La renaissance
des librairies
indépendantes

Isabella Burley, fondatrice de Climax Books, discute de la sélection qu’elle a préparée spécialement pour SSENSE.

  • Par: Ross Scarano
  • Photographie: William E. Wright

Isabella Burley fait toujours les meilleures trouvailles au Japon. Si son plus récent voyage à Tokyo – un petit saut de trois jours dans la capitale nippone pour y faire le plein de livres – l’a quelque peu fourbue, il a toutefois porté ses fruits. Un livre de photos de femmes en collant, rempli d’images dénotant une tendre obsession pour les cuisses et les jambes, a retenu son attention en raison de sa police de caractères surprenante. Et un magazine au stylisme audacieux intitulé Climax ira tout droit dans ses archives personnelles. La librairie qu’elle a fondée à Londres se nommant Climax Books, le magazine représente pour Burley une découverte des plus fortuites dont elle ne souhaite pas se départir.

Anciennement rédactrice en chef du magazine Dazed et actuellement directrice principale du marketing chez Acne Studios, Burley jouit d’une excellente réputation dans l’industrie de la mode. Sa librairie représente un projet parallèle, né d’un amour de la lecture remontant à son enfance. Il y a longtemps que «l’imprimé m’attire, sous ses formes diverses et sur différents objets, que ce soit un dépliant, un feuillet, une carte d’invitation, un magazine ou encore un livre», dit-elle.

Climax a ouvert ses portes en 2020. Les affaires vont bon train depuis et la demande croissante pour de nouveaux titres a incité Burley à étendre ses recherches au-delà de ses préférences personnelles, à explorer de nouveaux sujets. Pour SSENSE, elle a préparé une sélection spéciale sous le thème de l’art de recevoir, qui sera dévoilée graduellement tout au long de l’année. On y retrouve des ouvrages tels que The Perfect Dinner Party Cookbook, Rude Cocktails et Glamour and the Hostess. Les publications offertes sont pleines d’humour, un peu bizarres, mais surtout, très rares. Ci-dessous, Burley discute de la philosophie de sa librairie, de littérature et de cinéma érotiques d’une autre époque, et de l’attrait particulier d’une certaine cassette VHS rose.

Ross Scarano

Isabella Burley

À quand remonte ton premier souvenir lié à l’achat d’un livre?

Je me rappelle quand j’avais 13 ou 14 ans; il y avait un grand Borders sur Charing Cross Road, tout près d’où Climax se situe aujourd’hui. C’était un endroit qui frappait l’imaginaire, en quelque sorte, parce qu’il y avait autour de vieilles librairies poussiéreuses, puis tout à coup, un Borders avec un Starbucks à l’intérieur. Pour une non-Américaine comme moi, un Starbucks, ce n’était pas rien. Je me souviens qu’il devait être 8 ou 9 heures du soir – parce que Borders fermait à 22 heures. Je passais d’abord chez Starbucks, même si je n’avais que 13 ans et que je ne buvais pas de café – Dieu sait ce que je commandais! – puis j’allais feuilleter les magazines de mode, d’art et de culture. Et je me souviens de ne pas avoir assez d’argent pour acheter beaucoup de choses, mais d’avoir le temps de consulter des ouvrages, de m’imprégner de leur contenu.

Qu’est-ce qui te fascinait autant?

Ces objets renferment une énorme part de la culture. C’était une façon formidable de découvrir la création d’images, de découvrir des artistes. Un autre souvenir, qui m’est peut-être plus cher encore, c’était à l’école: j’avais une obsession des livres de la bibliothèque. Les livres en général et les livres sur l’art. Je les volais et les rapportais à la maison. Encore aujourd’hui, j’en possède beaucoup dont le dos porte le nom de mon école – ce qui me fait culpabiliser.

As-tu grandi dans un foyer avec beaucoup de livres et de conversations sur la culture?

Ouais. J’ai grandi à Londres, vraiment en ville, et mon père est un lecteur avide – il lit probablement trois ou quatre livres par semaine. Ni lui ni ma mère n’avait un travail créatif; mon père était comptable. Mes parents ne venaient pas de grandes villes: mon père a grandi dans un coin reculé de la Nouvelle-Zélande et ma mère, dans un coin reculé de la Forêt-Noire, en Allemagne. Je pense que la vie à Londres et la proximité avec la culture avaient une grande importance pour les deux.

Es-tu une collectionneuse-née?

Je pense que oui. Il y a beaucoup de collectionneurs et de collectionneuses qui gardent leurs découvertes cachées sans vouloir en faire profiter les autres. Mais quand j’étais à Tokyo la semaine dernière, au fur et à mesure que je faisais des trouvailles géniales, j’avais hâte de les mettre sur les tablettes de ma librairie; je pensais aussi à ma clientèle, je savais que telle personne allait aimer tel truc et j’étais impatiente de lui faire découvrir. Climax favorise le partage d’informations, l’éducation, la découverte; c’est ce qui m’allume le plus. Ma collection personnelle se rétrécit de plus en plus parce que j’aime partager. Je m’accroche seulement aux choses qui ont une valeur sentimentale ou qui sont incroyablement difficiles à trouver. C’est vraiment génial de voir mes ami·es qui sont dans les domaines de la photo, de la direction artistique ou du stylisme venir dans ma boutique pour un projet précis, trouver un livre, et constater ensuite l’influence de ce livre sur leur travail.

Quelle est la philosophie de Climax?

Toujours viser l’intersection. Il y a de l’humour et de la joie dans la façon dont on choisit et présente le matériel, même quand il s’agit de matériel très intellectuel, très important culturellement. On présente toujours les choses avec chic, que ce soit l’emballage ou les autres détails. On a des sacs de style enveloppe d’un rose brillant un brin pervers, et des autocollants rigolos. Le nom de la librairie comporte aussi cette dimension joyeuse, ce sentiment d’excitation, cette étincelle, cette énergie.

L’une des choses que je préfère du site en ligne, ce sont les diagrammes de Venn et les catégories qui s’intersectent.

Il y avait une catégorie «pour adultes» à l’origine, mais on a dû l’enlever parce qu’elle ne cessait d’être signalée. On a dû la remplacer par «contreculture», ce qui n’a certes pas le même piquant que «pour adultes».

Vu le nom de la librairie, je me demandais si tu avais beaucoup de vieux livres et films érotiques.

On en a beaucoup en boutique, mais on essaie de présenter les choses un peu différemment sur le site web. Ça revient au principe de l’intersection. Un objet qui a cimenté ça pour moi est ce périodique qu’a fait Yayoi Kusama à la fin des années 60, appelé An Orgy. Il se trouve précisément à l’intersection de l’art, du sexe et des happenings radicaux – un mélange vraiment improbable qui donne lieu à un tout cohérent, sous la forme d’un objet. Chez Climax, on peut trouver de la porno soft superbement conçue provenant d’une boutique porno au Japon à côté de Dyke Deck de Catherine Opie. Et un livre de Deana Lawson ou Martine Syms peut côtoyer un livre sur l’ikébana.

L’autre objet de ton catalogue qui semble emblématique de Climax est cette cassette vidéo rose, A Study in Scarlet.

Climax représente quelque chose que je voulais faire sans trop savoir la forme que ça prendrait ou le rôle que ça occuperait dans ma vie et dans mon travail. Mais ces deux objets en particulier incarnent l’essence de Climax. Je ne trouve pas les mots pour le formuler clairement, mais c’est ce que représente cette cassette VHS, un objet éphémère qui contient un moment culturel, qui a un tel poids culturel, et dont il existe seulement 160 exemplaires. La cassette elle-même est rose vif et l’exemplaire a été numéroté à la main sur l’arrière du boitier, tandis que le devant de celui-ci arbore l’image d’une dominatrice vêtue de cuir. Et ça symbolise parfaitement tout ce dont on vient de parler.

Comment t’y es-tu prise pour préparer une sélection sur le thème de l’art de recevoir?

C’était amusant de réagir à un thème imposé qui est presque à l’opposé de ce qu’on fait habituellement. Donc la stratégie a été de trouver les livres au contenu le plus pervers et à la conception la plus folle possible, mais qui cadraient avec cet univers. Des titres comme Rude Cocktails, qui est essentiellement un livre de recettes de cocktails, mais avec de rigolotes images pornos. On s’est donné comme piste les mariages et les mariées, et le côté un peu kitch des noces. On a trouvé des livres sur la décoration de gâteaux et les pièces en pâte à sucre à la fois pervers, drôles et fabuleusement conçus.

En ligne, on trouve plus de vieux matériel que jamais auparavant. Sur ton site web, tu as un numéro de High Times avec un profil sur Milla Jovovich, et je soupçonne que quelque part sur internet, on peut en trouver une copie numérisée. Mais ça ne serait pas la même chose.

Absolument. On est plus ou moins inondé d’images et je pense qu’il y a une résurgence des images d’archives, tout particulièrement des images de mode et de culture populaire. Mais souvent, on voit une seule image tirée d’un éditorial. On voit la même image, encore et encore. C’est tellement génial de prendre un livre ou un magazine et de voir le contexte dans lequel vivait cette image à l’origine, de découvrir qu’en fait, il y a une image encore meilleure sur la page suivante, que personne n’a publiée sur internet. C’est le contexte, c’est la sensation du papier sous les doigts, la conception, la couleur, la dimension physique de tout ça. Quand on travaille dans le domaine éditorial, on comprend qu’une grande part de la publication d’un ouvrage consiste à peaufiner tous ces détails et à harmoniser tous ces éléments.

Selon toi, qui sont les artistes qui vont refaire surface ou faire l’objet d’une reconnaissance nouvelle prochainement?

Il y a un énorme engouement pour Hiromix en ce moment, la photographe japonaise, et pour d’autres créateurs et créatrices d’images du Japon des années 90 et du début des années 2000. Hiromix a instauré cette culture des images de jeunes femmes au Japon, elle a fait beaucoup de photos avec des appareils automatiques ainsi que des autoportraits.

Assiste-t-on présentement à une espèce de renaissance des librairies indépendantes? À un regain d’intérêt du public pour le matériel imprimé issu du passé?

Je pense que oui. Je pense qu’il y a aussi un engouement pour la découverte d’images et d’artistes ou de photographes oublié·es, et une volonté d’apprendre et de comprendre l’histoire et les mouvements culturels. Prenons le grunge des années 90 par exemple: l’ensemble des photographes et des créateurs et créatrices d’images qui ont émergé de cette scène-là finit par être réduit à une seule personne. On ne parle pas des gens qui travaillaient au Japon, comme Hiromix, dont les images ne sont pas nécessairement «grunge» en tant que telles, mais dont l’œuvre s’inscrit dans le contexte global du grunge des années 90. Le contexte dans lequel Juergen Teller évolue est lié à ce qui se passe ailleurs dans le monde. Il y a souvent tout un univers de créateurs et de créatrices d’images qui entourent une sous-culture, qui influencent fortement le style de création d’images propre à celle-ci, mais les gens sont paresseux, ou bien n’ont pas la patience de creuser plus loin, alors les artistes tombent dans l’oubli. D’un point de vue de publication d’archives, j’ai un réel souci de raconter ces histoires et de chercher à relater ce qui se passait à la fin des années 90 à Londres du côté des femmes photographes. Ou ce qui se passait dans la culture dyke et queer des années 80 à Londres.

As-tu des librairies préférées à New York?

À mon avis, les meilleures librairies au monde se trouvent à New York. J’ai un immense respect pour Dashwood et David [Strettell]. Mast Books est génial. Karma est super. À Los Angeles, j’aime vraiment Arcana et Alias Books. J’aime aussi Strand [à New York]. De toutes les librairies du monde, c’est celle que je préfère, j’y fais toujours les meilleures découvertes – pas des livres qui sont suffisamment uniques pour être rarissimes, mais qui m’atteignent droit au cœur.

Es-tu déjà allée à High Valley Books à Brooklyn?

Oui, je trouve que le programme et le choix sont extraordinaires là aussi.

J’y étais ce weekend, j’ai été vraiment impressionné. Et aussi complètement charmé par le fait que la boutique se trouve dans sa propre maison.

Ça se trouve toujours dans son sous-sol, c’est ça? Et il y a des lampes poussiéreuses et j’ai toujours peur de faire une réaction allergique à quelque chose. J’y suis allée avec mon amie Ava [Nirui], qui a acheté un livre sur les trolls. Et tu sais comment il prend une photo de chaque personne qui achète un livre, puis y ajoute un mot-clic avec le titre du livre? Alors il y a une photo de moi et Ava, tenant nos livres, avec en dessous le mot-clic #trolls. C’est plutôt comique de sa part.

Il m’a dit: «Hier une célébrité était ici et ma fille a dû me dire qui c’était.» Je lui ai demandé de qui il s’agissait. Il a répondu: «Quelqu’un du nom d’Addison Rae.»

C’est fou. Je pense qu’elle suit Climax sur les réseaux. On a quelques célébrités parmi nos abonné·es.

Ça me fascine, l’idée que bouquiner de vieux magazines de mode et des livres poussiéreux sur l’art pourrait devenir une tendance chez les célébrités.

Que des célébrités et des gens de l’industrie de la musique – ou quiconque occupe un rôle qui repose largement sur une image ultra soignée – s’intéressent activement à une variété de créateurs et de créatrices d’images et à du matériel d’autres époques, je trouve ça formidable.

  • Par: Ross Scarano
  • Photographie: William E. Wright
  • Traduction: Camille Desrochers
  • Date: 12 juillet 2024