Japanese Breakfast
et son année à Séoul

Dans la foulée du succès de son premier roman, «Crying in H Mart», et de la nomination aux prix Grammy de son album «Jubilee», Michelle Zauner a pris la décision de retourner dans son pays natal, la Corée du Sud.

  • Texte: Hyunji Nam
  • Photos: Peter Ash Lee

Nous sommes au mois de décembre 2024, dans ce moment de répit festif qui accompagne la fin de l’année, et Michelle Zauner entre dans la pièce du studio réservée à la coiffure et au maquillage avec une énergie solaire qui égaie immédiatement l’ambiance. Ledit studio se trouve à Nonhyeon-dong, dans le quartier séoulien de Gangnam, véritable pôle créatif pour les secteurs de la mode et de la publicité. Elle gratifie chaque membre de l’équipe d’un salut poli, avec l’aisance et la grâce d’une idole de K-pop qui n’en est pas à son premier concert. «Wow, ton coréen est vraiment très bon», remarque quelqu’un. Mais plutôt que de lui répondre par un remerciement, Zauner y va d’un modeste: «Oh, bien au contraire!»

Il faut dire que Zauner a passé la dernière année à Séoul, étudiant le coréen de façon intensive à l’Université Sogang. Bien qu’elle soit née dans cette ville, d’une mère coréenne et d’un père judéo-américain, sa famille a déménagé à Eugene, en Oregon, avant son premier anniversaire. Elle a bien passé plusieurs étés en Corée dans sa jeunesse, mais ce séjour représente sa première réelle immersion dans la langue du pays. C’est que la promesse que lui avait si souvent répétée sa mère, «Tu apprendras le coréen facilement si tu habites le pays pendant un an», résonnait depuis longtemps dans son esprit.

Lee Chongmi, la mère de Zauner, a d’ailleurs profondément influencé l’œuvre de celle-ci, sa présence se faisant encore sentir dans la musique et les écrits de sa fille. Psychopomp, le premier album de Zauner en tant que Japanese Breakfast, est paru en 2016, soit après le décès de Lee Chongmi des suites d’un cancer. Sa pochette arbore une photo argentique prise par celle-ci, et son contenu s’est révélé une exploration de la perte. Le tout premier roman de Zauner, Crying in H Mart, retrace en outre le fil de sa relation avec sa mère à travers les mets coréens. Il a intégré la liste des bestsellers du New York Times dès son lancement et la traduction coréenne, qui connait également un immense succès, en est déjà à sa dix-septième édition.

Enveloppée dans un blouson en fausse fourrure à motif floral de Sandy Liang, Zauner prend place devant le miroir et papote en coréen avec l’équipe responsable de la coiffure et du maquillage. «Je pense qu’on va bien s’amuser avec le concept d’aujourd’hui», lance-t-elle, radieuse. Le thème de la séance photo? Le Séoul des années 80 – une époque qu’a bien connue la génération de sa mère, mais que la nôtre n’a pu que s’imaginer à partir des photos qui peuplaient les albums de nos parents. Il s’agit d’une décennie qui a été marquée par une transformation rapide. Des gratte-ciels poussaient dans toute la ville, les couvre-feux étaient levés, la population générale pouvait désormais voyager à l’étranger. Que l’on pense au mouvement de démocratisation ou aux Jeux olympiques de Séoul, de profonds changements sociaux et politiques se sont opérés à cette époque.

La journée commence à Seun Arcade Café à Euljiro, lieu nostalgique où l’on sirotait autrefois des thés traditionnels avant que la «culture du café» ne prenne le dessus. Pendant les pauses, Zauner feuillète avec fascination de vieux magazines de mode coréens, s’émerveillant de ce qu’ils représentent aujourd’hui de parfaites capsules temporelles. La séance se poursuit sur le pont Dongjak, où règne une atmosphère particulière grâce au fleuve Han et à la tour Namsan qui apparaissent en arrière-plan, puis se termine dans une vieille salle de noces qui rayonne d’un charme suranné. Plus tard, autour d’un repas composé de mets sino-coréens réconfortants – jjajangmyeon, jjampong et tangsuyuk –, Zauner et le photographe Peter Ash Lee débattent en rigolant de la question à savoir si le tangsuyuk est meilleur lorsqu’il est trempé dans la sauce ou complètement immergé dans celle-ci. Un des nombreux sujets foncièrement coréens que Zauner aborde avec naturel.

Zauner, qui quittera bientôt Séoul pour retourner chez elle à New York, redoute déjà l’heure du départ. «Ce sera doux-amer», admet-elle. Son futur emploi du temps se remplit rapidement: il y aura le lancement de son quatrième album, For Melancholy Brunettes (& sad women), prévu en mars 2025, suivi d’une tournée mondiale, avec un arrêt à Coachella, puis l’écriture de son deuxième roman, qui portera sur son séjour en Corée. Zauner considère que chaque étape de son parcours a comporté une dimension profondément personnelle, qu’il a été parsemé de réflexions sur l’identité, la perte, le sentiment d’appartenance. Et bien sûr, de nourriture.

Hyunji Nam

Michelle Zauner

Depuis le début de ton séjour en Corée, ton coréen s’est-il amélioré?

Honnêtement, mon parcours d’apprentissage n’a pas été de tout repos. Quand je suis arrivée, je pensais que mon coréen était meilleur qu’il ne l’était en réalité – je pouvais lire et écrire, bien sûr, mais je n’avais pas beaucoup de vocabulaire. J’ai rapidement pris conscience du peu que je savais. Étant à moitié coréenne, je n’ai pas les mêmes bases que beaucoup d’autres gyopos [membres de la diaspora coréenne] dont les deux parents sont coréens. Donc ouais, la courbe d’apprentissage a été très abrupte.

J’ai commencé les cours de coréen au niveau 1 et je suis maintenant au niveau 4. Mais je dois avouer qu’au départ, j’avais de très grandes ambitions et pensais pouvoir parler coréen couramment à l’heure de mon départ – en fin de compte, ce n’était pas un objectif réaliste. Ce que ça m’a permis de comprendre cependant, c’est qu’apprendre une langue est le travail de toute une vie. J’ai progressé et je suis fière du chemin que j’ai parcouru. Je parle assez bien pour avoir des conversations profondes – parfois impressionnistes, mais profondes tout de même. Cela étant dit, j’ai encore beaucoup de difficulté à gérer des trucs professionnels ou discuter de questions logistiques complexes en coréen.

Y a-t-il certains mots ou certaines expressions que tu es parvenue à intégrer rapidement? Des trucs en vogue ou dignes de devenir des mèmes, par exemple?

Il y a des mots comme kkondae (꼰대), qu’on utilise pour décrire quelqu’un de vieux jeu ou d’un peu «boomer», ou encore no-jam (노잼), qui veut dire que quelque chose est «nul». J’ai aussi remarqué que inssa (인싸), qui sert à décrire quelqu’un de très sociable, est très courant – on s’en sert pour dire de quelqu’un qu’il ou elle est cool ou connait les bonnes personnes. Mais le mot que j’utilise le plus est probablement yuk-shi (역시). Il est parfait quand quelqu’un fait quelque chose qui lui est typique, et que ça te fait dire «ah, évidemment». Mes ami·es et moi avons aussi une référence qui nous fait rigoler, tirée d’un vieux feuilleton: on se lance «Gyoyang jom chariseyo» entre nous, qui veut dire «Sois poli·e». Ça sort un peu de nulle part, mais ça nous fait toujours rire.

«Mon séjour ici a été plutôt romantique, mais pour vraiment comprendre une culture, il faut aussi en reconnaitre les défauts.»

Quand tu repenses à ton séjour en Corée, y a-t-il un souvenir ou une anecdote qui s’impose dans ton esprit?

L’un des moments phares de mon séjour a été un concert que j’ai fait avec Lee Min-Hui et Lang Lee pour un OBNL, une activité de solidarité en faveur de la réintégration des travailleur·ses licencié·es du programme d’emplois dans la fonction publique axé sur les droits. Ç’a été vraiment génial de collaborer avec des femmes aussi formidables qui font un travail incroyable. Il y avait un réel sentiment de communion. J’ai pris conscience à ce moment-là que j’avais noué beaucoup d’amitiés profondes ici.

La Corée est aux prises avec de nombreux problèmes sociaux. Le mariage entre personnes de même sexe et les lois antidiscrimination, déjà en place dans d’autres pays, tardent à faire leur apparition ici. [Tout juste avant que Zauner ne quitte la Corée, la loi martiale a été décrétée et des manifestations ont fait rage, une partie de la population exigeant la destitution du président.] Pendant ton séjour ici, as-tu découvert des problèmes sociaux propres au pays, ou as-tu été sensibilisée davantage à certaines questions?

Les droits des femmes ne sont pas acquis ici comme on pense qu’ils le sont aux États-Unis. L’égalité des genres, l’écart salarial, l’accès aux postes de direction – la Corée est en retard sur tous ces points. J’ai été choquée de voir que le mot «féminisme» est presque grossier ici, même parmi les progressistes. Certaines de mes amies qui se battent pour l’égalité des genres sont perçues comme des personnes radicales, alors qu’elles défendent simplement ce qui, ailleurs, est considéré comme des droits fondamentaux.

Ce qui est inspirant toutefois, c’est la façon dont les groupes marginalisés se soutiennent entre eux. La Corée étant un pays très homogène, ces groupes – que ce soit la communauté LGBT ou des activistes pour les droits des personnes handicapées – unissent leurs forces pour faire front commun. Cette solidarité est belle à voir, et c’est la raison qui m’a poussée à vouloir participer au concert. Mon séjour ici a été plutôt romantique, mais pour vraiment comprendre une culture, il faut aussi en reconnaitre les défauts. Le concert m’est apparu comme un moyen de mettre en lumière certains de ces problèmes tout en célébrant la résilience.

Je me souviens t’avoir entendue dire qu’Eulmildae servait le meilleur Pyongyang naengmyeon [mets de nouilles froides nord-coréen] à Séoul. Quels autres restos recommanderais-tu à quelqu’un qui visite la Corée?

Laisse-moi sortir ma carte! OK, Myeongdong Kyoja est un classique. Leur kalguksu [nouilles coupées à la main] et leur kimchi sont incroyables – il y a des gens qui trouvent l’endroit surfait, mais je ne suis pas d’accord. Okdongsik sert une sublime gukbap [soupe au riz et au porc], mais il y a généralement une longue file, et il faut un numéro de téléphone coréen pour réserver. Il y en a un à New York aussi. Pour le dakgalb [sauté au poulet épicé], il y a un vieux resto à Sinchon que j’aime. C’est douillet et nostalgique, et le propriétaire me reconnait tellement j’y vais souvent. Ah, et si vous aimez les jeon traditionnelles [crêpes salées], Yennal Gamjajeon fait de délicieuses gamjajeon [crêpes de pommes de terre].

Peux-tu nous parler un peu de ton prochain album?

C’est mon premier album studio, le lancement sera annoncé en janvier et aura lieu en mars. [Le simple “Orlando in Love” tiré du nouvel album a été rendu disponible en janvier.] Je fais de la musique depuis plus d’une décennie, mais j’avais toujours enregistré mes pièces dans des studios appartenant à des ami·es ou un peu bricolés. Cette fois-ci, j’ai enregistré à Sound City avec Blake Mills, un producteur incroyable qui a travaillé avec Fiona Apple, Perfume Genius et Alabama Shakes. Mon dernier album débordait de joie, mais celui-ci est plus sombre, plus axé sur la guitare, avec des paroles complexes. Ça pousse davantage aux larmes – mais de la meilleure manière possible.

Tu as collaboré avec des musicien·nes coréen·nes indépendant·es comme Hwang Soyoon de Se So Neon. Des groupes comme Silica Gel et HYUKOH définissent également la musique de la jeune génération en Corée. Que penses-tu de la scène musicale indépendante coréenne?

Je suis tellement impressionnée par les talents dont regorge la scène musicale d’ici. Le niveau d’aptitude est hyper élevé, même sur la scène indépendante. Des groupes comme Balming Tiger et des artistes comme Minhwi Lee et Lang Lee font des choses géniales qui méritent qu’on s’y attarde davantage. C’est difficile, cela dit – il n’y a pas vraiment de circuit de tournée en Corée, ce qui fait que les musicien·nes indépendant·es ont de gros défis à relever. Comparativement aux États-Unis, où il faut faire de la tournée pour gagner sa vie, les options sont limitées ici. Mais la créativité et la persévérance des artistes n’en sont que plus impressionnantes.

Ta musique est très différente de la K-pop, qui possède une structure très précise. Mais y a-t-il des artistes K-pop avec qui tu aimerais collaborer dans l’avenir?

RM est possiblement le musicien le plus compatible avec ce que je fais, et j’aimerais collaborer avec lui. Je connais San Yawn, qui fait sa direction créative, et je le trouve brillant dans son travail. J’ai beaucoup aimé l’album Indigo – il m’a laissé une forte impression. RM a l’air d’un gars formidable, j’aimerais beaucoup collaborer avec lui un jour.

J’aime aussi vraiment New Jeans et j’aimerais faire quelque chose avec elles. Elles figurent parmi mes artistes K-pop préféré·es en ce moment. Pour ce qui est de So Yeon de (G)I-DLE, je lui voue une admiration sans bornes. Sa personnalité transparait dans la façon dont elle assure la production pour son groupe et collabore avec chaque membre individuellement, tout particulièrement pendant les prises de voix. Sa passion est inspirante.

Pour les parents coréens, la notoriété se mesure souvent par le nombre d’apparitions dans les grands journaux ou à la télé. Crying in H Mart a connu un succès monstre – sa lecture ayant même été recommandée par Obama –, et figuré sur la liste des bestsellers du New York Times. Comment perçoit-on ton succès dans ta famille?

Ma tante est tellement contente, et honnêtement, c’est l’un des aspects les plus précieux de cette aventure. Pendant longtemps, j’ai eu l’impression de ne pas vraiment avoir de famille. D’avoir quelqu’un qui m’encourage, qui tire une vraie fierté de mon succès, et qui se vante même à propos de moi à d’autres – le propriétaire du restaurant, par exemple –, ça me fait vraiment chaud au cœur. C’est un honneur pour moi d’avoir la possibilité de raconter cette histoire et de rendre hommage à ma mère et à ce qu’on a vécu ensemble. Je me sens incroyablement chanceuse d’avoir pu faire ça non seulement pour moi-même, mais aussi pour ma famille.

Dans ton livre, tu parles des mets coréens en utilisant leurs noms coréens. La culture coréenne a pourtant tendance à s’adapter aux publics occidentaux, en transformant kimchi jjigae en «ragout de kimchi», ou doenjang jjigae en «ragout de miso», par exemple. Pourquoi as-tu préféré utiliser les noms coréens?

Ça reflète ma façon de parler, tout simplement. Je ne dirais jamais «ragout de kimchi». J’ai écrit le livre de la façon dont je parle naturellement avec mes ami·es à propos de nourriture – ce que je mange et ce que j’aimerais essayer. Je voulais susciter l’intérêt du lectorat coréen, éviter de lui servir des descriptions ennuyantes, tout en offrant au lectorat non coréen suffisamment d’info pour piquer sa curiosité et lui donner envie d’en apprendre plus sur le sujet. C’est comme imaginer une table à laquelle je parlerais autant à mes ami·es coréen·nes qu’à mes ami·es non coréen·nes: comment est-ce que j’expliquerais tel plat dans mes propres mots?

J’ai aussi remarqué qu’avant, la plupart des gens d’ici supposaient que les étrangers n’aimeraient pas les tteok [gâteaux de riz] à cause de leur texture caoutchouteuse. Mais maintenant, avec la popularité montante du tteokbokki, il semble que les perceptions soient en train de changer.

Je suis totalement d’accord. C’est drôle parce que quand les gens d’ailleurs visitent la Corée, les gens d’ici veulent souvent les emmener manger dans des restos coréens chics de type «fusion». Mais ce qu’ils ne réalisent pas, c’est que beaucoup d’Occidentaux aiment vraiment la cuisine coréenne traditionnelle. La plupart de mes ami·es, par exemple, adorent le kimchi jjigae.

La population coréenne fait parfois une fixation sur les tendances – comme l’engouement pour le kimbap de Trader Joe’s – et pense que c’est ce qui attirera les gens d’ailleurs. Mais les gouts se sont tellement développés à l’échelle mondiale au cours des dernières années. Les gens sont plus ouverts d’esprit qu’on ne le croit en matière de nourriture.

Présenter des mets locaux peu connus demeure un point sensible dans la culture coréenne, qui s’accompagne même d’une certaine crainte. La cuisine coréenne est parfois très intense et n’a pas toujours été bien perçue. Mais les temps changent. Je pense que la plupart des gens ont envie de gouter ces saveurs particulières aujourd’hui. Pas tout le monde, évidemment – mais de plus en plus de gens, à mesure que nos gouts se développent. Et c’est vraiment chouette à voir.

On a vu beaucoup de youtubeur·ses et de tiktokeur·ses se spécialisant dans la cuisine coréenne faire leur apparition au cours des dernières années. Auparavant, il y avait Maangchi, mais on voit maintenant sur TikTok des jeunes comme Logan, aussi connu sous le nom de «cucumber guy» [le gars des concombres]. T’intéresses-tu à des créateur·rices de contenu en particulier en ce moment?

J’aime beaucoup Doobydobap – son contenu est tellement cool. J’essaie de passer le moins de temps possible sur internet, mais je suis malgré tout abonnée à une poignée d’autres comptes. J’aime bien Meenoi’s Yorizori – davantage pour apprendre la langue que pour le contenu sur la nourriture, mais ça m’aide énormément. Je regarde les vidéos, je note les mots que je ne connais pas, puis je les étudie. J’ai appris des mots du langage courant comme yeolbatda [être agacé·e] grâce à ces vidéos. J’encourage aussi Omega Sapien de Balming Tiger et son balado sur la chaine SPNS TV – mon ami·e Jungle y a participé récemment. [Michelle a également participé au balado.] Ils font un boulot incroyable et j’ai toujours hâte de voir ce qu’ils ont de nouveau.

«Une personne m’a révélé qu’elle n’avait pas parlé à sa mère depuis un an, mais qu’après avoir lu mon livre, elle lui a passé un coup de fil.»

En parcourant les allées d’une épicerie coréenne après mon déménagement au Canada, j’ai été submergée par l’émotion, et ton roman m’est venu à l’esprit. As-tu reçu des réactions inattendues ou mémorables de la part du lectorat?

Ce qui me plait par-dessus tout, ce sont les personnes qui me disent avoir lu mon livre après s’être fâchées avec leur mère, puis avoir fondu en larmes et avoir appelé leur mère en lui proposant d’aller luncher. C’est vraiment ce genre de réaction que j’espérais – rappeler aux gens les complexités des relations et les encourager à résoudre leurs conflits sans attendre, contrairement à ce que j’ai fait avec ma propre mère.

Une personne m’a révélé qu’elle n’avait pas parlé à sa mère depuis un an, mais qu’après avoir lu mon livre, elle lui a passé un coup de fil. Une autre m’a dit avoir été agacée par le fait que sa mère lui apportait des plats préparés pendant une période de stress élevé, mais que lire mon roman lui a fait prendre conscience que c’était sa façon de lui montrer son affection. Ça remet les choses en perspective de savoir que ce que j’ai écrit a donné lieu à des moments de lucidité pour ces gens.

Comment l’adaptation cinématographique de ton roman avance-t-elle?

Eh bien, c’est sur pause. Il y a eu des problèmes en lien avec les grèves à Hollywood, et la personne qui faisait la réalisation a décidé de renoncer au projet. J’ai trimé pendant un an sur le scénario, ç’a été un processus difficile, mais qui s’est avéré très valorisant. J’ai confiance que le film verra le jour éventuellement, mais ce n’est pas pour bientôt. En ce moment, je me concentre sur d’autres projets créatifs, donc le film devra attendre.

Depuis les dernières années, les auteur-rices américano-coréen·nes gagnent en popularité. Qu’est-ce qui est à l’origine de cette tendance selon toi?

Les maisons d’édition sont plus ouvertes à la diversité, et le lectorat en demande davantage. Peut-être que lentement mais surement, on offre davantage de possibilités aux auteur·rices asio-américain·es. J’en suis très heureuse, et je suis honorée de faire partie de cette vague. Je pense qu’il y a probablement toujours eu une foule d’auteur·rices asio-américain·es au talent incroyable, mais que la plupart n’ont pas eu cette chance. Alors, je pense que c’est grâce aux mentalités qui évoluent et aux personnes qui se sont battues avant nous pour faire changer les choses.

Tu travailles aussi à un deuxième roman. Y a-t-il un lien entre ce roman et l’album?

Non, les deux projets sont complètement distincts. Ça va me prendre au moins 2 ans encore pour terminer le roman. Je tiens un journal intime depuis un an – ce qui fait déjà plus de 500000 mots de matière brute. L’année prochaine, je vais commencer à tisser tout ça en une trame narrative. Ce sera très différent de Crying in H Mart, parce que celui-là sera écrit en temps réel, pas rétrospectivement. Le processus sera long, mais j’ai déjà hâte de m’y plonger.

«Mon dernier album était joyeux, et mon roman, lourd et intense. Cette fois-ci, c’est le contraire – l’album est plutôt mélancolique, et le roman est joyeux, drôle et, je l’espère, réconfortant.»

J’ai entendu dire que ce nouveau roman portera sur l’apprentissage du coréen. Peux-tu m’en dire un peu plus là-dessus?

Ça porte sur l’apprentissage du coréen, mais ça parle aussi de ma vie, évidemment. Quand j’étais plus jeune, ma mère disait toujours: «Il te suffirait d’habiter en Corée pendant un an pour parler la langue couramment.» Je voulais mettre sa théorie à l’épreuve. Après les 3 années qui viennent de passer – le succès de mon roman et de mon album –, j’avais l’impression d’avoir gagné à la loterie. Ç’a été une expérience géniale, de celles qui changent une vie, mais en même temps, j’étais terrifiée à l’idée de perdre mon billet. La pression et la peur étaient en train de m’engloutir, j’avais besoin d’une pause.

Je terminais une longue tournée très chargée, et j’ai décidé de prendre une année de congé. Ce que je désirais avant tout, c’était d’aller vivre en Corée, d’apprendre la langue et de voir les progrès que j’arriverais à faire. Mon éditeur m’a soutenue dans ce projet, en me disant d’écrire sur ce que je voulais. Donc, le prochain roman va documenter l’année que je viens de vivre – mon parcours d’apprentissage du coréen, les moments que j’ai vécus, mes réflexions personnelles.

Le thème est beaucoup plus léger que celui de mon dernier roman. Il y a beaucoup d’humour dans les erreurs que l’on fait quand on apprend une nouvelle langue, comme le fait d’être dans la trentaine et de suivre un cours avec une bande d’ados, et le fait d’être confrontée à ses propres limites. Mon dernier album était joyeux, et mon roman, lourd et intense. Cette fois-ci, c’est le contraire – l’album est plutôt mélancolique, et le roman est joyeux, drôle et, je l’espère, réconfortant.

Tu as commencé à incorporer des éléments de la culture coréenne à ton style: les trigrammes du Taegeukgi [drapeau national coréen] tatoués sur tes doigts, et une carte de hwatu avec des grues et des pins tatouée sur ta main. Quels aspects de «l’identité coréenne» revendiques-tu?

Je suis très fière d’être coréenne. Il y a de nombreux aspects de cette culture qui font partie de moi maintenant. C’est difficile à exprimer avec des mots, mais je pense que ça transparait dans la façon dont je m’occupe des gens – le concept de nunchi, tu vois? Le fait d’être à l’écoute des autres et de leurs besoins. C’est à la fois un atout et un défi, mais ça fait partie de moi, de la façon dont j’ai été élevée.

Quand je crée, je puise naturellement dans les références culturelles avec lesquelles j’ai grandi. Par exemple, Minche, qui a fait la direction artistique de mon album, a suggéré d’incorporer des éléments de jagae [décoration traditionnelle en nacre] au concept de l’album, pour mélanger ainsi notre patrimoine culturel commun avec les thèmes nautiques de la musique. Ça m’a paru à la fois naturel et riche de sens.

«Dans le cas de ma mère, le fait que je choisisse le métier d’artiste l’inquiétait beaucoup, elle était convaincue que c’était une erreur. Mais si je l’avais écoutée, je ne serais pas là où j’en suis aujourd’hui.»

Le terme «K-daughter» renvoie aux sacrifices que doivent faire les filles ainées dans les familles coréennes. Comment perçois-tu l’ambivalence des relations familiales?

C’est difficile de généraliser parce que chaque famille a une dynamique différente. Il y a des gens qui coupent les ponts avec leur famille simplement pour survivre, surtout dans les cas d’abus. D’autres imposent leurs limites pour vivre la vie qu’ils ou elles méritent. Cette année, j’en ai appris plus sur ce que ma tante a vécu en tant que fille ainée, et sur les difficultés auxquelles mon oncle a été confronté en tant que fils ainé. Les deux ont dû endurer une pression immense. En tant que fille unique, j’ai aussi eu à affronter les attentes de ma mère, mais je ne peux même pas imaginer le poids de ces rôles traditionnels.

Les relations familiales peuvent être compliquées – il y a de l’amour et de la haine tout à la fois.

Ouais, c’est aejeung [amour et haine], non? Dans le cas de ma mère, le fait que je choisisse le métier d’artiste l’inquiétait beaucoup, elle était convaincue que c’était une erreur. Mais si je l’avais écoutée, je ne serais pas là où j’en suis aujourd’hui. C’est une lame à double tranchant. Je me demande souvent si je serais même ici si je n’avais pas écrit de la façon dont je l’ai fait. Avec le recul, je me rends compte que ta famille essaie simplement de te protéger – elle veut ton bien – mais parfois, ta famille ne voit pas le tableau d’ensemble.

Où te vois-tu dans 10 ans?

J’espère partager mon temps entre la Corée et les États-Unis, et parler assez bien le coréen pour pouvoir faire des entrevues dans cette langue. Je serai en tournée avec mon nouvel album l’année prochaine, puis je finirai mon roman dans 2 ou 3 ans, et peut-être même qu’un jour j’écrirai un scénario et le réaliserai. J’aimerais également devenir mère. C’est un rêve que j’entretiens.

  • Texte: Hyunji Nam
  • Photos: Peter Ash Lee
  • Stylisme: Hyunji Nam
  • Mettant en vedette: Japanese Breakfast, alias Michelle Zauner
  • Coiffure: Miyeon Jo
  • Maquillage: Huijung Hwang
  • Manucure: Jisook Choi
  • Production: Boyeon Hur
  • Assistance stylisme: Juyeon Ko
  • Conception web: Jaime Salgado, Kristina Vannan
  • Développement web: Kristina Vannan
  • Traduction: Camille Desrochers
  • Date: 30 janvier 2025