Martine Gutierrez
incarne simultanément
la sirène et l’héroïne

Blake Abbie discute avec l’artiste Martine Gutierrez de la performance surprise qu’elle tiendra au Canada dans le cadre du lancement de sa nouvelle exposition, mais aussi de son ascension fulgurante.

  • Texte: Blake Abbie
  • Photos: Grady Mitchell

J’ai rencontré Martine Gutierrez pour la première fois il y a environ six ans, lors d’une soirée de mode organisée dans la scandaleusement célèbre maison Halston située sur une rue discrète du quartier Upper East Side, à New York. On a fait connaissance par l’intermédiaire de l’une de nos amitiés communes. J’aurais tendance à dire qu’on s’y trouvait à l’époque en terrain familier, mais en toute honnêteté, sans doute plutôt hors de notre zone de confort. Gutierrez et moi on entretenait un rapport capricieux avec les évènements de mode – je sais, ça peut vous paraitre ironique étant donné que je suis rédacteur de mode. À son meilleur, la mode nous permet de nous transformer et d’adopter une nouvelle identité. Voilà probablement pourquoi cet univers attire autant Gutierrez en tant qu’artiste et actrice. Pour ma part, je l’aime pour sa capacité à nous sortir du quotidien. Ce soir-là, on a pris un bain de foule en jouant à M. et Mme Smith (avec nos trenchs, bien sûr) et on a exploré tous les recoins de la maison avant de finalement embarquer dans le métro pour rentrer à Brooklyn.

Gutierrez venait de réaliser Indigenous Woman, une série d’images artistiques qu’elle a elle-même photographiées, stylisées, imaginées et compilées sous la forme d’un magazine. Paru dans un format surdimensionné, cet ouvrage nous donne un aperçu de sa pratique à travers des autoportraits de mode, commerciaux, pop et inspirés par l’Histoire. Cette publication a placé Gutierrez sur «un autre type de radar». Depuis l’obtention de son diplôme de la Rhode Island School of Design, elle avait jusque-là surtout réalisé des œuvres hybrides (photos, films, musique, performances): «Mes créations ne s’inscrivaient pas dans le courant dominant, explique-t-elle à propos de ses premières œuvres, parce que seulement mes proches les voyaient.»

Si Gutierrez se contentait jusqu’à tout récemment de référer à la culture pop à travers son œuvre, l’artiste fait désormais pleinement partie de cet univers depuis cet été grâce à son interprétation du rôle de Vanesja dans la série Fantasmas, diffusée sur HBO. Gutierrez avait déjà joué pour le réalisateur et scénariste Julio Torres par le passé, mais cette fois-ci, le cinéaste a carrément écrit ce rôle pour elle. «J’étais d’abord d’accord avec Julio sur toute la ligne, mais à un moment donné, j’ai remis les choses en question, explique Gutierrez. Dans le scénario, le personnage s’appelait à l’origine Martine, sauf que c’est un rôle qui ne reflète pas mes valeurs identitaires.» Si la question de l’identité a longtemps occupé une place de premier plan dans son travail, elle a maintenant envie d’éviter le sujet des genres. «Je pense que ça s’inscrit dans l’air du temps, insiste Gutierrez. Le nom de ce personnage vient de mon obsession pour La petite sirène. Ursula en Vanesja, tu sais? L’autre conne.» L’artiste fait ici allusion à la sorcière des mers sous sa forme humaine. «Je me base sur elle pour modeler ma féminité. Ursula, c’est une octo-puss [une pieuvre-chatte].»

On se rencontre aujourd’hui dans mon quartier natal de North Vancouver pour grignoter des calmars végétaliens dans le fond d’un restaurant grec situé à deux pas de la galerie The Polygon. Gutierrez a fait venir ses proches en ville pour la performance surprise qu’elle y tiendra à l’occasion du lancement de son exposition photographique Anti-Icon: Apokalypsis. «Ursula, c’est le travelo», intervient l’artiste Bhenji Ra, qui jouera un rôle dans le spectacle. «Il y a les transgenres, puis les travelos. Ursula est ostracisée par la société, mais elle veut prendre le pouvoir; elle offre aux transgenres l’occasion de se venger. Les sirènes leur proposent quant à elles une journée de commémoration. Elles sont saines, un peu comme la société normative. Ursula est plutôt du genre: “On doit vivre dans une société matriarcale et destituer le roi!”» Gutierrez crée littéralement de nouvelles traditions avec cette expo, laquelle consiste en une série d’autoportraits de figures féminines et féminisées issues de l’Histoire comme des légendes. «Elles représentent des mythologies, elles sont à moitié quelque chose. Ç’a à voir avec notre perception de la femme, jusqu’à ce qu’on y regarde de plus près, poursuit Gutierrez, et avec toutes les connotations négatives qui en découlent. C’est effrayant d’en parler si ouvertement; elles entrainent les hommes au fond de la mer.» Et nul doute que Gutierrez les tire vers les abysses aussi.

Notre groupe – notre troupe pour reprendre les termes de Gutierrez – se compose de ses ami·es de longue date: des artistes comme Ra, dont on a parlé plus haut, Young Gun Lee, Nash Glynn, moi-même et le commissaire de son exposition, Elliott Ramsey. Gutierrez a imaginé cette performance en tant qu’hommage à l’Odyssée d’Ulysse et aux Sirènes qui provoquent son naufrage sur les rives de leurs iles verdoyantes. Mes comparses incarneront des créatures mythiques, tandis que je jouerai le rôle d’un marin qui succombe à leur charme. Puisque tout le monde portera la même longue perruque noire, le public se posera surement la question suivante: laquelle de ces personnes est Gutierrez?

Plus l’étoile de Gutierrez brille, plus elle fait rayonner la communauté qui l’entoure. Elle sait comment inviter gracieusement les gens dans son univers, mais aussi comment les y attirer; en effet, comment pourrait-on résister à l’immense scène qu’elle nous offre si généreusement? J’y ai moi-même succombé: j’ai dirigé (et joué dans) sa performance Supremacy présentée au Whitney Museum l’année dernière, chanté sur la trame sonore de l’un de ses films, figuré en tant que mangeur de sushis dans Fantasmas et eu le privilège de la côtoyer dans son cheminement. Gutierrez accorde une importance capitale à ses amitiés; elle s’évertue à créer des occasions pour travailler avec ses proches, mais épaule aussi les personnes dans son entourage qui n’ont pas encore trouvé leur voie. C’est une véritable mère.

Lee est son plus vieil ami ici présent. La paire s’est rencontrée à la RISD alors qu’elle étudiait la gravure, un art que «les gens pratiquaient il y a des centaines et des centaines d’années». Lee explique que ça «leur donnait beaucoup de liberté pour faire ce qui leur plaisait». Ça tombe sous le sens puisque Gutierrez confirmerait que la gravure lui a permis de comprendre comment construire soigneusement et lentement une image, et élaborer stratégiquement chacune d’entre elles – un processus qui a d’ailleurs influencé la façon dont elle aborde son métier aujourd’hui. «À l’école, se souvient Lee, Gutierrez était obsédée par ses images et ne laissait personne intervenir. Ç’a commencé très tôt, et elle n’a pas lâché le morceau depuis.»

Quand on travaille avec Gutierrez, on sent qu’elle a besoin d’expérimenter et de s’exprimer (toujours selon ses propres conditions), mais aussi de spontanéité et de plaisir. «La pratique artistique est un jeu», nous rappelle Glynn. Se laisser guider par le jeu, voilà d’ailleurs comment Ra et Ramsey ont fini par se retrouver dans le spectacle; Gutierrez a vu que Ra se trouvait à l’aéroport de Vancouver en consultant sa story Instagram. Elle venait d’y atterrir pour se rendre dans une autre résidence d’artiste, alors elle l’a invitée à participer à sa performance. Comme la troupe se sentait déséquilibrée, Gutierrez a demandé à Ramsey de se joindre à son commérage de sirènes: «Je collabore de plus en plus avec des artistes, et les œuvres d’art m’attirent de plus en plus», explique Ramsey en riant. «Mon travail de commissaire consiste de temps à autre à aider les artistes à réaliser leurs créations, et faire partie de leur œuvre constitue la meilleure façon de les soutenir.»

«Être artiste, c’est avant tout une question d’autonomie, de maitrise de soi. Tu es capitaine de ton navire». On acquiesce tandis que Gutierrez nous donne ses directives pour le spectacle, mais il faut dire que le mot artiste, conceptuellement parlant, est à la fois clair et vague. Où se situe la frontière entre les pratiques, en quoi le marché de l’art diffère-t-il du marché de masse? Tout est si flou de nos jours… Être artiste, en fin de compte, c’est créer, mais aussi détruire, nous rappelle Gutierrez. Grâce à son rôle dans Fantasmas, elle se trouve à présent au centre de l’attention; les maisons de gérance et les agences se bousculent pour obtenir une place dans son agenda. «Mon image vaut maintenant quelque chose», soupire Gutierrez. Tout ce bourdonnement survient pourtant après sa performance au Whitney Museum et l’acquisition de ses œuvres par le MoMA, deux jalons importants de sa carrière. Je lui demande si elle ressent de la pression, si elle se sent obligée de figurer (ou pas) sur toutes les enseignes. En entrant dans ce nouvel univers, Gutierrez se retrouve au cœur d’un environnement qu’elle antagonise dans son propre travail. L’artiste est devenue malgré elle une icône. «J’ai vraiment peur du succès, je le réalise, répond Gutierrez. C’est effrayant de réussir et d’avoir autant de visibilité. C’est donc ça, être artiste? Un succès industriel?»

Je pense que beaucoup d’entre nous se reconnaissent en Gutierrez, moi en premier: elle interprète une multitude de personnages, même dans sa vie quotidienne, donc comment ferait-on autrement? «Elle a revêtu tellement de costumes», se souvient Lee en reconsidérant les changements constants par lesquels est passée son amie. «Même vivre en tant que la vraie Martine me semblait un déguisement. Chacune de ces personnes était différente, mais elles avaient toutes un regard identique.» Ça n’a pas juste à voir avec le fait que Gutierrez se pose subrepticement comme le reflet de nous-mêmes lorsque l’une de ses incarnations surgit dans une galerie ou à la télévision, mais aussi avec la manière dont elle choisit de s’exprimer, de comprendre le pouvoir de sa propre image et de son apparence. En ce qui concerne son travail, on peut difficilement séparer ses créations de son être en tant que représentation imbriquée dans son œuvre. (Et si elle n’en est pas elle-même le sujet, un modèle faisant office de son double prend le relai, ou encore les gens qui participeront à sa performance et qui porteront une perruque pareille à sa chevelure.) Lee poursuit sur sa lancée: «Tu deviens à l’aise avec le fait que tout le monde se projette sur toi et t’impose l’idée qu’il se fait de toi – c’est par la suite que tu essaies de te définir toi-même. C’est encourageant.» Gutierrez réfléchit un instant et intervient: «Oui, parce que je fonctionne ainsi depuis mon enfance. Ça fait partie du cheminement pour revendiquer son identité, pour accepter qui on est. Ensuite, il faut dénoncer ça, à tout le moins conserver les petits bouts qu’on aime.» Ce n’est plus la définition qui compte, mais bien la perception, même si l’on ne peut jamais vraiment contrôler la façon dont les autres nous regardent.

Ainsi, en tentant de déconstruire son identité, Gutierrez a trouvé le moyen d’entretenir un rapport fluide avec l’expression de soi, même si le monde continue à la définir selon les paramètres de la «femme trans». Elle nous aide à comprendre comment se balance le pendule des genres et à remettre en question l’idée que l’on doit à tout prix se présenter d’une manière précise – comme en s’éloignant, par exemple, de la féminité exacerbée. On parle ici de postidentité, pour reprendre ses termes: «À l’instar de tous les règnes, il y a des guerres et un traité de paix.» Même si Gutierrez crée, en dehors du milieu artistique, des vagues à la télévision populaire, elle affirme qu’aujourd’hui, «ce n’est pas plus intéressant d’être queer». Le grand public a assimilé cette différence. Glynn ajoute: «Le mouvement “J’aime les femmes transgenres” est révolu. Ce serait bien, mais rien ne t’y oblige, on ne t’annulera pas pour autant.» Choisir son nom, trouver et consolider sa communauté constitue une réalité du monde. «Mais ça représentait une sécurité illusoire pour les gens, rétorque Ra. Les gens ne s’y accrochent pas, ça ne les excite pas plus que ça.» Découvrir son identité pour ensuite s’en débarrasser, voilà peut-être comment Gutierrez aborde son interminable histoire de transformation. En tournant le dos à ce que les autres pourraient penser d’elle, Gutierrez a invité sa communauté à raconter un nouveau récit. Alors que notre troupe finit son houmous et reçoit l’addition, Gutierrez nous donne une dernière consigne pour la représentation du lendemain: «Si tu trouves que tu te comportes en trou du cul, sache que tu peux toujours l’être davantage. Mets le paquet.»

  • Texte: Blake Abbie
  • Photos: Grady Mitchell
  • Artistes de performance: Blake Abbie, Nash Glynn, Young Gun Lee, Martine Gutierrez, Bhenji Ra, Elliott Ramsey
  • Traduction: Francis Rose
  • Date: 5 aout 2024