le sac City.

Ce modèle, un incontournable depuis ses débuts en 2001, constitue un véritable régal pour les yeux avec ses longs pompons et ses ferrures distinctives. Conçu à l’origine comme un prototype exclusivement destiné aux défilés, on n’en a fabriqué que 25 exemplaires par la suite, offerts à des amies de la marque telles qu’Emmanuelle Alt et Marie-Amélie Sauvé. Cela dit, on a souvent vu par la suite Kate Moss avec le City sur le bras, et la vedette l’a popularisé à tel point que Balenciaga a décidé de le commercialiser.

Kate Moss avec le sac City de Balenciaga. Photo: Gareth Cattermole/Getty Images.

JAMAIS SANS MON BLOUSON

Pour sa collection automne-hiver 2018, Demna a repoussé les limites de la fameuse silhouette cocon avec un vêtement d’extérieur éléphantesque comprenant une chemise en flanelle, un pull à capuche, un trench, un molleton, un manteau de ski et une parka. Autrement dit, un blouson «Frankenstein» prêt à générer des mèmes qui évoquait l’épisode de la série Friends dans lequel Joey Tribbiani enfile plusieurs t-shirts l’un par-dessus l’autre. On peut d’ailleurs encore acheter ce morceau excentrique sur le site de revente Grailed aujourd’hui pour la modique somme de… 25000 dollars.

Manteau par dessus manteau de la collection automne-hiver 2018. Photo: Catwalking/Getty Images.

KERING

Après une période plus calme sous l’égide du groupe Jacques Bogart, Kering (anciennement Gucci Group) a acquis 91% des parts de Balenciaga en juillet 2001. L’entreprise qui possédait déjà Yves Saint Laurent et Bottega Veneta a acheté Balenciaga en même temps qu’Alexander McQueen et Stella McCartney.

À l’époque, Balenciaga ne comptait qu’une seule boutique à Paris. En l’espace de cinq ans, la maison a rapidement dépassé ses objectifs de rentabilité sous la direction de Ghesquière. «On a franchi notre statut de marque de niche pour devenir un futur grand nom», avait déclaré ce dernier au magazine WWD en 2006. «La perception de notre griffe évolue vite; Balenciaga commence à représenter un nouveau type de maison de luxe.»

Dans un communiqué de presse émis à la suite du départ de Demna, le PDG de Kering, François-Henri Pinault, a dit: «La contribution de Demna à l’industrie, à Balenciaga, ainsi qu’au succès du Groupe, a été immense.»
as been tremendous.”

LEGS

Le jour du décès de Cristóbal Balenciaga, le 23 mars 1972, le WWD a titré ainsi: «Le roi est mort».

Dior l’appelait «le maitre suprême», tandis que Gabrielle Chanel affirmait qu’il était le seul véritable couturier. «Les autres, a-t-elle dit, ne sont que des designers de mode.» Hubert de Givenchy, qui a appris son métier auprès de Balenciaga, a pour sa part mentionné que «même la Bible» ne lui avait pas enseigné autant de choses que son mentor, qu’il a qualifié «d’architecte de la couture». Dans tous les cas, c’est Diana Vreeland qui a peut-être le mieux résumé son importance en le nommant «le plus grand couturier qui ait jamais existé».

MONSTRES

À ne pas confondre avec la légion de fans de Lady Gaga, Cristóbal Balenciaga surnommait ses modèles ses «monstres». Le designer préférait les femmes plus petites et plus rondes qui lui rappelaient sa ville natale espagnole; les visages de sa griffe étaient par ailleurs généralement plus âgés, à l’image de sa clientèle. Les modèles de Balenciaga avaient pour consigne de ne pas sourire ni d’établir un contact visuel avec la foule qui assistait aux défilés.

«Une femme n’a pas besoin d’être parfaite ou même belle pour porter mes robes», a déjà affirmé Balenciaga. La robe s’en chargera.»

NUISANCE SONORE

À l’occasion de la saison automne-hiver 1997, le directeur artistique de l’époque, Josephus Thimister, ancien assistant de Karl Lagerfeld, a présenté sa dernière collection pour Balenciaga après presque six ans au sein de la griffe. Il a dévoilé ses toges enveloppantes et ses robes cocons à pois lors d’un défilé tristement célèbre pour sa trame sonore, gracieuseté du groupe électro britannique Add N to (X) qui a interprété sa chanson Inevitable Fast Access. Le volume était si tonitruant que la foule a quitté les lieux en masse.

«Quand on a enfin pu admirer sur la passerelle la simplicité magistrale des somptueuses capes en gazar et des robes de bal drapées proposées par la griffe, la moitié du public était déjà partie, se souvient Jane de Teliga dans le Sydney Morning Herald. Non pas à cause des vêtements – qui en fin de compte étaient intéressants, bien que laids –, mais à cause de la musique la plus assourdissante qui soit jouée sur une table de mixage installée près de la scène.»

On ne sait toujours pas si la marque a licencié le designer néerlandais ou s’il a démissionné à la suite de cette présentation mal reçue.

OLYMPIQUES

Moins connus que les looks dynamiques créés par Issey Miyake pour la Lituanie, les uniformes conçus par Balenciaga pour l’équipe de France lors des Jeux olympiques d’été de Barcelone, en 1992, ont tout de même attiré l’attention. Ces tenues imaginées en collaboration avec l’artiste français Frankie Tacque se composaient d’un blouson carré blanc unisexe agencé à un pantalon bleu marine ou à une jupe plissée blanche. (En prévision des Jeux de Paris en 2024, Demna a par ailleurs sorti une collection de t-shirts et de pulls à capuche ornés de la flamme olympique.)

PROTÉGÉ

Véritable couturier, Cristóbal Balenciaga a attiré plusieurs jeunes designers qui souhaitaient apprendre leur métier auprès d’un maitre. Des noms que vous reconnaitrez certainement – Emanuel Ungaro, André Courrèges et Paco Rabanne – ont tous fondé leur marque après leur passage chez Balenciaga.

Son acolyte le plus célèbre n’a cependant jamais suivi de formation formelle auprès de lui. Peu après avoir lancé sa propre griffe, Hubert de Givenchy est tout de même demeuré le protégé de Balenciaga tout au long de sa vie. Givenchy a parlé ouvertement de l’influence de son mentor, qui a guidé à la fois son esthétique et son sens des affaires: «Je l’admirais, avait confié le designer au magazine System en 2015. Sa méticulosité me fascinait. Il savait tout faire: tailler une robe, l’assembler à partir d’un patron. Il m’a permis de faire mes preuves et de peaufiner mes propres idées et ma créativité.»

Après la fermeture de sa marque en 1968, Balenciaga a d’ailleurs convaincu bien des personnes parmi sa clientèle de se tourner vers Givenchy.

QUAND LA REINE SE MARIE

À l’âge de 12 ans, le jeune designer a confectionné la première de ses nombreuses robes pour Blanca Carrillo de Albornoz y Elío, qui employait sa mère comme couturière. Pourquoi? «Parce que je pense que je peux le faire», aurait répondu Balenciaga à la marquise. Impressionnée, elle a financé sa formation de couturier à Madrid et a continué par la suite à le soutenir tandis que ses créations connaissaient un essor en Espagne et à Paris.

Des années plus tard, pour remercier la marquise de son appui constant qui a perduré jusqu’à sa mort en 1953, Balenciaga a dessiné la robe de sa petite-fille Fabiola pour son mariage avec le roi Baudouin de Belgique. Aperçue lors de cette noce royale retransmise à la télévision (l’une des premières à l’être), cette tenue a fait couler beaucoup d’encre, car des rumeurs circulaient selon lesquelles Fabiola avait refusé trois modèles proposés par le designer parce qu’ils lui semblaient trop royaux. Balenciaga lui aurait répondu: «S’il vous plait, gardez à l’esprit que cette robe sera portée par une reine.»

Cette magnifique pièce ivoire en satin duchesse dotée d’une opulente doublure blanche en fourrure de vison comprenait une traine de six mètres. Offerte plus tard par la reine Fabiola au musée Cristóbal Balenciaga, elle fait toujours partie de la collection permanente.

RÉCLUSION

Balenciaga n’aimait pas les projecteurs; il ne saluait jamais la foule après ses défilés et refusait de parler à la presse. En 1971, il a accordé sa seule interview complète à Prudence Glynn pour le magazine The Times. Nous offrant un rare aperçu de la personnalité du couturier, l’autrice attribue cette longue réticence à «son impossibilité absolue […] d’expliquer son métier à qui que ce soit».

Une mannequin défile sur la passerelle, printemps-été 2007. Photo: Chris Moore/Catwalking/Getty Images.

SALUTATIONS PRÉCOCES

Seul un talent aussi singulier que celui de Nicolas Ghesquière peut susciter une ovation avant même de dévoiler sa collection (bien qu’il s’agisse en fait d’un concours de circonstances). Lors du coup d’envoi des défilés printemps-été 2012 à la Semaine de la mode de Paris, Ghesquière a attiré Catherine Deneuve, Salma Hayek, Carine Roitfeld et Charlotte Gainsbourg au premier rang. Avant le début de l’évènement, trois des bancs en plastique qui bordaient la passerelle se sont cassés, et les personnes assises dessus se sont retrouvées au sol. On a ensuite demandé à toute la foule de se tenir debout par souci de sécurité, comme une congrégation d’église, lorsque les modèles ont commencé à marcher.

THE SIMPSONS

Pour le défilé printemps-été 2022 de Balenciaga, Demna a transporté l’industrie de la mode à Springfield.

Admirateur de longue date de la série The Simpsons, le directeur artistique a approché en 2020 son fondateur, Matt Groening, pour ensuite collaborer secrètement avec lui pendant un an afin de réaliser le court métrage The Simpsons | Balenciaga. On suit dans cette œuvre les aventures de Marge à Paris et dans l’atelier de Balenciaga, mais on y voit également Homer, Bart et Lisa sur la passerelle, tandis que Demna, Justin Bieber et Anna Wintour (qui a refusé de faire sa propre voix) y apparaissent à titre de vedettes éclair.

Coïncidant avec la première Semaine de la mode de Paris organisée après la levée des mesures sanitaires liées à la COVID, cette présentation reste à ce jour l’une des plus uniques de l’industrie, représentative de la vision idiosyncrasique qui distingue Demna.

UKRAINE

Demna a présenté la collection automne-hiver 2022 de Balenciaga en mars 2022. La thématique du défilé portait initialement sur la question de l’urgence climatique, mais le créateur l’a changée à la dernière minute, à la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie un mois auparavant. Demna a plutôt offert au public une réflexion profondément personnelle sur sa propre expérience de réfugié – il a fui sa Géorgie natale pendant la guerre civile à l’âge de 12 ans –, ouvrant le spectacle par une lecture de la poésie de l’Ukrainien Oleksandr Oles.

La foule a pu constater le fervent engagement du designer envers «l’intrépidité, la résistance et la victoire de l’amour et de la paix» depuis l’extérieur d’un dôme de verre, tandis que ses modèles luttaient contre la neige et les vents violents en serrant leurs vêtements sur leur poitrine et en transportant des sacs surdimensionnés (y compris des sacs poubelle en cuir). Parmi les tenues remarquables qu’on a pu y découvrir, mentionnons une robe en jersey bleu vif présentée juste avant un ensemble de survêtements jaune: un clin d’œil manifeste aux couleurs du drapeau ukrainien. La marque a par ailleurs commercialisé les t-shirts assortis qu’elle avait déposés sur les sièges des convives, et versé les recettes des ventes au Programme alimentaire mondial des Nations unies pour venir en aide aux réfugié·es de l’Ukraine.

«En ce moment, la mode perd de sa pertinence», a déclaré Demna dans les notes de son défilé. Sa réponse puissante à ce conflit nous rappelle pourtant que la mode reflète souvent les évènements culturels et politiques qui surviennent partout sur la planète.

10, AVENUE GEORGE-V

Balenciaga a quitté le Pays basque après avoir fui la guerre civile espagnole en 1937. Il s’est ensuite installé à Paris, où il a ouvert un atelier au 10, avenue George-V. Le designer a travaillé et habité dans ce salon-appartement qui a également constitué la toile de fond de ses collections pendant les trois décennies suivantes. Comme sa clientèle venait de Paris et d’ailleurs, ses adeptes auraient apparemment risqué leur vie pour s’y rendre et essayer ses créations pendant la Seconde Guerre mondiale.

Une mannequin porte l’une des créations de Balenciaga en 1955. Photo: Terry Fincher/Keystone/Getty Images.

Après la fermeture de Balenciaga en 1968, cet espace est demeuré vacant jusqu’à ce qu’on lance un projet de réfection en 2020 pour lui redonner son lustre d’antan. On a ainsi entrepris de rénover pour l’occasion les arabesques de stuc blanc cassé qui décoraient ses murs, mais aussi volontairement décoloré la moquette et abimé les meubles qui s’y trouvaient. Ce lieu a été dévoilé lors de la première collection de couture de Demna.

WANG, ALEXANDER

Après le départ de Ghesquière en novembre 2012, la griffe a commencé à se chercher un nouveau directeur artistique. Des designers comme Christopher Kane, Joseph Altuzarra et Bouchra Jarrar ont longtemps été dans la course, mais la marque a finalement arrêté son choix sur Alexander Wang (alors âgé de 28 ans) en décembre 2013. «On voulait quelqu’un avec une pensée globale, un citoyen du monde, une personne qui puisse comprendre l’univers numérique ainsi que l’avenir de la mode et de la vente au détail», avait déclaré l’ancienne PDG de Balenciaga, Isabelle Guichot, au magazine WWD au sujet de sa nomination.

Pour sa première collection automne-hiver 2013, Wang s’est inspiré des archives de Balenciaga, associant des pantalons cigarettes sveltes à des tricots pelucheux en intarsia qui rappelaient le marbre, semblables à des vêtements d’extérieur en forme de cocon que l’on aurait recouverts de plusieurs couches de peinture écaillée. «On avait affaire à une gamme réfléchie et pragmatique qui annonçait une nouvelle direction intrigante pour la maison», a écrit Hamish Bowles dans le Vogue. Tout au long de son mandat, Wang a intégré sa sensibilité sportive aux codes esthétiques de la griffe en concevant des pulls structurés (automne 2014), des hauts écourtés (printemps-été 2014), des lunettes de soleil à monture en fourrure et des sacs de magasinage luxueux en cuir de crocodile et en fourrure (automne-hiver 2014). En plus d’habiller des célébrités comme Rooney Mara, Carey Mulligan et Julianne Moore pour divers galas, Wang a également présenté un tout nouveau sac emblématique – le modèle Le Dix –, une sacoche minimaliste que l’on a notamment pu voir au bras de Rihanna et de Lady Gaga.

Au bout de deux ans et demi, Wang a quitté Balenciaga pour se concentrer sur sa propre marque.

XXXL

Les baskets Triple S de Demna. Getty Images.

En reprenant les codes esthétiques de Balenciaga, Demna a parfois réinterprété les pièces et les détails distinctifs de la griffe selon des tailles gargantuesques, comme le prouvent ses épaules carrées de type «Frankenstein», ses sacs géants et ses immenses souliers. Les baskets Triple S surdimensionnées (2017) ont fait place aux imposantes Track (2018), puis aux Platform (2024) et finalement aux 10XL (2024), des chaussures aux proportions littéralement clownesques.

YELLOW TAPE [RUBAN JAUNE]

Lors du défilé automne-hiver 2022 de Demna, Kim Kardashian a fait parler d’elle pour sa tenue qui se composait de ruban adhésif jaune à logo imprimé et qui recouvrait chaque centimètre de son corps. Elle arborait aussi un sac Hourglass assorti. Selon le designer géorgien, ce look faisait référence aux expériences de déguisement de son enfance. Il a par ailleurs présenté une version prêt-à-porter de ce look lors du défilé.

Dans une publication sur Instagram, Kardashian a raconté qu’il avait fallu une demi-heure et l’aide de quatre personnes pour l’habiller, et qu’après son retour empêtré dans les coulisses, on avait soigneusement découpé le vêtement de son corps pour qu’elle puisse le conserver dans ses archives.

ZERO

Demna a abandonné les proportions surdimensionnées et a opéré un virage à 180 degrés pour concevoir les plus récentes (et controversées) chaussures de la marque. Le designer a dévoilé le modèle Zero à la fin de l’année 2024, dénuant les baskets de leurs caractéristiques habituelles pour les réduire à… zéro. Sans lacets, œillets et languette, la chaussure minimaliste se compose simplement d’une semelle mince imprimée en 3D, d’un talon et d’une couverture pour le gros orteil. C’est tout. L’empreinte poétique et très représentative d’un mandat historique.

Dominic Cadogan est un rédacteur basé à Londres qui se spécialise dans les domaines de la mode et de la beauté. Il a travaillé pour les magazines Dazed, System et i-D. On peut le retrouver sur Instagram ou dans sa cuisine en train de préparer des sucreries.

  • Texte: Dominic Cadogan
  • Traduction: Francis Rose
  • Date: 20 mars 2025