À la recherche du glamour
au Festival de Cannes

Des salles de projection au tapis rouge en passant par les activations publicitaires, l’autrice Ariel LeBeau fait un compte rendu de ce que l’évènement le plus important du monde du cinéma offre à voir, à entendre et à sentir.

  • Par: Ariel LeBeau

Sur le boulevard de la Croisette à Cannes, une salade niçoise coute 24 euros. Je capte ce détail dans ma vision périphérique alors que je passe à toute vitesse devant le menu extérieur de l’un des nombreux bistros qui longent la promenade, me déplaçant le souffle court entre deux projections du Festival de Cannes. Je ne suis pas en retard, simplement surstimulée: boutiques de designers, hôtels de luxe et restaurants haut de gamme s’enfilent à l’infini sur cette avenue que congestionne une foule de touristes et de festivalier·ères si dense et inerte que mon cerveau enclenche son mode survie. Même si vous n’y avez jamais mis les pieds, vous connaissez certainement l’endroit: c’est Fifth Avenue, c’est Rodeo Drive, c’est Miami Beach. Ça éveille la New-Yorkaise en moi, qui sait zigzaguer entre les obstacles comme un demi offensif sur un terrain de football, mais quand je marche dans la rue pour contourner les groupes de fans qui font le pied de grue à la sortie des hôtels où dorment des célébrités – avides d’entrevoir une Anya Taylor-Joy ou un Joe Alwyn en chair et en os – je fais bien attention de ne pas me faire renverser par l’une des multiples BMW commanditées par le festival pour transporter les vedettes à leurs entrevues avec la presse.

À la base de l’évènement réside une envie indéniable de voir des personnes célèbres, que ce soit à l’écran ou en personne, et par toutes les manières imaginables. En plus de s’agglutiner autour des hôtels, les gens s’entassent sur le trottoir en face du Grand Théâtre Lumière, épicentre cérémoniel de 2000 places de la grande messe du septième art, attendant des heures pour apercevoir les stars descendre sur le tapis rouge. Leur détermination n’est rien, toutefois, à côté de celle des fans et des paparazzis qui font le guet à l’aéroport de Nice au début du festival; quand j’atterris, la première chose que je vois à la porte des arrivées est une horde encerclant l’une des têtes d’affiche de Megalopolis, Giancarlo Esposito, tous flashs sortis, tendant à l’acteur des photos de lui dans l’espoir qu’il les signe. C’est d’ailleurs la seule vedette que je verrai de près de tout le reste de mon séjour.

Anya Taylor-Joy à son arrivée à l'hôtel Martinez avant le début du 77e Festival de Cannes le 13 mai 2024. (Photo: Jacopo Raule/GC Images) Sur l'image du haut: Hong Chau, Joe Alwyn, Willem Dafoe, Emma Stone, Yorgos Lanthimos et Jesse Plemons pendant le tapis rouge de Kinds Of Kindness lors du 77e Festival de Cannes le 17 mai 2024. (Photo: Cindy Ord/Getty Images) Sur l'image de la page d’accueil: Hunter Schafer pendant la séance photo de Kinds Of Kindness lors du 77e Festival de Cannes le 18 mai 18 2024. (Photo: Stephane Cardinale - Corbis/Corbis via Getty Images)

Bella Hadid à l'hôtel Le Majestic lors du 77e Festival de Cannes le 19 mai 2024. (Photo: Pierre Suu/GC Images)

À vrai dire, quand on assiste au festival en tant que membre de la presse, on est soi-disant sur le terrain, au cœur de l’action, mais on pourrait aussi bien être sur une autre planète. On trouve à tout moment dans le foyer de presse du Palais des Festivals – une vaste pièce très éclairée, qui comprend beaucoup de tables, des répliques de chaises Eames, des stations de recharge et des espressos gratuits – des dizaines de photographes et de journalistes penché·es sur leurs ordinateurs portables, les sourcils froncés, en train de préparer frénétiquement leur couverture de l’évènement, tandis que sur les multiples écrans plats fixés aux murs défilent des images en temps réel des arrivées sur le tapis rouge. Le vedettariat ne m’intéresse pas particulièrement, mais j’avoue être subjuguée par ces images. Dans la salle de presse, je regarde Yorgos Lanthimos et la distribution de Kinds of Kindness descendre les marches du Palais; un plan grand angle révèle soudain au bas des marches un essaim de photographes en smoking qui forment une espèce de magma noir et blanc évoquant une bouche montrant les dents, laquelle s’ouvre de plus en plus grand, comme pour avaler le groupe tout entier. On dirait un film d’horreur.

Images gracieusement fournies par Ariel LeBeau.

La dissonance entre ce que Cannes signifie pour le grand public et l’expérience que vivent les personnes qui y prennent part représente selon moi un trait distinctif du festival. L’impression de glamour et de sophistication qu’inspire une photo de Bella Hadid sur le tapis rouge s’évapore dès la seconde où l’on prend place dans une salle de projection et que nos narines enregistrent l’odeur de renfermé qui y règne, un mélange de sueur, d’haleine de café et – plus souvent que l’on aimerait le croire – de pieds nus, odeur que les tapis qui recouvrent les sols ne laissent pas s’échapper, absorbant probablement ce même parfum depuis 77 ans. Bref, ça schlingue là-dedans.

Plutôt que de manger dans les restaurants trop chers de la Croisette, des ami·es journalistes qui n’en sont pas à leur première mission ici me montrent le chemin vers la cafétéria du personnel, profondément enfouie dans les entrailles labyrinthiques du Palais des Festivals, où un plateau de bœuf bourguignon avec gratin de pommes de terre coute 10 euros. Parmi les autres endroits à la popularité improbable où l’on peut casser la croute à un prix relativement abordable près du Palais, il y a Steak ’n Shake (vous saviez qu’il y en avait en Europe?) et Welcome to Key West, un endroit qui me fascine sur un plan conceptuel: il s’agit d’un café à la thématique floridienne qui sert des salades baptisées en l’honneur de quartiers londoniens et des sandwichs baptisés en l’honneur de quartiers new-yorkais.

Par ailleurs, le décorum n’est pas pris à la légère à Cannes, si bien qu’on aperçoit régulièrement des gens en smoking ou en robe de soirée dès 8h du matin (même si les tenues chics et tout le tralala sont exigés seulement pour les premières présentées après 19h). À l’intérieur des auditoriums cependant, on se croirait dans un cinéma AMC. À une séance de Kinds of Kindness, un octogénaire assis dans ma rangée sort son téléphone avec la luminosité réglée au maximum au tout début du film pour identifier à l’aide de Shazam la chanson qui accompagne le générique d’ouverture: Sweet Dreams par Eurythmics. Puis il remet l’appareil dans sa poche et s’endort presque aussitôt. Beaucoup plus tard, après une scène montrant de la violence à l’endroit d’un animal, il se lève, indigné, et quitte furieusement la salle. C’est dans ces moments d’incongruité passionnée que le festival est à son plus réjouissant. À la fin du film, mon amie et moi échangeons un regard ravi, jubilant en silence. Dans la rangée derrière nous, une femme lance très fort: «C’était tellement mauvais.»

Tout le monde n’exprime pas son mécontentement aussi ouvertement, bien sûr. On fait grand cas des ovations, à Cannes: chaque première se termine par une ovation, dont la durée en minutes est systématiquement rapportée en ligne et perçue comme un genre d’indicateur de qualité. En réalité, les applaudissements s’étirent jusqu’à en devenir pénibles, et leur durée dépend largement des membres de la distribution et de l’équipe technique, à savoir combien d’eux sont présents dans la salle et combien de temps la caméra s’arrête sur chacun de leurs visages, ainsi que leur degré d’endurance face à ce que je qualifierais de cauchemar éveillé, une expérience qui s’apparente à se faire chanter «Bonne fête» par 500 personnes pendant 11 minutes d’affilée. Cette année, seulement deux des ovations debout dont j’ai été témoin ne m’ont pas glacé le sang: la première a été suscitée par Goro Miyazaki (fils de Hayao) montant sur la scène de l’auditorium Lumière pour recevoir la Palme d’Or honorifique décernée au Studio Ghibli, et la deuxième, par le documentariste Frederick Wiseman, âgé de 94 ans, venu présenter la projection d’une nouvelle version restaurée de Law and Order, son film de 1969, à la surprise apparente de bien des personnes dans la salle.

David Lynch à l'Academy of Motion Picture Arts and Sciences lors de la cérémonie du 50e anniversaire du Festival de Cannes. (Photo: HECTOR MATA/AFP via Getty Images)

Uma Thurman, vedette de Mad Dog and Glory, à Cannes, en mai 1993. (Photo: Pool BENAINOUS/REGLAIN/Gamma-Rapho via Getty Images)

Kenneth Branagh, Denzel Washington et Emma Thompson, vedettes de Much Ado about Nothing, à Cannes le 21 mai 1993. (Photo: Pool BENAINOUS/REGLAIN/Gamma-Rapho via Getty Images)

Willem Dafoe lors du 51e Festival de Cannes en 1998. (Photo: SGranitz/WireImage)

Par contre, lors de la première d’Anora, long-métrage de Sean Baker récipiendaire de la Palme d’Or, le public n’attend pas la fin avant d’applaudir. Au moins trois fois pendant la représentation, la foule réagit avec effusion à l’histoire et à ses ressorts comiques – je n’ai vu ça pendant aucune autre séance. D’autres films ne faisant pas partie de la compétition officielle m’ont aussi fait une forte impression: le sanglant et féministe Les femmes au balcon de Noémie Merlant, To a Land Unknown thriller à la fois culoté et douloureux signé Mahdi Fleifel, et le très léché mais sombre Black Dog de Guan Hu (à la première duquel assistait la très talentueuse chienne Xin, qui y tient le second rôle).

Quand on y est pour le boulot, difficile de soigner son look au festival. Pendant ma première année, j’ai vite compris que même si s’habiller en Jacquemus de la tête aux pieds semblait de mise sur la Côte d’Azur, ce n’était pas particulièrement pratique, et je finissais par me sentir un peu ridicule à la fin de la journée. On marche, on s’assoit, on sue beaucoup trop – et de toute façon, le badge qu’on nous oblige à porter autour du cou pour signaler notre accréditation gâche n’importe quel ensemble. En général, j’opte pour un pantalon Yohji Yamamoto millésimé, un débardeur LEMAIRE et une vieille chemise chipée à mon copain, laissant ma robe de soirée MM6 froissée moisir dans ma valise pendant tout mon séjour.

«À la base de l’évènement réside une envie indéniable de voir des personnes célèbres, que ce soit à l’écran ou en personne, et par toutes les manières imaginables.»

Quand je vois trois films dans une même journée, j’ai la cervelle trop fatiguée pour être en mesure de socialiser en soirée, mais pour celles et ceux qui en ressentent l’envie, ou pour ces autres qui viennent à Cannes non pour assister au festival, mais pour profiter de l’ambiance, ce ne sont pas les fêtes qui manquent. De nombreuses soirées sont offertes dans des pavillons érigés sur la plage, quand elles ne sont pas tenues sur des yachts privés. Toutes ont de longues files d’attente et des listes d’invité·es disproportionnellement courtes. À l’intérieur, les foules – du moins, celles dont je fais partie – se composent majoritairement de critiques, d’agent·es et d’autres personnes portant un badge, mais on y voit que très peu d’actrices et d’acteurs, même si l’espoir d’en apercevoir persiste. À une soirée organisée par MUBI, chaque conversation commence par l’une ou l’autre de ces deux questions: «Qu’est-ce que t’as pensé de Megalopolis?» (Complètement zinzin.) Ou: «T’as vu que Franz Rogowski était ici?» (Oui, tout comme Renate Reinsve et Sophie Wilde.)

Juste à côté, la marque de crème glacée Magnum propose une soirée très «2009», avec au menu une prestation de Mika et un DJ set par Justice. Naomi Campbell et Hans Zimmer sont les invité·es d’honneur à la soirée de BMW. Quelques jours plus tard, plus loin sur la plage, je me rends au Miu Miu Summer Club, une fête ayant lieu en journée, où des influenceur·euses européen·nes rivalisant de beauté et d’insouciance se prennent en photo devant la mer tandis qu’on porte de scintillants plateaux d’huitres d’une cabine à l’autre. En trois ans de festival, je n’ai toujours pas reçu d’invitation à une soirée sur un yacht privé. Peut-être bien l’année prochaine.

Ariel LeBeau est une autrice, cinéaste et fervente cinéphile basée à Los Angeles.

  • Par: Ariel LeBeau
  • Traduction: Camille Desrochers
  • Date: 30 mai 2024