Sans demi-mesures:
une discussion
sur l’architecture

Quatre architectes
nous parlent de l’intimité
des espaces.

  • Entrevue: Oana Stănescu
  • Illustrations: Gavin Park

Notre première expérience d’un lieu est toujours trompeuse. Les enfants habitent un monde rempli d’obstacles, créé à l’échelle des adultes. Des voix, des odeurs, des goûts, des textures, bref, une multitude de sensations: les endroits où nous forgeons notre conception de l’espace rétrécissent dans le monde physique à mesure que l’on grandit, alors que dans nos souvenirs, ils continuent de prendre de l’ampleur jusqu’à en devenir démesurés. En fin de compte, ce qu’il nous reste de ces endroits, ce sont les sentiments qu’ils ont fait naître en nous.

La carrière de l’architecte est un parcours unique truffé de variables mesurables et d’impondérables; un chemin où le savoir-faire, les souvenirs ainsi que différentes circonstances et aspirations s’entremêlent. Ici, quatre architectes – Ife Salema Vanable, Diana Jean Sandoval Martinez, Omar Gandhi et Zeina Koreitem – nous emmènent à la croisée de leurs œuvres passées, présentes et futures.

Oana Stănescu

Architecte and fondatrice du studio de design Oana Stănescu.

Ife Salema Vanable

Candidate au doctorat, fondatrice et directrice de i/van/able is Old Hand.

Diana Jean Sandoval Martinez

Directrice des études architecturales et professeure adjointe au département d’histoire de l’art et de l’architecture de l’Université Tufts.

Omar Gandhi

Architecte.

Zeina Koreitem

Architecte et cofondatrice (avec John May) du studio d’architecture et de design MILLIØNS, situé à Los Angeles.

Oana Stănescu
À quoi ressemblait votre maison de rêve quand vous étiez enfants? Les lieux – privés ou publics – où vous avez grandi ont-ils influencé votre démarche?

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Ife Salema Vanable

Ma conception de la maison a toujours été assez malléable. Durant mon enfance, ce n’était pas tant un rêve, mais plutôt un fantasme incessant que j’entretenais à l’égard de l’endroit où je résidais; ça évoluait constamment, ça m’a habité pendant des années. J’ai grandi dans le Bronx, d’abord au cinquième étage d’un immeuble qui en comptait six. Il était situé sur l’avenue Jerome près de l’intersection de Grand Concourse et de la 198e rue; le train numéro 4 passait d’ailleurs juste devant. Les planchers en bois franc de notre appartement étaient magnifiques (et les échardes douloureuses), toutes les pièces disposaient de fenêtres. On empruntait la sortie de secours et on grimpait sur le toit pour admirer les couchers de soleil.

J’avais douze ans quand on a déménagé dans l’appartement «J» situé au 28e étage d’une tour d’habitation, toujours dans le Bronx. Cette demeure dans le ciel a inspiré bien des rêveries. Je lisais et rêvassais à propos d’escaliers en colimaçon, je les imaginais relier notre appartement à celui d’en haut. Ce désir de rénovation traduisait en fait mon envie de m’installer à un endroit précis pour le réaménager et l’améliorer – je ne pensais pas à l’ailleurs, mais bien à l’espace où je me trouvais, à son potentiel. Je rêvasse encore aujourd’hui et je m’intéresse surtout à ce qui existe déjà.

Dans mon métier, j’ai un faible pour les excès baroques, c’est ce qui m’attire, en fait. Les lieux où j’ai grandi étaient complexes et contradictoires; ils remplissaient une fonction bien précise, étaient d’une incroyable banalité. Les espaces considérés comme faisant partie du domaine public devenaient des lieux privés, intimes. Et pour les communautés noires, les lieux privés font souvent l’objet d’ingérence de la part des instances publiques.

Le fait d’avoir passé mon enfance dans le Bronx a beaucoup influencé ma démarche. En tant qu’architecte, je m’intéresse surtout à la multiplicité, à la densité, à la simultanéité – cela me vient de la façon dont je jouais quand j’étais enfant, de la beauté du Bronx, de son côté à la fois dynamique et rude.

Diana Jean Sandoval Martinez

On vivait dans une grande maison de style colonial espagnol à Riverside, en Californie. Ma mère avait eu le coup de foudre pour celle-ci, mais les propriétaires ne voulaient pas la vendre à mes parents parce qu’ils n’étaient pas Blancs. Pour ma mère, c’était la maison de rêve, et la connaissant, qu’on lui dise qu’elle ne pouvait pas avoir quelque chose ne faisait qu’exacerber son envie de se la procurer. Elle leur a donc offert plus que le prix demandé et a emprunté de l’argent à la plupart de ses frères et sœurs afin de pouvoir couvrir la mise de fond. J’ai habité dans cette maison jusqu’à ce que je parte à l’université.

À l’école primaire, on mangeait dehors tous les jours, sauf quand il pleuvait trop. L’espace extérieur où l’on dînait se nommait le «pavillon des flamants roses»: d’un côté se trouvait un mur de béton sur lequel étaient peints des flamants roses et des kiwis, de l’autre, un petit mur de soutènement derrière lequel s’élevait un coteau verdoyant où l’on pouvait apercevoir des lapins. Peut-être que c’est parce que je me sens particulièrement nostalgique en ce moment, mais j’ai toujours aimé les cours et les espaces extérieurs; celui-là, c’est le premier qui me vient à l’esprit.

Mon frère et moi regardions souvent The Karate Kid, le jardin de M. Myagi nous fascinait. Ça a été une grande influence à l’époque, aux alentours de 1985. Mon rêve n’a pas changé depuis. Du tout. Bon, d’accord, il a un peu évolué, mais je n’ai pas besoin de grand-chose, seulement de beaucoup de lumière, de livres, d’un endroit séparé où mes enfants peuvent jouer et d’une cuisine bien organisée.

Omar Gandhi

Je me souviens très bien de ma première journée de secondaire, en 1994. Je m’étais égaré et j’étais arrivé en retard à mon premier cours, je me le rappelle comme si c’était hier. Je fréquentais une école d’art située en campagne, construite dans les années 1960 selon un plan rectiligne. En son centre se trouvait un auditorium dont la structure était curviligne. Au fil des années, plusieurs pavillons reliés entre eux par des passerelles et des allées s’y sont ajoutés. Ce bâtiment me fascinait, c’est certainement là que l’espace et l’architecture ont marqué mon esprit pour la première fois.

Durant mon enfance, mon père travaillait de jour à la maison tandis que ma mère était infirmière de nuit aux urgences d’un hôpital. Notre demeure était insupportablement silencieuse durant la journée, ma mère devant se reposer après son quart de travail. Cela dit, j’ai grandi dans une famille nombreuse – avec des tonnes de cousins et de cousines, d’oncles et de tantes –, les rassemblements étaient donc fréquents. À l’époque, la plupart des gens habitaient de petites maisons. Quand on organisait des soupers ou des soirées pyjama, la table n’était pas toujours assez grande et on n’avait pas toujours suffisamment de lits pour accueillir tout le monde, mais on faisait avec. En fin de compte, ça a donné lieu à des soirées animées et bruyantes à souhait. Dans ces conditions-là, on finit par développer une sensibilité qui s’avère un outil formidable pour créer des atmosphères agréables.

Zeina Koreitem

C’est étrange, soit je ne m’en souviens pas, soit je n’avais tout simplement pas le luxe d’imaginer ma maison de rêve. Je suis née durant la guerre du Liban, j’ai grandi dans une famille issue de la classe moyenne. Penser une maison de rêve, c’était impossible. On a dû déménager à plusieurs reprises, contre notre gré. On a survécu à la guerre civile libanaise, aux deux guerres du Golfe, au conflit israélo-libanais de 2006 et aux nombreux affrontements locaux qui ont eu lieu par la suite. On devait constamment s’adapter, c’est donc surtout en réaction à cela que ma perception des espaces qui m’entouraient s’est développée. Heureusement, ma vie est plus stable depuis que je suis arrivée en Amérique du Nord.

Je suis née à Beyrouth, mais j’ai grandi au Koweït. On passait nos étés à Paris, chez notre oncle, quand on en avait la chance. Durant la première guerre du Golfe, on a dû partir pour Beyrouth et habiter chez ma grand-mère paternelle, dans le quartier Sanayeh. J’ai passé beaucoup de temps à jouer sur son balcon, un endroit qui me servait de refuge, où les sources de divertissement étaient infinies. Il était situé au deuxième étage, la vue sur la rue principale était magnifique. Ma grand-mère sortait sur le balcon et saluait le voisinage de l’autre côté de la rue; elle y faisait ses courses du jour en abaissant un panier tressé au niveau du trottoir à l’aide d’une corde. Elle le remontait ensuite pour inspecter les légumes que le marchand y avait déposés, puis y plaçait de l’argent en échange avant de le redescendre, tout ça depuis le balcon.

Dans la culture beyrouthine, le balcon est une extension du salon. Comme la plupart des gens de la ville à l’époque, on n’avait pas l’air climatisé. On passait nos soirées et nos nuits sur le balcon durant l’été, on gardait les portes fermées le jour pour préserver la fraîcheur de l’appartement. C’était l’inverse durant les courts mois d’hiver. C’est le balcon qui, en quelque sorte, «régulait la température» de la maison. Mais cette habitude quotidienne née d’un besoin de climatisation représentait aussi un rite social et communautaire.

Après avoir résidé à Toronto pendant quatre ans, je suis partie pour Topanga, en Californie, afin d’emménager avec mon partenaire, l’architecte John May. Cette ville nichée dans les hauteurs qui surplombent l’océan – dans les monts Santa Monica au nord de Los Angeles – est enclavée dans un canyon. Ces terres appartenaient autrefois aux Tongvas. Quand je suis arrivée à Los Angeles, les paysages et le climat de Topanga m’ont tout de suite rappelé le Liban. C’est un endroit qui héberge l’une des dernières véritables communautés de la ville, où l’on croise nombre de gens issus des milieux de l’art, de la musique, de l’écriture, de la philosophie et de l’agriculture.

Habiter à Topanga nous permet de nous familiariser avec une vie plus ou moins communautaire. Au départ, notre propriété comptait deux maisons, mais nous y avons ajouté deux logements habitables ainsi qu’un atelier partagé, une bibliothèque, une buanderie, deux potagers et un espace de bureau pour MILLIØNS, notre studio d’architecture. Faire l’expérience de ce mode de vie «séparément communautaire» est enrichissant depuis le début, mais c’est durant la pandémie que nous avons compris à quel point c’était extraordinaire. On pouvait s’isoler avec nos proches tout en ayant la possibilité de se rassembler à l’extérieur pour manger ensemble. On devait faire preuve de prudence et la vie était loin d’être parfaite, mais au moins on faisait partie de cette petite communauté où tout le monde prenait soin d’autrui, ce qui a adouci notre expérience de la pandémie. Maintenant, on a une idée claire de ce que représente notre propriété. On pense fermement que les architectes doivent faire progresser les mœurs sociales vers des modes de vie communautaires.

C’est presque impossible pour moi de concevoir la vie quotidienne en dehors de ces expériences-là. Ça guide maintenant tous nos projets d’architecture; on se tourne vers les savoirs que nous ont transmis les anciennes cultures afin de comprendre comment la température, l’air frais et lumière naturelle influencent la manière dont on habite une maison. Les systèmes mécaniques des bâtiments ont un impact climatique considérable, on essaie donc de faire en sorte que nos plans puissent s’en passer, ou qu’ils en dépendent le moins possible. Nos projets d’architecture n’auraient pas été les mêmes si on avait travaillé dans le Nord-Est des États-Unis ou en Europe du Nord. Notre expérience combinée des climats de Beyrouth et de Topanga a beaucoup influencé notre démarche.

Oana Stănescu
En ces temps de pandémie, remettez-vous votre métier en question? En regard des deux dernières années, aimeriez-vous y apporter certains changements?

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Ife Salema Vanable

J’ai l’impression de n’avoir que des questions. En ce qui concerne mon métier, c’est la curiosité intellectuelle qui me guide; je la considère comme une responsabilité. En pleine pandémie mondiale, et surtout dans le sillage d’une rébellion contre des mesures étatiques qui visent l’anéantissement des communautés noires, je suis bouleversée par l’apparition de termes qui ne sont franchement pas inquisiteurs, mais tout de même réducteurs. Je me demande comment on en vient à utiliser communément un acronyme comme «BIPOC» ou des expressions telles que «justice sociale». Je me questionne sur les raisonnements qui ont servi à déterminer que certaines personnes et certains rôles étaient désormais essentiels, et je me demande si ces raisonnements ont un lien avec les différentes formes d’exploitation que l’on subit en société. Autrement dit, si ces tours de passe-passe rhétoriques contribuent dans les faits à la façon dont on imagine, justifie et organise nos réactions, quand réaction il y a. Je me questionne à savoir si un véritable changement s’amorce, ou si ça ne s’inscrit pas plutôt dans un cycle continu de crises et de catastrophes. À cet égard, les deux dernières années n’ont pas changé grand-chose. Inévitablement, mon métier soulève des questions sur la façon dont on peut approfondir nos réflexions, faire preuve de nuance, porter davantage attention aux différences et aux spécificités afin de mettre tout ça en pratique.

Les espaces sont réaménagés, modernisés, modifiés et adaptés, mais à bien des égards, ils restent fondamentalement les mêmes. Ce qui a changé, ce sont les façons dont les gens se rassemblent, la manière dont on perçoit la proximité physique. Pour plusieurs personnes, se retrouver dans un espace en compagnie d’autrui est anxiogène. La plupart d’entre elles n’ont pas été capables de s’adapter physiquement à cette réalité-là; elles ont dû faire de leur mieux pour se protéger et changer leur façon d’occuper un lieu. Peut-être que cette sorte de conscience aiguë de soi et de ce qui nous entoure va rester. Ou pas.

Diana Jean Sandoval Martinez

Je ne travaille plus comme architecte – j’enseigne dorénavant l’histoire de l’architecture –, mais la pandémie a changé beaucoup de choses pour moi. Je dois admettre qu’elle ne m’a pas tant amenée à me remettre en question. J’ai plutôt réalisé à quel point je tenais beaucoup de choses pour acquises, comme enseigner en présentiel, par exemple. Dans le cadre de mon travail, visiter des endroits avec ma classe est l’une des activités que je préfère, ce que je ne peux pas faire depuis deux ans. Certains de mes cours en salle ont repris – et j’en suis ravie –, mais tous les gens qui y participent portent le masque. Je ne tiendrai plus jamais pour acquis mon privilège de pouvoir enseigner à visage découvert.

Depuis la pandémie, je profite des petits plaisirs, comme ouvrir mes fenêtres. Florence Nightingale croyait fermement au principe de la ventilation transversale. Elle a beaucoup milité en faveur de l’organisation pavillonnaire des hôpitaux – un plan qui favorisait ce type d’aération – parce qu’elle était persuadée que l’air frais pouvait guérir la tuberculose. Bien que ce ne soit pas aussi simple que ça, c’était une bonne intuition. Aujourd’hui, on construit les hôpitaux de manière à ce qu’ils soient hermétiques. Certaines pièces ont probablement besoin de l’être, mais la pandémie nous a appris qu’une bonne aération demeure essentielle. Un cours entier était consacré aux méthodes passives de climatisation à l’époque où j’étudiais à Berkeley. À mon avis, il devrait encore être enseigné. Peut-être qu’il est encore au programme.

Omar Gandhi

La COVID-19 nous a prouvé que le télétravail est tout à fait possible, mais que ça mine la vivacité d’esprit. Honnêtement, ça n’en vaut presque pas la peine. J’aime l’ambiance du studio; on rit, on discute, on travaille ensemble. En ce qui concerne le secteur résidentiel, on a constaté qu’une bonne partie de notre clientèle voit maintenant les choses différemment: les gens ont décidé de remettre à «aujourd’hui» les choses qu’ils pourraient faire «demain». Le lot d’incertitudes qui vient avec la santé et l’âge a poussé de nombreuses personnes à concrétiser leurs rêves, donc on n’a pas arrêté de travailler. On vient d’achever un projet public extérieur de grande envergure qui est très important pour la région et l’endroit est dorénavant beaucoup plus fréquenté qu’avant. Ça prouve qu’à l’heure actuelle, les gens n’ont jamais autant eu envie de se rassembler.

Zeina Koreitem

En mars 2020, on a décidé de quitter nos espaces de bureau. Au départ, on a dû apprendre à gérer nos projets en ligne, mais plus le temps passe, plus on repense l’équilibre entre la présence au bureau et le travail à distance.
On savait qu’on voulait continuer d’occuper un lieu physique pour pratiquer notre métier – on adore confectionner des modèles, tester des matériaux, collaborer avec notre équipe en personne, etc. Cela dit, on n’est pas nostalgique. Les relations de travail en ligne peuvent être tout aussi significatives et concluantes. On expérimente actuellement avec différentes formules hybrides de travail en présentiel et en distanciel. En ce sens, on a l’impression de redécouvrir la façon dont on exerce notre métier: on a dû désapprendre toute l’expérience qu’on avait acquise au bureau, tout ce qui avait été mis en place jusqu’ici pour bien fonctionner. Je suis franchement sceptique quand les gens prétendent avoir parfaitement compris la situation actuelle. Même si la pandémie est appelée à devenir endémique, ce n’est pas de sitôt que les entreprises, peu importe leur taille, parviendront à mettre en place un modèle hybride fonctionnel.

Lorsque la pandémie a éclaté, on a décidé de construire un espace de bureau sur notre propriété, puis on a commencé à réfléchir à un genre de complexe de travail qui combinerait vie professionnelle et vie privée. On a l’intention d’organiser une résidence pour les jeunes architectes; un lieu consacré à notre métier qui serait gravitationnel. Si on finit par manquer d’espace, on peut toujours en trouver à L.A., mais notre propriété nous offre plus de flexibilité. Ça nous a permis de repenser la dimension «géographique» de notre métier, mais aussi de réduire notre empreinte carbone. «Se rendre» au bureau ou à l’atelier signifie maintenant marcher d’un coin à l’autre de la propriété.

En fin de compte, on ne peut pas facilement répondre à cette question, mais je peux vous raconter une anecdote à propos de notre métier. À l’heure actuelle, on travaille sur un projet de rénovation de l’aile ouest de l’Everson Museum of Art (conçu en 1968 par I.M. Pei et situé à Syracuse, dans l’État de New York). Au départ, il était aussi question d’y construire un restaurant où la clientèle pourrait manger et boire dans une collection de céramiques que le musée a récemment acquise. C’était un mandat très audacieux, pensé par la mécène Louise Rosenfield: elle ferait don de son entière collection de céramiques, à condition que le restaurant en fasse bon usage!

Quand la pandémie a frappé, c’est devenu inconcevable que les gens touchent à ces mêmes tasses et assiettes avant qu’elles se retrouvent en service. La nature du projet a complètement changé, on a dû repenser la manière dont les repas et les boissons seraient servis: de quel type d’espace a-t-on besoin pour la mise en place et le nettoyage? Quel effet est-ce que ça aura sur le lieu de service comme tel? Au cours de la dernière année, on a dû entièrement revoir le concept afin qu’il soit réalisable à l’ère de la COVID-19.

Oana Stănescu
L’architecture est enracinée dans le passé, mais elle évolue en fonction d’un avenir inconnu. Dans le cadre de votre métier, comment abordez-vous le présent en tenant compte des temps incertains à venir?

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Ife Salema Vanable

J’ai d’abord et avant tout été formée pour penser et pratiquer l’architecture, mais je termine actuellement des études doctorales dans le domaine de l’histoire et de la théorie architecturales. J’ai toujours travaillé en ayant une perspective historique. Cependant, au lieu d’analyser les manières dont mon métier évolue, je m’intéresse plutôt à la façon dont il résiste au changement. Je me concentre sur les choses durables qui ne sont pas soumises aux diktats du temps – lesquels sont, de toute manière, éphémères. Qu’en restera-t-il, en fin de compte? Je questionne tout ce qui entoure les principes du logement; l’histoire de son accessibilité et la façon dont notre désir d’habitation s’est manifesté et transformé au fil du temps. On aura toujours besoin – et envie – de se loger.

Diana Jean Sandoval Martinez

Cette question se reçoit différemment selon qu’on étudie l’histoire de l’architecture ou qu’on pratique le métier. Enfin, j’imagine que c’est le cas. Je m’aperçois que les gens qui suivent mes cours vivent depuis toujours dans un état d’écoanxiété et je trouve ça frappant. La crise climatique, la COVID-19, la violence endémique que subissent les communautés noires – tout ça exacerbe notre sentiment d’angoisse existentielle. Mais la présente génération ne fait pas qu’être anxieuse: elle accomplit des choses que je n’aurais même pas osé imaginer. Je suis contente d’apprendre que le personnel de SHoP entreprend des démarches pour se syndiquer. Je suis ravie de savoir que de plus en plus de coopératives d’architectes voient le jour. Le design collaboratif ou collectif n’est plus qu’une simple expression à la mode. Je suis sûre que cette génération-là saura surmonter les défis auxquels elle fera face, même si l’avenir est inquiétant à bien des égards. Je sais que je n’ai pas vraiment répondu à la question, mais je veux tout de même souligner que, oui, l’architecture prend racine dans le passé.

Omar Gandhi

Honnêtement, puisqu’on est en pleine pandémie, on garde la tête basse et on fonce. Sans doute que lorsque ce sera terminé, on pourra tirer des leçons de la situation actuelle. Mais pour l’instant, on essaie juste de concevoir de beaux espaces pour des gens bien.

Zeina Koreitem

Au bureau, on s’inspire toujours de l’histoire. On se plonge habituellement dans les archives avant de commencer nos projets. Ensuite, on expérimente afin de concevoir quelque chose d’inédit, souvent en utilisant de nouvelles méthodes de fabrication matérielles et techniques – impression 3D, modélisation 3D, fraisage CNC, etc. Dans le cadre de chaque projet, à un moment ou à un autre, on utilise nos ordinateurs pour traiter les données que l’histoire a mises à notre disposition. Évidemment, il en ressort toujours quelque chose de tout à fait nouveau.

Selon nous, le passé n’entre pas en conflit avec l’avenir. C’est le contraire, en fait: l’histoire nous permet justement de mieux penser l’avenir. J’ai tendance à croire que tous les projets architecturaux de demain se nourriront de ceux d’hier. On doit se méfier de la nostalgie; c’est un sentiment qui nous amène généralement à avoir une vision déformée du passé et des réalités socioéconomiques d’une époque donnée. Entre ces deux extrêmes-là, soit la nostalgie et l’amnésie, il existe une façon de réfléchir le monde d’un point de vue historique sans que ce soit la seule manière de l’appréhender.

Oana Stănescu
Par quels autres moyens nourrissez-vous votre démarche créative? Qu’est-ce qui vous inspire et vous permet de vous épanouir?

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Ife Salema Vanable

Le repos. Le repos est proactif et essentiel à ma créativité, je prends ça très au sérieux.

Diana Jean Sandoval Martinez

Dur à dire. Je crois que l’écriture est un excellent moyen d’assouvir ma créativité. Je m’y adonne corps et âme. Parfois, j’ouvre Rhino et je conçois des maisons de rêve avec mes enfants. En ce moment, ma fille n’en a que pour les gratte-ciel à tête de chat, mon fils adore les grandes maisons jaunes avec des grues sur le toit. Mes enfants sont très drôles et imaginatifs, ils me surprennent constamment.

Omar Gandhi

J’adore cuisiner. Récemment, j’ai conçu et construit ma propre maison dans laquelle se trouve une magnifique cuisine. J’ai enfin commencé à en profiter et j’ai hâte de pouvoir recevoir des gens à souper quand les choses se seront calmées. Évidemment, j’aime voyager et déambuler sans but précis, café en main… J’espère que ce sera bientôt possible à nouveau!

Zeina Koreitem

Sans ordre de préférence, voici une liste d’œuvres, de choses et d’artistes qui me tiennent à cœur et que l’on retrouve sur mon bureau ou dans mon ordinateur: les photos du Liban au 19e siècle de Joseph-Philibert Girault de Prangey; une photo de Rudolf Von Laban à Ascona avec des danseur·euse·s; Pan-Arab Modernism 1968–2018: The History of Architectural Practice in the Middle East; un slinky arc-en-ciel; Jumana Manna; le couteau de poche de mon père, fait à la main; Meriem Bennani; Farah Al Qasimi; The Color of Pomegranates; Tauba Auerbach; des archives soudanaises; Sketches of Spain de Miles Davis; Al Nather; un vase de Gaetano Pesce; Etel Adnan; la Fondation arabe pour l’image; Nam June Paik; Lillian Schwartz; Jeremy Blake; Joan Didion; Mona Hatoum; Salman Toor; Simone de Beauvoir; Saloua Choucair; Walid Raad; Freedom is a Constant Struggle d’Angela Davis.

Oana Stănescu
Qu’est-ce qui vous donne de l’espoir?

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Ife Salema Vanable

Je suis mère et optimiste de nature, mais ultimement, je crois au fait d’être bien préparée et toujours à l’affût. Une telle vigilance peut être un atout, mais elle est aussi problématique. J’espère qu’un jour, on n’aura plus besoin d’être constamment sur nos gardes.

Diana Jean Sandoval Martinez

Sans ordre particulier: mon mari, mes étudiant·e·s, mon frère et mes enfants.

Omar Gandhi

Mon fils, qui est un éternel optimiste. Le courage et le dévouement de ma mère – à l’heure actuelle, elle devrait être retraitée, mais elle travaille encore aux urgences d’un hôpital torontois extrêmement achalandé, où l’on traite les gens atteints de la COVID-19.

Zeina Koreitem

J’adore m’entourer de personnes optimistes, mais l’espoir ne fait pas partie de ma propre palette émotionnelle. Les Libanais·e·s ont dû s’adapter et faire preuve de pragmatisme… Et l’espoir n’est pas une émotion pragmatique. On n’achète pas de la nourriture ou des médicaments avec de l’espoir. Je ne suis pas pessimiste, mais j’ai grandi dans un environnement où l’on appréhendait toujours une catastrophe; on devait toujours se préparer à cette éventualité-là.

Sinon, travailler avec John tous les jours, vivre en communauté près de l’océan en Californie, enseigner à des étudiant·e·s formidables à Harvard et au SCI-Arc, collaborer avec des personnes talentueuses et généreuses, mes ami·e·s – c’est ça qui me rend heureuse. On pourrait dire qu’en ces temps incertains et troubles, je trouve de l’espoir dans le fait de pouvoir encore écrire, nommer et imaginer le monde afin de mieux le comprendre. Cet acte de représentation a quelque chose d’extatique: il nous permet d’échapper à nous-mêmes.

Oana Stănescu est une architecte originaire de la Roumanie. Elle est établie à New York où elle tient son propre studio d’architecture.

  • Entrevue: Oana Stănescu
  • Illustrations: Gavin Park
  • Traduction: Francis Rose
  • Date: 15 mars 2022